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Image de fond : Le Rat de bibliothèque (Der Bücherwurm) toile du peintre et poète allemand Carl Spitzweg (1850) Musée Georg Schäfer à Schweinfurt
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Le 4 mars 1885, le Figaro rend compte sous la plume d’Auguste Vitu de la première de la reprise la veille à l’Odéon de la pièce d’Edmond et Jules de Goncourt Henriette Maréchal. Jouée vingt ans plus tôt à la Comédie Française, elle est le premier essai théâtral des deux frères. Etiquetée « Littérature d’Etat » pour avoir eu l’heur de plaire à la princesse Mathilde, la pièce est « exécutée » en six représentations par les « oppositions coalisées » à l’Empire. Le Journal d’Edmond de Goncourt signale le 2 mars 1885 (en réalité le 3) « La pièce marche admirablement. » Le lendemain il parle de « l’excellent Figaro » à propos de l’article de Vitu. Mais le succès n’est que d’estime malgré le soutien de la presse conservatrice qui apprécie ses opinions mais est plus réservée sur son Naturalisme. Et pourtant, un an plus tôt, c’est le Figaro (17 avril 1884) qui a publié à la Une la préface de Chérie en lui donnant l’importance d’un manifeste littéraire. Un texte où Edmond rappelle les paroles de son frère mourant présentant leur œuvre commune comme celle de précurseurs du réalisme et du naturalisme.
Le double portrait que voici ne rend pas justice aux deux écrivains dans sa réciprocité. Edmond de Goncourt est sévère pour Félix Platel et juge l’homme grossier dans son comportement. S’il rend justice au journaliste, il lui semble improbable qu’un tel homme puisse écrire dans un style qu’il semble pourtant apprécier. Quant à Ignotus, son article à la une du Figaro paraît le même jour que le compte-rendu de la pièce de Goncourt, ce qui nous prive de l’avis de l’écrivain mais pas d’un texte autrement plus moderne et inventif que celui du frère survivant. Surtout, la juxtaposition des deux écrits permet d’appréhender la méthode Platel. Chez lui, les « phrases mal entendues » mutent en longs développements dans lesquels le moindre détail glané le dispute à une imagination débridée. Fréquemment surpris en flagrant délit d’invention par des contemporains incrédules et agacés, Platel manie l’esbroufe et abuse de la métaphore et pour la forme, du tiret. Ici, comme s’il avait deviné le jugement sans appel instruit en vingt minutes sur sa supposée ignorance de l’art, le chroniqueur disserte longuement de la dimension artistique des deux frères. Qu’on ne s’y trompe pas, Platel, étranger aux écoles a tout de l’écrivain authentique et généreux et il a une certitude : Il n'y a qu'une littérature – la bonne ! Le génie littéraire est parfois donné en partage aux cervelles brouillonnes et aux hobereaux de province.
... Un gros garçon, à
l'encolure de propriétaire foncier ...
Journal des Goncourt 1885
Dimanche 1er mars. – Aujourd'hui Platel (Ignotus du Figaro) est venu ce matin pour me pourctraiturer. Je l'ai connu, fréquenté à ce qu'il paraît, au moment de nos
débuts littéraires, mais il m'était complètement sorti de la mémoire.
C'est un gros garçon, à l'encolure d'un propriétaire foncier vivant sur ses terres, avec un rien de l'air d'un ahuri
et d'un mystique. Il fera son article de demain avec des phrases mal entendues, pendant vingt minutes, - mal entendues dans la préoccupation du ver rongeur qui l'attend à la porte, et de son
déjeuner en retard, au moins d'une heure.
Je suis vraiment étonné de trouver chez cet homme, qui malgré tout ce qu'on dit, a des expressions d'observateur,
quelquefois de voyant et qui a fait, selon moi, un très remarquable article sur les Clarisses aux pieds nus , je suis étonné de trouver un reporter ordinaire, avec ses qualités d'ignorance, sa
brouillonnerie de cervelle, et encore, avec des yeux si fermés aux choses d'art.
Le Figaro du 4 mars 1885
Goncourt
L'actualité m'amène M. Edmond de Goncourt, par un succès théâtral – ce qui vaut mieux que la mort !
Jumeaux littéraires, quoique Edmond eût huit ans de plus que Jules, les deux Goncourt ont attendu longuement et opiniâtrement la fortune. Ils possédaient en terre
douze mille francs de rente ; sinon ils eussent crevé de faim, malgré le succès du livre la Sœur Philomène, qui leur fut enfin payé par un éditeur, quatre cents francs ! C'est le
prix d'une page, avec le verso de La Faustin et de Chérie !
Leur première sensation artistique fut à Alger. Le Soleil, comme un Dieu, leur avait parlé!
Le Soleil n'est point le maître de tout écrivain, mais il l'est de tout artiste. Et les Goncourt étaient surtout des
peintres. Toujours ils composeront leur page comme un tableau, avec des mots qui sont des couleurs et surtout des nuances. Ils deviendront des érudits, des curieux, des romanciers, des auteurs
dramatiques, des naturalistes comme ils disaient – mais avant tout ils resteront les dévots, merveilleusement doués, des arts plastiques.
Edmond s'était dit dans les incertitudes de la dix huitième année : "Je serai élève de l'Ecole des beaux-arts ou de
l'Ecole des chartes". En effet, il aura été à la fois peintre et historien.
Jules, qui faisait des vers, voulait être poète ou peintre. Il aura été à la fois peintre et poète.
Le mystère de cette célèbre collaboration commune a été éclairci par Edmond, le survivant. Je me souviens qu'il m'a dit :
"A nos débuts dans l'œuvre, Jules était plus hugotien que moi et j'étais plus balzacien que lui. Puis, cela s'est fondu. Cependant, il était un peu plus vibrant. Par exemple Jules a la principale
part dans beaucoup des airs de bravoure, - pour parler comme les Italiens"
La vérité est que l'un fut l'égal de l'autre. Parfois quelque tempête de larmes où se débattent les cœurs amoindrissait –
agrandissait peut-être – l'un pendant des mois ! Alors sa part d'action était plus petite – plus grande peut-être !
Parfois c'était Jules; parfois c'était moi – cela dépendait des courants qui avaient entraîné son cœur ou le mien, pendant
des semaines, une année …". Une femme passait … diminuait ou grandissait l'un ou l'autre !
Sainte-Beuve a dit d'eux qu'ils avaient commencé leurs études littéraires par le dessert.
Oui, ces gourmets avaient débuté par manger la confiture de la tartine. Ils avaient étudié le passé avant le présent
!
Combien j'aimerais à dessiner les grands morts, plutôt que les petits vivants ! Je voyais, l'autre jour, un livre nouveau
de M. Henry Fouquier : "Au siècle dernier". L'écrivain républicain s'y délasse avec joie des ses bonshommes révolutionnaires de 1885 …
C'est qu'Edmond de Goncourt était un curieux à outrance. Avec son frère, il a traité les bibelots comme des êtres – et
parfois les hommes ou les femmes comme des bibelots. Je leur sais gré d'avoir mis en relief, en devanture, en vitrine les plus étonnantes figures du dix-huitième siècle : Diderot et
Marie-Antoinette. Lui, souvent mauvais comme l'est le génie, a été le grand homme du dix-huitième siècle. Marie-Antoinette en a été la grande femme !
Le portraitiste n'est pas un critique. Je ne parlerai donc pas de l'école dite naturaliste dont les Goncourt
faisaient partie. Mais il me semble que le père de la célèbre dernière ventrée réaliste n'est point Flaubert. Les naturalistes l'ont mis très haut, mais n'ont pu le faire très grand. Edmond de
Goncourt est premier, du moins par la date. Son œuvre de précurseur est énorme. Chez Flaubert, l'homme était manifestement inférieur au livre. Chez Edmond de Goncourt, il y a aussi la grande
dignité de la vie artistique.
Nonobstant – et j'en ignore le secret – Edmond de Goncourt est si doux qu'il dit comme les autres : "Notre maître Flaubert". Je
crois que Jules eût été plus rude, il n'eût pas dit ça !
D'autre part M. Edmond de Goncourt, surtout dans ses dernières œuvres solitaires est resté absolument fidèle au
programme de l'Ecole. Au contraire une évolution de forme et de fond a déjà été perçue par nous autres du métier chez les célèbres compagnons d'école – MM Alphonse
Daudet, Zola.
La préface de Chérie reste comme la vieille bible du naturalisme . Le public a d'ailleurs très bien pris ces crâneries
personnelles. Le public aime surtout le solo dans un orchestre.
Quant à moi, si parfois ces théories me déplaisent comme vérités – elles me plaisent comme paradoxes !
M. Edmond de Goncourt est donc un ancêtre, bien plus que Flaubert !
Les Goncourt étaient de puissants "abatteurs de travail". Pendant les premières années, ils n'ont pas acheté d'habit, pour ne
point aller dans le monde. Ils travaillaient durant trois jours puis employaient toute la quatrième journée à courir les bric-à-brac.
