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Le lac des cygnes

Le Bolchoï de Minsk présentait hier à Nantes une version au classicisme un peu figé du Lac des cygnes. Nul n’ignore que dans le ballet de Tchaïkovski, c’est au cours d’une chasse nocturne, près d’un lac qu’a lieu la première rencontre de Siegfried avec le cygne blanc.

Que la cruauté des hommes côtoie la révélation de la beauté est chose si étonnante, l’idée m’en revint à la vue de la pathétique arbalète du prince, et me rappela les conclusions navrées et repentantes des récits de chasse d’Ignotus.

La première représentation du ballet est donnée le 4 mars 1877 au théâtre du Bolchoï. Quelques mois plus tôt, au petit matin d’une froide journée de janvier, Félix Platel et ses hommes prennent place dans deux yoles et voguent sur le lac de Grandlieu à la recherche des cygnes : « Les oiseaux aux grandes ailes deviennent de plus en plus rares, comme les grands cétacés j'allais dire, comme les grands hommes.» Armé d’une énorme canardière plus que centenaire « moitié espingole et moitié couleuvrine » le chasseur est accompagné de Ralph bien que « en règle générale, un chien est aussi inutile dans une chasse aux cygnes, qu'un cheval dans une chasse à la perdrix.»

« Le vent de la nuit était tombé. On sentait seulement cette brise particulière aux grands espaces, et qu'on retrouve même dans les grandes cathédrales. Elle balançait la tête des roseaux que la grosse eau d'hiver avait presque submergés. Le jour montait. L'Orient avait cette teinte rougeâtre du ciel qui couvre Paris dans la nuit. Nos bateaux faisaient envoler lourdement, dans la pénombre, des oiseaux, dont nous reconnaissions les noms, au bruit particulier de leurs ailes. La volée quotidienne du matin commença. Venant de la mer ou des marais voisins, les oies, canards, moretons, sarcelles, hérons, butors, bécassines, buses, etc., passaient chacun avec son train propre, dans leurs chemins habituels. Ceux-ci, plus haut; ceux-là, plus bas. Partout des sifflements d'ailes; des cris perçants ou rauques. Puis le repos et le silence se firent à mesure que le soleil approchait.de l'horizon. […] Les cygnes font, chaque matin, un vol. Ils s'abattent ensuite dans le lac, à la fin du vent, pour pouvoir le remonter dans la journée, en nageant. Ils évitent ainsi le rebroussement de leurs plumes. Quand un cygne est obligé de nager avec le vent, il est aussi embarrassé qu'une jeune fille, dans un tourbillon d'air, avec son jupon blanc. Vers les neuf heures, […] ils étaient là, cinq cygnes, à huit cent mètres de nous. […] « Écoutez, me dit mon compagnon, les cygnes chantent! » Il y a des choses auxquelles on croit tant qu'on est en Bretagne et auxquelles on ne croit plus, dès qu’on est à Paris. Je crus vraiment entendre le fameux chant des cygnes que tant de poètes ont célébré, sans jamais l'avoir entendu. Le vent passait sur les joncs comme sur les cordes d'une harpe immense. C'étaient des sons aigus, graves, entrecoupés, on eût dit un énorme « orgue de barbarie » édenté. De temps en temps, on percevait des sons plus flûtes et plus sonores. Ce sont là dit-on, les chants du cygne. Certes, l'un des cygnes eût bien fait de chanter, car il allait mourir. Nous approchons lentement. Ils ne sont plus qu'à quatre-vingts pas. Un sauvage tel qu'un chasseur pouvait seul ne pas avoir pitié de tant de grâce et de fierté. Cependant j'hésitai. Mais au-dessus de la bouée apparut la haute stature de Joseph. Il avait un air de dieu aquatique. Il tient en joue la couleuvrine qu'un homme de force ordinaire pouvait à peine soulever. Il fait feu. Les cinq cygnes paraissent blessés tant est grand leur effarement. Mais bientôt quatre s'élèvent dans l'air. Un seul a été atteint. Il est comme étourdi. Mais le voici qui étend ses ailes. Je tire à rebrousse-plumes mon coup chargé de plomb à perdrix. Le superbe et noble oiseau essaie de monter perpendiculairement, comme une perdrix blessée à la tête. On dirait qu'il grimpe avec ses ailes entre deux échelles invisibles. Il monte toujours. Je me souviens de la légende qui explique pourquoi on ne trouve jamais de cadavres de cygnes. Ils restent au ciel un jour qu'ils ont volé trop haut. »

Il court bien des légendes sur notre lac mais aucune n’évoque une belle princesse changée en cygne blanc ou noir. Ni Odette, ni Odile ne se révèlent à notre chasseur sinon dans l’image éphémère d’une jeune danseuse endormie :

« Je couche, au fond du bateau, le grand être doux et blanc. L'eau ne l'a pas mouillé. Il a une légère chaleur. La plume a le miroitement et le lisse de la soie. J'éprouve la sensation que doit donner une jeune valseuse, en robe de soie blanche qu'on porte évanouie. Le cygne était mort »

« Une chasse au cygne » d’Ignotus est parue dans le Figaro du 5 novembre 1877

PatBdM