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Cadou en Pays de Retz (3)

La maison d’Hélène

Clisson, 17 juin 1943, « un grand pan de ténèbres s’écroule sur ma vie, je vois clair » (18) écrit-il à Michel. Hélène, fille de Saint-Brévin et de la Bernerie est entrée dans sa vie :

« Sans t’avoir jamais vue

Je t’appelais déjà

Chaque feuille en tombant

Me rappelait ton pas

La vague qui s’ouvrait

Recréait ton visage

Et tu étais l’auberge

Aux portes des villages. » (19)

Cet été là, René est en villégiature à l’auberge des Chiffolleau, il marche sur la plage « à la recherche d’un pied nu ». Il le sait d’enfance : les falaises cachent aussi de petites plages où il n’est point besoin d’exprimer l’indicible :

« Nous usions du silence à l’infini. Pour nous, le silence c’était une petite plage où la vague bourdonne du côté des falaises de Crèvecœur » et d’évoquer l’impossible maison au long cours, la maison du Crève-cœur :

« Roulée par le soleil déroulée par la vague

Lissant son col mouillé aux fleurs des terrains vagues

Apaisant de son toit les tremblants horizons

Tandis que les rameaux se mêlent aux cordages

Que les fenêtres bleues guettent leur équipage

Appareille vers nous l’impossible maison » (20)

Est-ce son caractère de pèlerinage ? La visite à la chapelle de Monval le laisse étonnamment solennel :

« Nous restâmes de longues minutes sans rien nous dire, sans souci de religiosité, simplement parce que, en dehors de tout romantisme, la solitude et le silence du lieu nous semblaient propres à une muette interrogation de deux âmes qui ne faisaient que pressentir leur communion. » (21)

La solitude et le silence ne fait plus peur et les amis viennent se rafraîchir dans la maison chaloupe échouée là haut près de la gare :

« Dans une simple maison du Pays de Retz j’ai rencontré le visage de solitude. Plus que par la lampe, le vaisselier y était éclairé par les pommes et de cette ambiance banale émanait pour moi une tendresse particulière […] La mer vivait, si proche qu’elle semblait inquiéter les très jeunes enfants troublés dans leur sommeil. Le chalet Charles-Marie devenait une chaloupe gorgée de tous les biens de ce monde, dons que le poète répandait autour de moi. Un amour surprenant en rayonnait, que je reçus alors de mains attentives à mon apaisement. » (22)

Cadou de bien des lieux et de peu de temps, de l’enfance Meaulnienne au printemps de Louisfert. Cadou des hameaux et des petites plages, « la poésie n’est pas vaine puisqu’elle permet l’amitié » et dans ces jours où la gare prend des allures de Golgotha, les amis recueillent avant son départ qu’ils savent éminent « le visage du voyageur » (23) :

« Mais quels éclats de voix, quelle allégresse, lorsque nous lui rendîmes visite, […] dans la villa familiale où crépitait un feu de garde-chasse. Des iris, des violettes, des genêts et des narcisses embaumaient le jardin, d’où l’on découvrait l’océan […] étrangement frêle, le visage diaphane et les yeux comme lavés d’une eau céleste. […] Ce garçon de trente ans, naguère robuste, bien posé sur le sol, à la voix chaude, chantante et qui savait se faire vibrante, haute en couleurs, était sorti de sa chrysalide charnelle. Ses épaules s’effaçaient ; de sa belle main il ne restait qu’une feuille déjà détachée de l’arbre, mettant à jour ses nervures […] son sourire, mélancolique, hélas, creusait davantage ses pommettes décharnées. » (24)

Le demi-siècle s’achève à la Bernerie et l’hiver à Louisfert :

« Amis pleins de rumeurs où êtes-vous ce soir

Dans quel coin de ma vie longtemps désaffecté ?

[…]

Qu’ai-je fait pour vous retenir quand vous étiez

Dans les mornes eaux de ma tristesse, ensablés

Dans ce bief de douceur où rien ne compte plus

Que quelques gouttes d’une pluie très pure comme les larmes ? » (25)

Hélène Cadou, poète elle-même a rejoint son mari le 21 juin 2014

PatBdM

(18) Michel MANOLL, René Guy Cadou … p68

(19) René Guy Cadou, Hélène, Recueil La vie rêvée 1944

(20) René Guy Cadou, La maison du Crève-cœur, Recueil La vie rêvée 1944

(21) Mon enfance est à tout le monde p. 127

(22) Jean BRUNEAU, dans Les soleils de René Guy Cadou, témoignages et souvenirs. S. Chiffolleau 1976

(23) René Guy Cadou, Sainte Véronique, Recueil Saint Antoine et compagnie 1948

(24) Michel MANOLL, René Guy Cadou. Coll. Poètes d’aujourd’hui. 4e éd. P. Seghers 1969 p. 101

(25) René Guy Cadou, La soirée de décembre, Recueil Les biens de ce monde 1949-1950