Cela fait que l'œuvre d'Edmond de Goncourt est une des plus considérable de notre temps. Cependant avec quel soin il travaille
son style !
L'autre semaine, Aurélien Scholl a publié quelques lettres que Jules Vallès – le triste homme politique, mais le magnifique
ouvrier littéraire – lui a écrites de Londres. J'y ai vu avec un plaisir dont je remercie le rédacteur en chef de l'Echo de Paris que là-bas Vallès s'inquiétait d'Ignotus. Je puis dire que Vallès
écrivain m'a toujours très préoccupé. J'ai reçu dernièrement quelques pages de sa copie. De même j'ai vu certains manuscrits d'Edmond de Goncourt.
Je ne connais point d'étude meilleure pour les jeunes gens que cette petite collection. Ils y verraient quel travail inouï
d'arrangement de style – premier travail de façon raffinée, puis second travail, surtout chez Vallès, de négligé artificiel, voulu !
Edmond de Goncourt m'a raconté que son frère Jules est mort de ce travail outré du style. Chacun d'eux faisait de son côté le même chapitre. Ensuite on choisissait.
Puis on travaillait ensemble. Quand c'était fini, Jules tombait sur une chaise longue, comme éreinté par une violente orgie !
Edmond de Goncourt avait acheté un hôtel à Auteuil, boulevard Montmorency, pour son frère malade. Ce fut en vain. Jules
meurt.
Voici 1870. Edmond de Goncourt reste à Paris. Pendant la Commune, il ne quitte pas sa maison, où il est seul avec l'ombre aimée.
Il veut préserver du pillage les bibelots et les livres chéris par Jules de Goncourt. Et puis, sa vie lui semble désormais si triste. Vaut-elle la peine qu'il fasse un pas pour fuir la mort
?
Quel tableau à la plume Jules fera de ces jours et de ces nuits où passait continuellement le vent de l'obus ! Par le soupirail
de la cave, on voyait le Mont-Valérien fumer à l'horizon, rouge pendant la nuit, noir pendant le jour. Quelle eau-forte !
Voici la paix. Nous revoyons dans la rue Edmond de Goncourt. Il allait, un peu sans savoir – grand, maigre et courbé à gauche,
comme s'il eût donné encore le bras au malade alourdi ! Il vivait cependant – comme vivent ceux qui ont perdu un des deux poumons !
La passion de l'art reste la même. Elle le galvanise en ce petit hôtel merveilleux. Goncourt a fait sa maison comme ses livres.
C'est une grande vitrine, à trois étagères. Une étagère contient le dix-huitième siècle. Un autre les japoneries modernes et Gavarni, qui à lui seul, est une bonne part du dix-neuvième siècle
!
Gavarni le compagnon des deux frères ! Le grand crayon, grand coloriste aussi, lui ! En fait, ils avaient vécu trois, lui et les
deux !
Il faut surprendre M. de Goncourt assis dans son petit cabinet en face du pastel de Nittis, qui le représente à grandeur de
nature et d'une façon si ressemblante – que Goncourt semble être assis devant une glace qui le reflète.
Le masque a les plis que laissent également – également, ô étrangeté de la nature humaine – les rires et les souffrances
ultimes. Mais l'œil est allumé toujours d'un feu noir étrange. La cornée blanche reluit. La prunelle a une dilatation extraordinaire. Je n'ai vu sa pareille qu'à Constantine, rue de l'Alcarah,
sous les cils d'un jeune mangeur de hatchich.
Pourtant, Goncourt n'est point un fumeur d'opium. Même il vient de supprimer le tabac que les deux frères aimaient tant,
aimaient trop !
La moustache est grise. Les cheveux, un peu à la Michelet ont une blancheur disparate. On croirait que Goncourt vient de sortir,
dans la rue, nu-tête, par un temps de neige. On s'étonne de ne point voir ce blanc fondre peu à peu.
On a quitté, depuis une demi-heure, Goncourt – on a oublié sa conversation nerveuse, charmante, avec la voix traînante et un peu
flûtée du parisien – on ne voit plus sa silhouette … et on a encore devant soi ce regard parfois blanc de l'œil noir et la prunelle large, dilatée, qui reluit en roulant.
Dans son jardin, il cultive les fleurs. J'y ai vu un merle et je m'en étonnai, car le merle chante et Goncourt n'aime point
la musique. Mais le merle n'était point invité – et à tout prendre ce n'est point un maudit rossignol !
Car Goncourt a la manie de Gautier et de Saint-Victor. Il déteste la musique. Il ne s'aperçoit pas, le grand curieux, qu'il perd
ces trois curiosités à nulle autre semblables, les trois divins … Haydn, Beethoven, Mozart. Toutes ces écoles, la Normalienne, la Naturaliste, me font mourir de rire, moi, un isolé ! Il n'y a
qu'une littérature – la bonne !
M. Sarcey, quoique élevé par les muses classiques, cause parfois leur désolation, et M. Guy de Maupassant, quoique naturaliste,
a écrit ici la délicieuse fantaisie : Yvette.
Mais M. de Goncourt croit à ces écoles ! Grand-prêtre, il croit à son église !
Sa Fille Elisa n'est point une saleté ; c'est une curiosité physiologiste qui n'intéresse que les chercheurs. Elle
ennuierait le grand public.
Il a écrit une étude de clowns où il ne dit pas un mot d'amour. Lui, ne veut pas avec sa plume, chatouiller lascivement le
lecteur et la lectrice.
Son œuvre sincère n'a pas été une "marie-salope" qui a rempli ses godets dans la vase humaine.
En littérature, je suis de la religion juive. J'attends ce messie. Ce messie ne sera pas de l'école Goncourt. En effet, Goncourt
ne conclut pas. Il n'a que des grands cris ; il n'a que des sublimes coups d'ailes, mais n'a point le grand vol planant de l'aigle près du soleil !
Où est-il cet écrivain éclaireur que nous aimerions tant !
Aujourd'hui les phares sont éteints. Seuls, les éclairs de la tempête illuminent le chemin !
Goncourt est un chartreux artistique. Il a déjà creusé sa tombe. Il m'a affirmé que son testament est fait. Il y distribue le
revenu viager des douze cent mille francs que valent son hôtel et son musée … à quatre écrivains – qui ne seront probablement point des normaliens.
Il a soixante-trois ans. Sa fin de vie de vieux garçon, n'a point la tristesse qui d'ordinaire la caractérise. N'a-t-il point
avec lui son œuvre – ses livres, c'est-à-dire sa magnifique famille si nombreuse qu'il en oublie parfois les noms et les âges ?
Le livre ! l'œuvre de l'écrivain est comme le fils, l'œuvre de son sang ! Le livre ! telle phrase parle peut-être secrètement à
quelque femme adorée, qui tressaille en lisant la phrase … comme sous une caresse !
Le véritable artiste ne vieillit jamais solitaire !
La muse est toujours une amante ou une épouse jeune – et la passion de l'artiste est de plus en plus ardente !
"Bien écrire, c'est bien vivre", s'est écrié avec raison Edgar Quinet, qui cependant n'écrivait pas bien.
Et l'on reconnaît toujours le curieux et le peintre qui sont en Goncourt. Il a placé sa maison et son avant-dernier lit entre
deux tableaux immenses bien différents : les collines parisiennes – la grande cité de Paris.
La nuit, un tableau s'efface – et l'autre s'allume ! Celui-ci, c'est le Paris qui lampe comme un océan …
Edmond de Goncourt mourra comme son frère … Une nuit, Jules avait fait approcher son lit de la fenêtre. Tout à coup,
il s'écrie : "Paris s'en va. Les lumières s'éloignent …"
C'était l'âme du jeune grand artiste qui s'éloignait … et non Paris !
C'était l'Ame qui s'éloignait, et non la rive … Elle s'en allait comme un bateau, vers le grand large de l'Infini !
Ignotus
Deux ans avant d’entreprendre la rédaction du Côté de chez Swann, Marcel Proust donne sous la signature Horatio cette intéressante chronique d’un salon où le libéralisme est encore le ciment d’une aristocratie orléaniste survivante aux soubresauts de l’affaire Dreyfus. Dans ses salons éclairés par la confraternité que crée « les habitudes de sociabilité » (1) on rencontre Jaurès et l’esprit de Madame de Staël. Le portrait du comte d’Haussonville, figure brillante de la justice et du Droit à l’origine de la politique pénitentiaire moderne (2) , montre assez la lucidité de Proust dans une époque troublée par l’anticléricalisme d’Etat : « Il n'a pas attendu le déchaînement de 1' anticléricalisme pour flétrir avec force tous les autres modes de l'esprit sectaire, qui sont tantôt ses corollaires et tantôt ses précurseurs.»
Le salon de la comtesse
d’Haussonville
Le comte d'Haussonville
Depuis que, pour les besoins de la cause, un Renan « clérical » (plus ressemblant
d'ailleurs que le Renan « anticlérical » du gouvernement) (3) voit peu à peu se dessiner sa physionomie dans la presse d'opposition, les « citations » de Renan sont à l'ordre du jour. La
charmante « Réponse de la Statue de mon confrère M. Beaunier morceau qui semble au premier abord de pur. savoir, mais où la pensée du compilateur apparent a su, avec une grâce ingénieuse
d'Ariane, tendre à travers le labyrinthe de l'oeuvre de Renan le fil conducteur et subtil ce morceau capital a fait école et pas toujours digne du maître. Jamais on n'avait tant lu (ou tant
feuilleté) les souvenirs d'enfance et de jeunesse, les drames, les dialogues philosophiques, les Feuilles détachées. Et puisque c'est une phrase de Renan qui a coutume maintenant de couronner les
« Premiers-Paris », on m'excusera de commencer par une phrase de Renan une « mondanité ». Des deux, « Premier-Paris politique » et « Mondanité », ce n'est peut-être pas la mondanité que Renan eût
trouvée le plus frivole.
« Quand une nation, dit Renan dans son discours de réception à l'Académie, aura
produit ce que nous avons fait avec notre frivolité. une noblesse mieux élevée que la nôtre au dix-septième et au dix-huitième siècle, des femmes plus charmantes que celles qui ont souri à notre
philosophie. une société plus sympathique et plus spirituelle que celle de nos pères, alors nous serons vaincus.»
Cette idée n'est pas accidentelle chez Renan (d'ailleurs une idée peut-elle l'être
jamais?) Dans le même discours, ailleurs, dans les Drames philosophiques, dans la Réforme intellectuelle et morale où il constate que l'Allemagne aurait fort à faire pour avoir une société comme
la société française du dix-septième et du dix-huitième siècle et « des gentilshommes comme ceux de l'ancien régime », on le voit y revenir. Il y reviendra même pour y contredire, ce qui est une
de ses manières favorites de reprendre une idée. Or de telles idées nous paraissent un peu singulières. Le charme des manières, la politesse et la grâce, l'esprit même ont-ils vraiment une valeur
absolue valant la peine d'être mise en ligne de compte par le penseur ? On le croit difficilement aujourd'hui. Et de telles idées perdront peu à peu pour les lecteurs de Renan le peu de sens
qu'elles peuvent leur offrir encore.
Si cependant quelque jeune lecteur de Renan nous disait « N'existe-t-il plus de ces
êtres chez qui l'hérédité de la noblesse intellectuelle et morale avait fini par modeler le corps et l'avait amené à cette « noblesse » physique dont nous parlent les livres et que ne nous offre
pas la vie? Ne pour- rions-nous considérer un instant, fût-ce, à titre de « survivants » (on peut être encore jeune, n'avoir pas encore longtemps vécu, et pourtant survivre, et même en toute sa
vie n'avoir jamais vécu mais survécu), deux exemplaires de cette civilisation que Renan jugeait assez exquise pour justifier en quelque sorte l'ancien régime et lui faire préférer la France
légère à la savante Allemagne ? Ne pourrions-nous pas voir de ces êtres dont la noble stature faisait tout naturellement une noble statue et que la sculpture après leur mort couchait au fond des
chapelles, au-dessus de leurs tombeaux ? Naturellement, ajouterait ce lecteur, je voudrais ces deux êtres intelligents et, sinon dirigeant, du moins vivant la vie d'aujourd'hui, mais encore y
faisant passer un peu des grâces de la vie d'autrefois. » A ce jeune lecteur je répondrai «Faites-vous présenter au comte et à la comtesse d'Haussonville (4) . » Et si je voulais réaliser
l'expérience dans les conditions les plus favorables, je tâcherais que la présentation eût lieu dans la demeure saturée du passé dont M. et Mme d'Haussonville ne sont que le prolongement, la
fleur et la maturation à Coppet (5).
Je ne voudrais pas, par une historiette dont je ne puis d'ailleurs garantir les termes, faire du tort, auprès de ceux de son parti, à l'homme merveilleusement doué pour la pensée, pour l'action et pour la parole qu'est M. Jaurès. Mais en somme qui pourrait s'offusquer de ceci ? Un jour que l'admirable orateur dînait chez une dame dont les collections sont célèbres, et qu'il s'extasiait devant une toile de Watteau : «Mais, dit-elle, Seigneur, si votre règne arrive, tout ceci me sera retiré » (elle entendait le règne communiste).Mais alors, le Messie du monde nouveau la rassura par ces paroles divines: «Femme, n'ayez pas souci de cela, car toutes ces choses vous seront laissées en garde, par surcroît en vérité, vous les connaissez mieux que nous, vous les aimez davantage, vous en prendrez mieux soin, il est donc bien juste que ce soit vous qui les gardiez. «J'imagine qu'en vertu du même principe, à savoir que les choses doivent aller à qui les aime et les connaît, M. Jaurès, dans une Europe collectiviste, laisserait à M. d'Haussonville la « garde » de Coppet pour la raison qu'il l'aime et le connaît mieux que personne. Avant même la mort de Mlle d'Haussonville, qui fit passer Coppet entre ses mains, on peut avancer que Coppet appartenait pour ainsi dire déjà à M. d'Haussonville.
Il « possédait entièrement le sujet, sinon la terre même. Et son
livre; le Salon de Mme Necker, écrit à cette époque (6) , prouve que Coppet était, dès lors, à lui « par droit de conquête ». Il allait le devenir aussi « par droit de naissance.». Ce n'est
pas que l'ouvrage soit le meilleur de ceux qu'a écrits M. d'Haussonville. A cette époque, M. d'Haussonville le père vit encore (7) , et l'auteur du Salon de Mme Necker n'est encore que le «
vicomte » d'Haussonville. Son talent n'est, en quelque sorte, que « présomptif ». Il lui manque « l'avènement ». Il ne tient pas encore bien en mains les rênes de son style, qui reste flottant et
comme lâché çà et là dans la tenue des phrases. On sent un peu de négligence. Plus tard, il arrivera à cette manière pleinement maîtresse, plus resserrée et particulièrement heureuse et qui fait
de lui le plus habile, le plus parfait discoureur, le plus piquant historien de l'Académie. Mais, tel qu'il est, le livre est très agréable à lire. On sent que le futur propriétaire de Coppet y
est déjà « chez lui ». On raconte qu'un des personnages les plus en vue de notre aristocratie faisant visiter un jour son château à un étranger, celui-ci lui dit « C'est merveilleux, vous avez
vraiment d'admirables bibelots. » Et le châtelain, mécontent, de répondre dans son dépit éloquent « Des bibelots! des bibelots! Ce sont des bibelots pour vous Pour moi, ce sont des affaires de
famille ». Ainsi là où l'étranger qui visite Coppet sous la conduite des Cook ne voit qu'un meuble ayant appartenu à Mme de Staël, M. d'Haussonville retrouve le fauteuil de sa grand-mère. Il est
exquis d'arriver à Coppet par une journée amortie et dorée d'automne, quand les vignes sont d'or sur le lac encore bleu, dans cette demeure un peu froide du dix-huitième siècle, tout ensemble
historique et vivante, habitée par des descendants qui ont à la fois « du style » et de la vie. C'est une église qui est déjà un monument historique, mais où la messe se célèbre encore. La
chambre de Mme de Staël est occupée par la duchesse de Chartres, celle de Mme Récamier (8) par la comtesse de Béarn (9) , celle de Mme de Luxembourg, par Mme de Talleyrand, celle de la
duchesse de Broglie par la princesse de Broglie. On cause, on chante, on rit, on fait des parties d'automobile, on soupe, on lit, on fait à sa manière et sans affectation de les imiter, ce que
faisaient les gens d'autrefois, on vit. Et dans cette continuation inconsciente de la vie parmi des choses qui ont été faites pour elle, le parfum du passé s'exhale bien plus pénétrant et plus
fort, que dans ces « re- constitutions » du « vieux Paris » ou dans un décor archaïque on place, costumés, des « personnages de l'époque. » Le passé et le présent se coudoient. Dans la
bibliothèque de Mme de Staël, voici les livres préférés de M. d'Haussonville.
En dehors des personnes que nous avons déjà nommées, on voit
souvent à Coppet quelques-uns des meilleurs amis de M. et Mme d'Haussonville, leurs enfants le comte et la comtesse Le Marois, la comtesse de Maillé, le comte et la comtesse de Botmeval leurs
beaux-frères et cousins Harcourt, Fitz-James et Broglie. La princesse de Beauvau et la comtesse de Briey y venaient l'autre jour de Lausanne, ainsi que la comtesse de Pourtalès et la comtesse de
Talleyrand. De temps en temps le duc de Chartres y fait des séjours. La princesse de Brancovan ,la comtesse Mathieu de Noailles, la princesse de Caraman-Chimay, la princesse de Polignac y
viennent d'Amphion. Mme de Gontaut y vient de Montreux; la baronne Adolphe de Rothschild de Prégny. On y applaudit quelquefois la comtesse de Guerne, née Ségur. La comtesse Greffulhe s'y arrête
en allant à Lucerne.
Mais d'ailleurs il en est du charme de société de M. et de Mme
d'Haussonville comme de ces eaux qui sont plus exquises prises la source même, mais dont on peut très bien faire usage à Paris. Tout le monde y admire la comtesse d'Haussonville (10) , le
merveilleux essor d'un port incomparable, que surmonte, que couronne, que « crête », pour ainsi dire, une admirable tête hautaine et douce, aux yeux bruns d'intelligence et de bonté. Chacun
admire le salut magnificent dont elle accueille, plein à la fois d'affabilité et de réserve, qui penche en avant tout son corps dans un geste d'amabilité souveraine, et par une gymnastique
harmonieuse dont beaucoup sont déçus, le rejette en arrière aussi loin exactement qu'il avait été projeté en avant. Cette manière de « garder les distances » est d'ailleurs exactement la même
chez M. d'Haussonville, transposée naturellement dans « l'habitude » (pour prendre le mot dans le sens qu'il avait au dix-septième siècle hérité du latin) d'un salut d'homme. Comme Mme
d'Haussonville, si simple qu'elle soit, a une intimité assez fermée, beaucoup ne connaissent d'elle que cet abord royal et peuvent alors seulement présager l'intel-ligence et le cœur, qui sont
chez elle exquis. M. d'Haussonville est forcément plus répandu. Il est l'ornement de divers salons littéraires où son amabilité, prise au pied de la lettre par des personnes qui lui sont
présentées et qui souvent sont peu habituées à interpréter exactement ce que Balzac aurait appelé « le grimoire de la politesse », leur fait croire qu'elles vont entrer en relations suivies avec
lui. D'où d'assez comiques déconvenues. On aurait tort d'ailleurs de croire que M. d'Haussonville se laissa jamais dominer par des préjugés de caste. « Je vous dirai qu'au cercle je fais partie
d'un petit groupe qui se fiche absolument du mérite personnel », dit un des personnages de ces étonnants Travaux d'Hercule de Gaston de Caillavet et de Robert de Flers, où au milieu de la plus
délicieuse opérette il y a de superbes scènes de grande comédie. Ni au cercle ni dans le monde, M. d'Haussonville ne fait partie de ce groupe-là. Le mérite personnel, pour lui c'est justement
cela qui compte avant tout. Et dans le salon de la rue Saint-Dominique l'abbesse de Remiremont, dont le portrait est pendu à la muraille, a vu défiler des gens de mérite de tous les genres et de
tous les partis, dont beaucoup n'avaient aucun des quartiers qu'il fallait prouver pour être admis dans son aristocratique chapitre. De tous les « conservateurs », M. d'Haussonville est le plus
sincèrement, le plus courageusement libéral». Je citerai son interview, trop peu remarquée, au moment où il adhéra à la Ligue de la Patrie française, et où il expliquait comment devaient se
concilier, selon lui, l'a- mour de la patrie et le respect de la justice tout dernièrement encore ses lettres sur l'Etape, de Paul Bourget. Personne n'est plus qualifié que lui pour protester
contre les persécutions dont sont victimes aujourd'hui les catholiques. Car, avec M. Anatole Leroy-Beaulieu, il n'a pas attendu le déchaînement de 1' « anticléricalisme » pour flétrir avec force
tous les autres modes de l'esprit sectaire, qui sont tantôt ses corollaires et tantôt ses précurseurs.
Son autorité lui a valu d'être choisi comme le consultant attitré de bien des cas d'incertitude littéraire, des formes de ce mal que Renan appelait morbus litterarius. Il en est le docteur écouté, sagace, aimable, un peu vétilleux, un peu alarmiste peut-être, à force d'être consciencieux. Ses avis, parfois pessimistes par crainte d'être flatteurs, pourraient avoir le défaut de décourager le génie. Mais c'est une occasion qu'on n'a en somme que très rarement. Et ils lui valent parfois, en revanche, d'avertir et de guider le talent des autres dans les heures où il se délasse d'exercer le sien. Mais à cette magistrature littéraire on aurait aimé lui voir, en d'autres temps, ajouter une magistrature politique. Avec son esprit tolérant «et large, son cœur ouvert à la pitié, il eût été le ministre modèle du bon Roi, du prince juste et éclairé.
Horatio.
Le Figaro du 4/01/1904
(1) Annie Stora-Lamarre, La République des faibles, Armand Colin 2005
(2) Sur son action dans les réseaux issus du droit, en particulier autour de René Béranger et de l’Académie des Sciences
Morales et Politiques, Annie Stora-Lamarre, La République des faibles …
(3) Emile Combes est président de Conseil
(4) Paul-Gabriel Othenon de Cléron, comte d’Haussonville (1843-1924) est le fils de l’Académicien Joseph-Othenon
d’Haussonville et de Louise-Albertine de Broglie, elle-même arrière petite-fille de Necker, petite-fille de Mme de Staël.
Il est l’époux de Pauline d’Harcourt.
(5) Le château de Coppet est situé en Suisse dans le canton de Vaud. Il fut le séjour de Mme de Staël sous l’Empire.
(6) 1882, année où meurt sa mère
(7) Mort en 1884
(8) Amie de Mme de Staël, reçue à Coppet
(9) Martine de Béhague comtesse de Béarn 1869-1939 mécène et collectionneuse.
(10) Pauline d’Harcourt
Comme dit le poète, "si vous y tenez tant parlez-moi des affaires publiques - bien que ce sujet me rende un peu
mélancolique".
Parlons-en donc puisque tout compte fait l'identité du Pays de Retz apparaît en filigrane de cette
affaire.
A ma droite, Monsieur le député, maire de Pornic et président de la communauté de commune du même nom. Sa
qualité de maire de la ville "la plus sportive des Pays de Loire" ne semblait pas le désigner pour être le champion de la culture locale, mais bon, avec l'aide de quelques collègues de la côte,
il fait le pari que le touriste n'est pas seulement un adepte du bronzage idiot, portons cette opinion à son crédit.
A ma gauche, le maire des Moutiers en Retz, le vieux Bourg des Moutiers, l'une des communes les plus riches en
patrimoine architectural et artistique, haut lieu de l'histoire économique avec l'épopée du "sel de la Baie". Monsieur le maire, ce n'est un secret pour personne, n'est pas un adepte de ces
questions culturelles qu'il juge de second ordre pour ne pas dire économiquement inutiles. Elles ont aussi dans ce cas le fort désavantage de ne pas concerner autrement que budgétairement sa
commune mais la voisine !
Le sujet de désaccord porte sur le projet de Centre de ressources porté par la Société des Historiens du Pays
de Retz, fédération des sociétés d'histoire disséminées sur l'ensemble du territoire du Pays de Retz historique. Ce centre, dont l'actuelle Maison de l'Histoire de La Bernerie, siège de la
société, serait le noyau, aurait pour but de mettre à la disposition du public une documentation non exclusivement historique mais basée sur la notion plus large de culture liée à un territoire.
L'idée est séduisante pour qui sait l'attraction du terroir originel ou choisi chez beaucoup de nos contemporains. Permettre une réflexion sur des questions aussi importantes que le devenir
économique, environnemental, touristique, et plus généralement politique d'un territoire, en utilisant les outils de l'histoire et de la géographie, paraît-il aussi déraisonnable et inutile que
le laissent entendre les mauvais prophètes d'une mondialisation imbécile ?
Le Pays de Retz a fait depuis longtemps l'expérience de la mondialisation. Elle nécessite de mettre en
évidence les richesses propres d'un territoire. Le Bayensalz cher aux Hanséates et aux Anglo-saxons, même si la notion s'est généralisée à l'ensemble du sel atlantique, est un concept né ici, il
a dominé les échanges commerciaux européens pendant des siècles. N'est-il pas légitime de recenser, répertorier, mettre en scène, faire connaître les richesses patrimoniales, artistiques,
iconographiques, littéraires d'un territoire qui n'a pas vocation exclusive de mémoire, mais l'ambition de montrer son savoir-faire, de révéler ses atouts ?
Un vote interne de la Société des Historiens du Pays de Retz a désigné La Bernerie, commune d'ancrage de l'association, pour être le lieu proposé d'implantation du Centre de ressources et le lieu l'ancienne gare propriété de la commune. Un autre dossier porté par la commune de Machecoul avait l'ambition de s'appuyer sur le socle ancien d'un Pays de Retz plus rural. L'ancienne ville de résidence des Seigneurs de Retz proposait l'ancien couvent des Calvairiennes de la ville, un lieu prestigieux mais un bâti digne du concours des chef-d'œuvres en péril. Malgré un dossier financier qui paraissait plus avancé, et à l’issue d’un vote du conseil d’administration, la candidature n'a pas été retenue.
La situation actuelle est la suivante :
Le coût estimé de la dépense est de 729 000 € (octobre 2011), la Région s'est engagée pour 300 000 € mais les
adversaires du projet doutent qu'elle honore ses promesses (?). Devant l'ampleur des frais restant à la charge de la commune, celle-ci a demandé à la Communauté de commune de Pornic de porter
cette charge financière. Dans un premier temps, le bureau de celle-ci s'est opposé au projet mais début octobre, les élus de la communauté ont désavoué le bureau et voté majoritairement en faveur
du soutien au Centre de ressources (18 voix pour, 13 contre et 4 abstentions). Face à cette situation, le maire des Moutiers a indiqué, dans un entretien rapporté par le journal Presse Océan du
16 novembre, qu'il ne voterait pas le budget 2012 de la communauté de communes si le centre de ressources continue d'y figurer. Notons au passage qu'il préside la commission des finances
communautaires. Le vote aura lieu le 5 décembre. Interrogé par le Courrier du Pays de Retz vendredi 2 décembre, notons au passage que le coût annoncé par le maire des Moutiers a subi une
inflation rapide, près de 20 000 € en 2 mois, l’édile a persisté dans ses menaces. L’affaire apparaît également comme un bras de fer entre le député président de la communauté de commune épaulé
par les élus de sa propre commune et le maire d’une commune périphérique plus concerné par les dépenses communautaires que par des équipements mis en œuvre loin de ses propres administrés.
Le maire des Moutiers ne se dit pas opposé au centre de ressources mais à son financement, subtilité verbale coutumière
aux « politiques », personne n’est dupe. Sur quoi repose son argumentaire ?
1/ le projet est cher
2/ Il ne devrait être supporté par une seule communauté de communes lorsque le Pays de Retz en comporte 6.
3/ Il est d’un moindre intérêt communautaire.
Je ne reviens pas sur le 3e point, les arguments présentés plus hauts disent assez que je ne partage pas les opinions de M le maire des Moutiers pour qui les Masters de pétanque et les concentrations de Solex participent des valeurs prioritaires à l’avancement d’une société, mais pas la mémoire d’un territoire communal régulièrement menacé par les tempêtes et les raz-de-marée.
Sur les deux premiers points l’honnêteté commande d’être plus nuancé.
Oui, le projet est cher, et l’argument qui consiste à souligner les retombées économiques pour l’artisanat local (contrairement
aux grands projets comme le centre de traitement des ordures ou le lycée qui bénéficient à des groupes nationaux) n’est pas suffisant. Le coût du projet, excessif dans le contexte économique
actuel, doit être revu à la baisse. Près de 5 millions de francs (qu’on me pardonne cet archaïsme, il est plus parlant et on ne sait jamais …) pour la restauration et l’équipement d’un bâtiment
de 300m², sans foncier ni gros œuvre, c’est trop.
Oui, il n’est pas normal que ce projet soit porté par une seule communauté de communes.
L’élaboration du projet, on peut le regretter, n’a pas permis de dégager un consensus sur l’ensemble du territoire du Pays de
Retz historique. Deux projets ont été portés par deux communes distinctes La Bernerie et Machecoul. Passé dans le giron de la communauté de commune à laquelle appartient la lauréate, il est
difficile de demander à la communauté dont le projet a été repoussé de financer celui de sa concurrente ! Mais quid des autres ?
Que le Centre de ressources soit confirmé ou qu’il perturbe durablement les assemblées pornicaises, les historiens comme les élus n’économiseront pas un débat sur cette question. Dans un cas, la question du financement du fonctionnement ne pourra être éludée, dans l’autre et c’est à mon sens souhaitable, le dossier doit être repensé afin que ce projet soit plus économique et plus représentatif du Pays de Retz dans son ensemble, de son territoire comme des structures associatives culturelles qui s’en réclament.
La création artistique nantaise autour du XVe siècle (1380-1530)
Le château et la cathédrale, le logis de François II et celui de la Psalette sont aux yeux des nantais les derniers témoins d'un âge d'or où le prince breton faisait de sa résidence la vitrine
d'une Armorique tournée aussi vers la Loire. L'architecture religieuse fera l'objet des premières communications du colloque organisé au Château des ducs du 24 au 26 novembre. On rappellera le
souvenir de la Collégiale Notre-Dame, jadis la plus belle église de la ville et la plus haute flèche dans le ciel nantais, encore richement dotée en 1431 par Gilles de Rais. On évoquera les
couvents mendiants de la ville, Cordeliers, Jacobins, Carmes, fondés par les seigneurs bretons aux XIIIe et XIVe siècles. Peut-être aussi celui des Clarisses fondé en 1457 par la Bonne
duchesse Françoise d'Amboise, femme du duc Pierre II, le plus riche en peintures avec le portrait des fondateurs et le Salvator Mundi en provenance de l'atelier de Léonard de Vinci au début du XVIe siècle. Les arts figurés
figureront au programme de la seconde journée. On y parlera orfèvrerie, enluminures, sculpture, ainsi que de l'art du vitrail nantais. Là, le mécénat princier s'exprime pleinement et donne à la
ville en cette fin de Moyen-âge des allures de cour italienne. L'architecture civile et militaire enfin rappellera qu'en matière de construction utile, les critères esthétiques ne sont pas
absents chez les bâtisseurs de la pré-Renaissance.
Le colloque Nantes Flamboyante a lieu les 24, 25 et 26 novembre au château des Ducs de Bretagne à Nantes, il est organisé par l'Université de Nantes et la Société Archéologique et Historique de Nantes et de Loire-Atlantique.
Programme détaillé à télécharger sur le site de la Société
"L'histoire documentée d'un objet - est l'une des meilleures façons de déterminer si un travail est ce
qu'il prétend être" écrit Noah Charney sur le site du Los Angeles Times à
propos du Salvator Mundi attribué à Léonard de Vinci et exposé à partir de mercredi à la National Gallery de Londres.
Cette maxime de bon sens me paraît devoir s'appliquer à l'histoire évoquée ici récemment à propos de deux versions ressemblantes de ce tableau.
Si l'on admet le travail des experts qui, dans les années 1970 pour le Salvator Mundi de
la collection de Gamay, cette année pour celui présenté bientôt à la National Gallery, ont authentifié ces deux tableaux comme d'authentiques œuvres d'élèves de Léonard de Vinci ou du maître
lui-même, on a évidemment un problème.
Aucune expertise n'est en mesure de prouver la paternité d'un tableau non signé. On peut dater un
objet c'est-à-dire, comme ici pour chacun des deux, affirmer qu'il n'est pas une copie plus récente d'une œuvre ancienne. On peut affirmer par son aspect, son support, la technique employée qu'il
est effectivement issu d'un atelier duquel sont sorties des œuvres attribuées à tel ou tel peintre ou à un de ses élèves.
Le mérite de Madame Snow-Smith, hélas décédée, est d'avoir proposé une histoire pour ce tableau.
Basée sur des connaissances historiques, cette histoire est étayée par les apports de l'histoire locale.
Une histoire documentée n'établit pas non plus de certitude, elle concentre pourtant les
présomptions par une traçabilité mieux établie et historiquement cohérente on peut la résumer ainsi pour le Salvator Mundi de la collection de Gamay :
1507, le Salvator Mundi fait l'objet à Milan, d'une commande du roi Louis XII à Léonard de Vinci.
1512, après la mort de la duchesse Anne femme de Louis XII le tableau est déposé au couvent des Clarisses de Nantes.
1644, la reine d'Angleterre Henriette de France l'observe dans ce couvent.
1650, son graveur Hollar en établit une copie.
1793, le tableau est vendu lors de la dispersion du mobilier du couvent.
1866, le baron de Lareinty qui confirme la provenance du tableau, le prête pour une exposition à Paris, sur le catalogue il est attribué à Léonard de Vinci et sa correspondance avec la gravure de
Hollar est confirmée.
1964, le professeur Heydenreich est le premier expert qui propose l'attribution du tableau à Léonard de Vinci.
Curieusement, le tableau de l'ancienne collection Cook semble apparaître à la cour d'Angleterre au
milieu du XVIIe siècle. La si probante gravure par Hollar oblige bien sur à cette origine, mais rien ne relie ce tableau à son origine milanaise et à son destin chaotique du siècle dernier. Ceci
ne prouve pas non plus qu'il ne puisse être attribué à Léonardo.
On s'aventure sans doute moins en attribuant les deux tableaux à l'atelier de Léonardo. Les experts des ventes
précédentes les attribuaient à deux élèves du maître : Marco d'Oggiono et Giovanni Antonio Boltraffio. La comparaison directe des deux œuvres permettrait sans doute d'en clarifier l'origine
sinon la paternité.
PatBdM
Salvator Mundi gravure par Hollar (Université Toronto) :
Leonardus da Vinci pinxit, Wenceslaus Hollar fecit Aqua forti Secundum Originale A' 1650
Entre le Romantisme Lamartinien et le Symbolisme Rimbaldien, le mouvement du Parnasse théorisé par Théophile Gautier et Leconte de Lisle a dominé un instant la poésie du XIXe siècle. C'était au temps ou le Second Empire laissait la place à une République hésitante. De la parution du premier volume de l'anthologie du Parnasse contemporain publié chez Alphonse Lemerre en 1866 à celle du troisième en 1876, s'écoule une décennie durant laquelle l'écroulement d'un monde provoque chez les poètes un repli vers les fondamentaux artistiques, on parle de la théorie de "l'Art pour l'Art" initiée par Théophile Gautier. L'engagement de l'artiste y est volontairement gommé pour ne retenir que l'expression de la beauté des textes. Le second recueil du Parnasse Contemporain publié en 1871 est dirigé par Leconte de Lisle. Le poète dont les souvenirs d'enfance sont nantais et bretons, Louis Tiercelin s'en souviendra en le mettant en tête du Parnasse Breton contemporain en 1889, fait appel à quelques jeunes auteurs dont un nantais, Charles Robinot-Bertrand qui a fait paraître chez l'éditeur du Parnasse contemporain deux recueils de poésies : La Légende rustique en 1867, et Au bord du fleuve au début de 1870.
Neige blanche et Le Paysan sont ses contributions au Parnasse contemporain :
Neige blanche
Des hauts sommets
Qu'elle est belle avec ses grands yeux,
Ses yeux profonds, mystérieux
Comme le ciel où se déplie
L'ombre des soirs silencieux !
Un amour insensé me lie !
Neige blanche des hauts sommets,
Son âme froide n'a jamais
Compris les tourments de ma vie :
O morts paisibles, désormais
C'est à vous que je porte envie !
Ainsi je racontais mes maux
Aux rochers, aux sombres rameaux,
Éveillant la nuit endormie ;
Et partout j'entendais ces mots :
― Qu’elle est cruelle, ton amie
Au bord du fleuve, an fond des bois,
J'allais seul, et pleurant parfois,
Sans rayon et sans poésie,
J'allais errant, ― lorsque sa voix !...
Combien mon âme fut saisie !
Lorsque sa voix !... Souffles des cieux,
Chœurs des Esprits harmonieux,
Célébrez ma joie infinie,
Dites le mot délicieux
Par qui ma peine fut bannie !
Le Paysan
Des ombres de la nuit la campagne est voilée.
Nul astre aux cieux. Le vent d'automne dans les bois
Passe, souffle et murmure, et remplit la vallée
De sifflements pareils à de lugubre voix.
Malheur au vagabond qui, malade et sans gîte,
Par ce tempe lamentable erre loin des hameaux !
Malheur au sein pensif où la douleur s’agite,
Et qui veille écoutant la plainte des rameaux
L'ombre s'étend profonde. En vain le cri sonore
Du coq, ardent guetteur de nuit, prédit le jour ;
Au brumeux orient aucun rayon encore :
Le monde est ténébreux comme un cœur sans amour.
Mais que font les clameurs du vent et la nuit sombre
Au rude défricheur du sol, au paysan ?
Le paysan sommeille, enveloppé par l'ombre,
Dans la sécurité dont il est l'artisan.
L'ombre lui dit : — Je mis la paix, la récompense
Des devoirs accomplis et de l'âpre labeur ;
L'oubli des maux passés, c'est moi qui le dispense.
Le grave paysan de l'ombre n'a point peur.
Voyez ! avant le jour le voilà qui s’éveille.
Il va vers le forer ou sous la cendre, dort
Le reste d’un tison recouvert de la veille :
De la cendre, à son souffle, un jet de flamme sort.
La flamme éclate et brille, et l'âtre s'illumine ;
Et lui, prés du loyer crépitant et joyeux,
Recueilli, vers le monde inconnu qu’il devine
II élève en priant son cœur religieux.
Il prie : en doux espoirs abonde sa prière.
— Si j'ai failli, dit-il, mon Dieu, pardonne moi.
Et Dieu se communique à son esprit sincère.
O paysan mon cœur ému prie avec toi
La prière a rendu pure son âme forte ;
D'un morceau de pain noir il a fait son repas ;
De l'antique logis ouvrant l'étroite porte,
A présent vers l'étable il dirige ses pas.
Les grands bœufs, à genoux au milieu de la crèche,
Mêlaient aux bruits de l'air leur long mugissement ;
II pose devant eux l'herbe tendre et l'eau fraîche,
Puis il lie à leur front le joug solidement.
Il les conduit alors à la dure journée,
Et, pendant qu'il chemine il chante un gai refrain ;
Et la charrue, avant que l'aube ne soit née,
A plongé dans le sol son éperon d'airain.
Le pauvre paysan poursuit sa tache austère
Sous les pleurs du matin et sous le froid brouillard ;
Mais qu’importe ? le soc aigu fouille la terre
Où la blonde moisson ondulera plus tard
(Le Parnasse contemporain Vol. 2 1871 Alphonse Lemerre éd. Paris)
L'irruption dans le Parnasse vaut au nantais une célébrité éphémère qui le propulse à la présidence de la
Société Académique en 1872. Mais l'homme est tourmenté, obsédé par une passion de l'art poussée jusqu'à l'angoisse maladive écrit Joseph Rousse dans son Etude sur la
Poésie bretonne du XIXe siècle (1895). Abandonnant la poésie, Robinot-Bertrand s'essaye au roman philosophique. Les Songères dont Rousse dit d'abord du bien dans le texte suivant,
est rejeté par le même comme de peu d'intérêt dans l'étude de 1895.
En 1885, Charles Robinot-Bertrand s'éteint privé de raison dans une clinique nantaise de la route de Rennes. Peu de poètes
ont à ce point et si tragiquement incarné les théories de l'Art pour l'Art.
Au lendemain de sa mort, son ami Joseph Rousse lui rend cet hommage dans la revue de la Société Académique de
Nantes.
M. Charles ROBINOT-BERTRAND.
La Bretagne vient de perdre un de ses poètes les plus distingués. M. Charles-Edouard Robinot Bertrand, après avoir langui trois ans dans une maison de santé, s'y est
éteint, à Nantes, le 24 octobre.
Il était né à Basse-Indre (Loire-Inférieure), le 27 mai 1833. Ses goûts artistiques lui venaient de race. Son aïeul paternel était sculpteur, ainsi que son oncle
Charles-Guillaume Robinot-Bertrand, auteur de plusieurs des statues qui ornent le palais de la Bourse, à Nantes.
Ayant achevé ses études de droit à Paris, en 1857, M. Charles Robinot-Bertrand fut inscrit la même année au barreau nantais ; mais il ne cessa de cultiver les
relations littéraires qu'il avait nouées dans la capitale. Il donna de nombreux articles au Courrier de Nantes et au Phare de la Loire, et en 1866 fit paraître son premier poème, les Casseurs de
pierres, qui, par sa forme savante, la pensée philosophique et le souffle généreux qui l'animent, attira sur lui l'attention des connaisseurs.
En 1867, il publia à Paris, chez Alphonse Lemerre, la Légende rustique, œuvre de longue haleine, renfermant de vraies beautés, dont M. A. de Pontmartin fit l'éloge
dans la Gazette de France, et que signala M. Ordinaire dans la Revue des Deux-Mondes. Les Annales de la Société académique de Nantes (1867) contiennent une étude approfondie et judicieuse de M.
Biou sur ce poème.
Au commencement de 1870, le même libraire édita un nouveau volume composé de poésies détachées et intitulé : Au bord du fleuve. M. Robinot-Bertrand s'y montre en
progrès ; des sujets bien choisis, des images neuves et fraîches, le vers manié avec une habileté rare, font de ce recueil un ouvrage remarquable. M. Emile Deschanel, dans le Journal des Débats,
M. Laurent Pichat, dans le Phare de la Loire, l'apprécièrent ainsi.
J'en extrais une pièce touchante :
Pourquoi veux-tu que je m'éveille ?
Du voile des morts revêtu
Lazare gisait sur la pierre.
Jésus dit : « Ouvre la paupière ;
Lazare, ami, m'entends-tu ? »
— « Seigneur, dans le ciel moins livide
Le printemps est-il né? Les airs
Sont-ils plus doux ? Les prés plus verts? »
— « Ami, le même souffle aride
Passe encor sur les champs déserts. »
— « Le riche à l'indigent qui pleure,
Seigneur, donne-t-il de son pain ? »
— « Au seuil de la riche demeure,
Ami, le pauvre implore en vain. »
— Seigneur, le sage au cœur farouche
Chasse-t-il l'injure à la bouche,
Le repentir tremblant qui fuit ? »
— « Le cœur du sage est dans la nuit. »
— J'ai vu la multitude vile
Courber le dos, et, sans combat
Ainsi qu'une brute servile,
Porter le licol et le bât :
A-t-elle enfin brisé sa chaîne ? »
— « La foule est esclave, et la haine,
Lazare, en son cœur toujours bat. »
— « Du moins, l'espérance divine
Jette dans l'homme ses lueurs ?
Il croit? Et son âme devine
Une autre destinée ailleurs ? »
— « L'espérance, mourante flamme,
Illumine à peine son âme,
Lazare, et la terre est en pleurs. »
— Jésus, puisque tout succombe,
Puisque, sous l'éternel effort
Du mal, le bien chancelle et tombe,
Laisse dormir celui qui dort.
Ici, vois-tu, je fais un rêve
Plus beau que la réalité.
Et que ne peut tuer le glaive
De la dure fatalité ;
Je crois, pendant que je sommeille,
A l'amour, à la liberté :
Pourquoi veux-tu que je m'éveille ? »
— Ami, je porterai donc seul
La croix pesante qui me blesse ? »
Or, Lazare, à ces mots, se dresse
Et sort vivant de son linceul !
Tout en travaillant a ces poèmes, M. Robinot-Bertrand avait écrit en 1869 une nouvelle, L' Insomnie de Claude, dans la Revue populaire de Paris, et une autre, le
long de la mer, dans la Revue de Bretagne et de Vendée. La Revue contemporaine inséra la même année cinq de ses pièces de vers.
En 1871, il collabora au Parnasse contemporain où figurent deux de ses poésies : Neige blanche des hauts sommets et le Paysan.
La Société académique de Nantes l'élut pour Président, en 1872, et à la séance publique annuelle de 1873, il prononça un beau discours sur l'Art, où il s'inspira
heureusement des souvenirs que lui avait laissés un récent voyage en Italie.
En 1874, sa gracieuse idylle, la Fête de Madeleine, eut un très vif succès.
Abandonnant les vers pour quelque temps, il composa un roman philosophique, les Songeres, qui parut en 1877, et mérite d'être lu avec soin. On y trouve des
descriptions d'une
extrême élégance. Des articles sur ce volume ont été publiés dans le Français, le Correspondant, le Journal de Paris, la Revue britannique, le Moniteur
universel.
M. Robinot-Bertrand était un artiste consciencieux dont les œuvres, mûries à loisir, portent l'empreinte d'un esprit désireux d'atteindre à la perfection de la
forme. Il avait exercé quelque temps les fonctions de juge de paix à Vertou (Loire-Inférieure), après le 4 septembre 1870, et celles de Conseiller de Préfecture, à Nantes, depuis 1880 jusqu'en
1882, époque où son intelligence commença à subir la crise douloureuse qui l'a conduit lentement au tombeau.
Il a été inhumé près de sa mère, le 27 octobre, à Basse-Indre, dans le cimetière voisin de l'église romane, sur un coteau d'où l'on domine la vallée de la
Loire.
Après y avoir accompagné son cercueil, étant resté quelques heures au milieu des souvenirs du poète qui fut mon ami, j'ai essayé de lui rendre un dernier hommage en
écrivant les vers qui suivent :
Le convoi d'un poète
La cloche tristement tintait sur la colline ;
Dans les prés inondés, les peupliers jaunis
S'inclinaient sous le vent qui chassait la bruine ;
La Loire, au pied du bourg, roulait ses flots ternis.
Quelques rares amis suivaient le doux poète
A son pays natal revenant pour dormir.
Sol maternel sur toi qu'il repose sa tête,
Son front endolori qui l'a tant fait souffrir !
Oh ! que l'oubli vient vite autour de ceux qui souffrent
Et qui ne peuvent rien pour les plaisirs d'autrui !
Dans l'abîme du temps combien de noms s'engouffrent
Sur qui, durant un jour, un rayon avait lui !
C'est ici qu'il rêva sa Légende rustique,
Qu'il médita ses chants au bord du fleuve écrits,
Devant cet horizon brumeux et poétique,
Dans ces prés verdoyants plantés de saules gris.
Il aimait ces îlots où volent les mouettes,
La pente qui conduit au sommet du coteau,
Ces humides sentiers pleins de bergeronnettes,
Ces cyprès qui vont faire une ombre à son tombeau.
Dors en paix, pauvre corps, après tant d'amertumes
Si les yeux pour jamais sont clos par le sommeil,
L'esprit qui t'habitait, fuyant nos tristes brumes,
D'un coup d'aile est monté vers le divin soleil.
Basse-Indre, 27 octobre 1885.
Joseph ROUSSE.
Annales de la Société académique de Nantes et du dép. de Loire Inférieure
V 6 1er S. 1885
Salvator Mundi (ancienne collection du marquis de Gamay)
Le 22 juin 2011, le magazine en ligne ARTnews annonçait la découverte d'une œuvre de Léonard de Vinci jusqu'ici
présumée perdue. Le 8 juillet, Robert Simon représentant des propriétaires américains du tableau confirmait l'information et affirmait que le Salvator Mundi en leur possession depuis
2005 avait été authentifié comme une œuvre originale.
En 1982, Joane Snow-Smith (+2009) de l'Université Washington de Seattle, spécialiste reconnue de la peinture de la Renaissance italienne, publiait The Salvator Mundi of Léonardo da
Vinci dans lequel elle identifiait un tableau appartenant alors au marquis de Gamay comme l'original de cette œuvre considérée comme perdue mais connue par des copies d'élèves de
Léonado et par une gravure de Venceslas Hollar (1650) portant l'annotation secundum originale (conformément à l'original). Dans cet ouvrage, elle citait une copie attribuée à Giovanni
Antonio Boltraffio élève de Léonardo qui se révèle aujourd'hui, après une importante restauration et de l'avis de plusieurs spécialistes, l'original supposé annoncé en juillet dernier.
Les deux tableaux présentent de grandes similitudes. Il s'agit de deux panneaux de noyer de même dimension d'une exécution très soignée conforme aux techniques utilisées dans l'atelier de
Léonardo (couches successives de peinture à l'huile). L'identité de dessin est beaucoup plus affirmée entre eux qu'avec les autres copies connues du Salvator Mundi. La seule différence notable
concerne la couleur de la tunique du Christ, bleue comme le manteau pour le premier tableau cité, rouge avec manteau bleu pour le Gamay couleurs qui rappellent la Cène.
Au-delà de ces faits, il n'est pas question de prendre parti entre le trait trop précis de l'un (le Gamay) et le sfumato supposé de l'autre sur des clichés de qualité insuffisante, c'est
affaire de spécialiste.
Réapparu récemment, le Salvator Mundi révélé par ARTnews a une histoire confuse, qui ne remonte pas dans la connaissance de ses propriétaires au-delà du début du XXe siècle, encore
son destin au cours de ce siècle est-il incertain. On le dit avoir fait partie de la collection du roi Charles Ier d'Angleterre en 1649, on verra que cette affirmation sans élément probant
établit un point commun à l'itinéraire des deux tableaux.
L'histoire supposée du Salvator Mundi de la collection de Gamay présente plus de consistance grâce aux travaux de Joane Snow-Smith. Elle a pu, en se basant sur les indications du baron
de Lareinty, son propriétaire au XIXe siècle, établir des conjectures quant au parcours nantais d'une œuvre qui trouve son origine au travers du destin d'une des plus célèbres enfants de cette
ville, la duchesse Anne de Bretagne. L'étude de madame Snow-Smith présente l'indéniable avantage de pouvoir être étayé par l'histoire de Nantes.
Commandé en 1507 à Milan par le roi Louis XII de France, époux de la duchesse Anne, le Salvator Mundi aurait été donné au monastère des Clarisses de Nantes au moment du décès de la
duchesse (1514). Fondé par Françoise d'Amboise femme du duc Pierre II en 1457, c'est le plus ancien monastère de femme de la ville et jusqu'à sa disparition en 1793 il renferme une importante
collection de tableaux dont témoigne l'inventaire et la vente de janvier 1793. Parmi les œuvres dispersées la présence d'un tableau de bois est avérée, ce qui correspond au témoignage du baron de
Lareinty qui signale son tableau comme issu de la dispersion d'un couvent nantais.
Grand amateur d'art, le baron prête en mai 1866 trois tableaux issus de ses collections dans une exposition rétrospective de tableaux de maîtres présentée au palais des Champs-Élysées en
parallèle au Salon. Le N° 178 du catalogue Le Christ bénissant le monde, y est attribué à Lionardo da Vinci, il est précisé la mention : Gravé par Hollar.
La gravure de Venceslas Hollar est datée de 1650 et dite copiée de l'original. Par sa très grande identité avec les tableaux évoqués ici, elle est l'élément probant majeur des thèses en faveur
d'une authentification des œuvres. Le roi Charles Ier d'Angleterre est exécuté en 1649. Depuis 1644, son épouse Henriette de France, sœur de Louis XIII vit en France. Elle est identifiée par
Joane Snow-Smith comme la commanditaire de la gravure dont elle connaît donc l'original. Là encore, l'histoire nantaise vient à l'appui des dires de l'historienne de l'art américaine qui ignore
l'anecdote suivante.
Le 12 août 1644, la reine d'Angleterre est à Nantes, elle demeure dans un hôtel dont le jardin communique avec le couvent des Clarisses. C'est là qu'elle découvre le Salvator Mundi. Et
c'est là peut-être que l'histoire de ce tableau se mue en une double destinée …
Le Salvator Mundi de la collection de Gamay a été vendu 332 500 $US en 1999 chez Sothebys, la plupart des spécialistes ne suivaient pas Joane Snow-Smith et l'attribuaient alors à Marco d'Oggiono, élève de Vinci. Le Salvator Mundi identifié en juillet sera présenté à la National Gallery de Londres du 9 novembre 2011 au 5 février 2012 dans le cadre de l'exposition Léonardo da Vinci – Painter at the Court of Milan. En cas de vente, son prix pourrait atteindre 200 millions $ US.
PatBdM
Le 21 août 1881, Gambetta, qui se présente aux élections législatives dans deux circonscriptions de Paris, est élu dans celle de Belleville -
Saint-Fargeau mais mis en ballottage dans la seconde (Père-Lachaise et Charonne). Son adversaire, Antoine (dit Tony) Révillon est élu au second tour face à un candidat de substitution. Tony
Révillon est un ami de Clemenceau et un de ces radicaux intransigeants qui voient dans l'opportuniste Gambetta un dictateur. Quelques jours après l'élection, Ignotus dans le Figaro du 7
septembre, dans le portrait qu'il consacre à Tony, revient sur une polémique déclenchée par les amis de Gambetta :
"M. Tony Révillon vient d'écrire une lettre dans les journaux pour expliquer une amitié que le parti opportuniste lui reprochait. En effet, il a été l'ami dévoué d'une femme célèbre pour sa beauté ou son esprit, la comtesse de Solms. Pensez-y donc, le député de Belleville ami d'une Bonaparte ! Rien de plus curieux que cette lettre. M. Tony Révillon explique aux peuples que le salon de cette Bonaparte était rempli de révolutionnaires féroces. Si j'avais été l'ami de M. Gambetta, je faisais le portrait de M. Révillon avant l'élection, et je donnais ici le nom de tous ces révolutionnaires féroces … Gontaut-Biron, Talleyrand, le sénateur Sainte-Beuve, et j'omets des noms encore plus réactionnaires, et des princes par douzaines. Ce salon était une sorte de relais des plus charmants entre la France et l'Italie, et je dois à la vérité dé déclarer que Tony lui a donné une tapisserie rouge, pour les besoins de sa cause."
Félix Platel, futur Ignotus, et Tony Révillon se sont rencontrés 22 ans plus tôt dans le salon de la comtesse de Solms. C'est à
Aix-les-Bains, sur les bords du lac du Bourget, sur le territoire du royaume de Savoie – Piémont, que cette petite fille de Lucien Bonaparte reçoit sous le Second Empire, non seulement des
représentants de la littérature conservatrice comme le signale Ignotus, mais aussi des exilés qui partagent son sort d'exilée. Cette jeune princesse, elle a 26 ans, le même âge que Félix et Tony,
n'est pas en odeur de sainteté à Paris, et fille de Bonaparte qu'elle est, elle est bien peu bonapartiste. Parmi les invités du chalet de Marie de Solms à Aix, Eugène Sue, auquel Platel consacre
un portrait dans un ouvrage paru en 1858 (Savoie et Piémont – Causeries Franco-Italiennes) ne peut être non plus assimilé à un conservateur.
Dans l'une des nombreuses revues créées par elle (ici les Matinées espagnoles en 1885), Marie de Solms fait le portrait de ses deux amis et
revendique à travers eux la diversité de son salon :
"L'antagonisme, voilé, du reste, sous des formes affectueuses, qui éclata, dès la première rencontre, entre Tony
Révillon et Félix Platel, influa sur leurs qualités et leurs défauts réciproques et les exagéra en les stimulant par la crainte incessante d'une ressemblance ou d'une comparaison
quelconque.
Platel était très observateur, très perspicace ; l'observation méticuleuse, incessante, était le trait
primordial de son talent. Tony reconnaissait de bon cœur tout cela, mais il avait en horreur ses phrases un peu longues que l'abondance de métaphores, preuve cependant d'une grande richesse
d'imagination, rendait parfois obscures. De telle sorte que lorsque Platel traitait un sujet en dix lignes, Tony traitait le sien en dix mots. A son tour, Platel, tout en convenant que Tony avait
de la verve, du bon sens, du trait, abhorrait son style clair et concis, ses phrases courtes et hachées, et il s'étendait complaisamment là où son voisin n'avait fait que voler.
Au physique, mêmes divergences ! Tony était en large et Platel était en long. L'un riait, l'autre souriait ;
l'un gaspillait dans un toast l'esprit de deux articles, l'autre amassait silencieusement les matériaux d'un demi-volume ; tous deux étaient copains à la façon d'Héraclite et de Démocrite,
prêchant chacun une doctrine différente de celle de son voisin, se complétant, pourtant, concourant à l'homogénéité de ce salon fait de disparates, assez semblable à ces mosaïques qui forment un
tout étincelant, circonscrit dans une ligne bien définie, quoi qu'elles soient composées de milliers de pierres différant entre elles par la taille et la couleur."
Tony Révillon (Les Matinées espagnoles 1883)
Le portrait de Tony par Félix est sévère lorsqu'il aborde les questions politiques, comment peut-il en être autrement entre le journaliste radical libre-penseur et le rédacteur monarchiste qui passe pour avoir fait pénétrer le Figaro dans toutes les familles catholiques ? Mais la tendresse des jeunes années est aussi présente chez ce maître du portrait qu'est Ignotus :
"Je le vois encore. Tant d'autres spectacles sinistres n'ont pu effacer sa gaie vision. Il portait une longue
redingote, un chapeau gris à larges bords, des pantalons larges et des gilets à la Robespierre. Vous voyez dans ce dernier détail la preuve de ses opinions républicaines de la veille. Toujours le
bout d'un large foulard rouge passait par la poche d'un pan de sa redingote. Je croyais que c'était encore une manie – c'était déjà un drapeau !
Grand et fort, large figure joviale et intelligente, nature en dehors, exubérante de vie. Bouche pleine
d'appétits. Menton ras et déjà légèrement doublé. Longs cheveux un peu roux rejetés derrière l'oreille.
Verve parfois endiablée. Esprit parisien, primesautier, boulevardier. Le cœur sur la main. Pas grand-chose
dans la poche. A l'aise partout. Mettant les coudes sur la table et – je parle, bien entendu au figuré – souvent les pieds dans le plat.
Voilà le Tony Révillon d'alors, qui a subi depuis, la loi générale – en se déplumant et en grossissant.
Mais sa note particulière était déjà une note éclatante. Sa voix dominait tout. Elle était cuivrée,
sonore comme celle d'un coq immense. Vingt ans plus tard, M. Gambetta qui rêvait d'être l'aigle à deux têtes de Belleville divisé en deux arrondissements, devait être mi-décapité par ce coq
vraiment éloquent."
Est-ce le sujet ? le style d'Ignotus est ici celui que la princesse prête à Tony, phrases courtes et hachées, le chroniqueur vole lorsqu'il évoque ses jeunes années, ne craignant plus la comparaison, comme si l'antagonisme affectueux de Félix et Tony nourrissait encore la prose du journaliste.
PatBdM
C'était un vieux monsieur qui avait jeté l'ancre derrière un vieux perré envahi de yuccas. Un regard malicieux auquel on ne s'attendait pas chez un homme diminué par le poids des ans et la pesanteur d'un corps qui ne répond plus. Voulait-il nous rassurer par ce regard ? nous qui abordions ses rivages après avoir cheminé dans des terres salines. Nous dire qu'au bout du chemin il ne fallait pas craindre l'immensité et l'amertume de la mer et de l'inconnu.
Psychanalyste, psychologue et pédagogue, Gilbert Terrier a fondé en 1954 à Paris l'Association de Réadaptation Psychopédagogique et Scolaire et une institution d'enseignement et de soins orienté par la psychanalyse, aujourd'hui l'Hôpital de jour "La Grange Batelière" géré par cette association.
Afin d'éclairer son projet pédagogique et psychanalytique et de rendre compte de l'expérience, Gilbert Terrier a publié
deux livres avec Jean-Pierre Bigeault : Une école pour Œdipe, psychanalyse et pratique pédagogique et L'illusion psychanalytique en éducation.
Car Œdipe est aussi cet adolescent fugueur, cet enfant confus du destin qu'il se donne à lui-même, cette coïncidence
tranquille du Surmoi et de l'Idéal du Moi qui ferait d'Œdipe, s'il n'y prenait garde, un héritier sans conflit mais aussi sans grandeur.
(Œdipe adolescent Revue française de Psychanalyse 1973)
Eléments bibliographiques :
Avec Jean-Pierre BIGEAULT :
Une école pour Œdipe, psychanalyse et pratique pédagogique, Toulouse Ed. Privat 1975, 270 p.
L'illusion psychanalytique en éducation, Paris P.U.F. 1978, 272 p. (Pédagogie d'aujourd'hui)
Ces deux ouvrages ont été présentés respectivement par Georges MAUCO dans la Revue française de psychanalyse (juillet-août 1977), pp 757-760),
et par Jean-Pierre FILLOUX dans la Revue française de pédagogie (Vol. 48 1979, pp 52-56)
ici
Actes de colloque (direction J. CHASSEGUET –SMIRGEL)
Les chemins de l'anti-Œdipe, Toulouse Ed. Privat (bibliothèque de psychologie clinique) 1974
Œdipe adolescent, Revue française de Psychanalyse (Vol. 37 1973 pp 451-471)
Cet article est disponible sur Gallica :
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