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Des nouvelles des « Salvator Mundi »

L’histoire du Salvator Mundi, œuvre perdue de Leonard de Vinci, après avoir été esquissée ici[1], a été racontée dans le bulletin 2012 de la Société Archéologique et Historique de Nantes et de Loire Atlantique[2]. Deux tableaux ont tour à tour été présentés comme l’original peint par Leonard ou une copie par un élève talentueux de son atelier. L’histoire locale a permis d’éclairer le parcours de l’un d’eux, parvenu dans un couvent nantais par une donation de la duchesse Anne vers 1499. Ce premier tableau, après avoir appartenu à la collection de Ganay, a quitté la France en 1999 après avoir été vendu 332 500 $, les experts étaient partagés sur sa paternité. Certains l’attribuaient au maître, d’autres à Marco d’Oggiono, l’un de ses élèves. Un second tableau issu de l’ancienne collection Cook, d’abord attribué à un autre élève, Giovanni Antonio Boltraffio, est présenté en 2011 comme l’original perdu de Leonard. Il possède, au-delà d’une troublante ressemblance avec le premier et avec une gravure de Venceslas Hollar réalisée vers 1650 et réputée avoir été faite d’après l’original, d’incontestable caractéristiques de la maîtrise léonardesque. Après avoir été présenté en 2011 à Londres lors d’une grande exposition des œuvres milanaises de Leonard de Vinci[3], ce tableau a regagné les États-Unis où il était la propriété d’un groupe d’investisseurs. Son parcours jusqu’en 2012 est raconté sur le site du marchand d’art newyorkais Robert Simon alors représentant des propriétaires.[4]

L’opacité du marché de l’art ne facilite pas le suivi des œuvres, en cas de ventes, notamment privées comme cela a pu être le cas pour les Salvator Mundi, le nom des acheteurs et le montant des transactions ne sont pas révélés, il faut alors compter sur les indiscrétions toujours possibles ou l’éruption d’affaires judiciaires dans lesquelles le nom de l’œuvre apparaît. Cela va être le cas du tableau de l’ancienne collection Cook.

Le Salvator Mundi de l’ancienne collection Cook

 

Après sa présentation à Londres, le tableau reprend le chemin des États-Unis au début de l’année 2012. Le consortium des propriétaires américains animé par le marchand d’art newyorkais Robert Simon, conforté par les expertises de 2011 et l’exposition londonienne espère obtenir 200 millions de dollars et entre en négociations avec le Dallas Museum of Art dans lequel le tableau est présenté courant 2012. Le musée de Dallas souhaite faire l’acquisition d’une œuvre phare et grand public et tente de réunir la somme demandée. Mais nombre de ses donateurs ne sont pas convaincus que le tableau très altéré mérite un tel prix[5]. La vente n’aboutit pas et le tableau disparaît de l’espace public jusqu’en mars 2014. Un article sur le blog Artsbeat du New York Times[6], renseigné par un des membres de l’ancien consortium, marchand d’art à Londres, révèle alors que le tableau a été vendu lors d’une vente privée organisée par Sotheby’s en mai 2013 pour un prix situé entre 75 et 80 millions de dollars (55 à 58 millions d’euros). La somme est bien inférieure aux espérances du consortium mais surtout sa révélation va être à l’origine d’une affaire judiciaire qui éclate le 25 février 2015.

Yves Bouvier, citoyen suisse et dirigeant d’une société de transport et de gardiennage d’œuvres d’art a rendez-vous ce jour-là à Monaco avec un client d’origine russe, Dmitri Rybolovlev, titulaire d’une fortune avoisinant les 6 milliards de dollars et accessoirement propriétaire du club de football de la principauté. C’est la police monégasque qui l’accueille et après trois jours de garde à vue, il est mis en examen pour escroquerie sur la plainte de son client. La nature du litige entre les deux hommes tourne autour du statut de M. Bouvier qui se révèle être un pourvoyeur en tableaux prestigieux, on ne le savait pas jusqu’ici aussi impliqué dans le marché de l’art : Est-il pour M. Rybolovlev un simple conseil ou intermédiaire rémunéré à ce titre par une commission qui ne dépasse pas 2% sur les ventes réalisées ou est-il un vendeur d’œuvre susceptible de réaliser des plus-values importantes sur leur revente ? L’exemple du Salvator Mundi de la collection Cook au cœur du conflit illustre parfaitement le dilemme que devront trancher les juges[7].

En mars 2013, Dmitri Rybolovlev découvre par l’indiscrétion du marchand d’art londonien le montant de la vente du Salvator Mundi (75 à 80 millions de dollars) lors de la transaction privée de mai 2013. Hors, lui-même l’a payé peu de temps après, à celui qu’il croit, dit-il, un intermédiaire, Yves Bouvier, la coquette somme de 127.5 millions de dollars à laquelle il a ajouté une commission de 1%. Rybolovlev accuse Bouvier d’avoir fait à son insu un profit de près de 50 millions de dollars. Le tableau attribué à Leonard de Vinci ne fait pas seul l’objet de la contestation et l’évènement prend très vite l’allure d’un scandale que redouble l’habituel secret des affaires concernant le marché de l’art lorsqu’il atteint de tels sommets financiers. Des analyses précises apparaissent sur les blogs et sites spécialisés[8]. Dmitri Rybolovlev, vit à « La Belle Époque » appartement monégasque réputé le plus cher du monde, nous retrouverons plus loin cette résidence, cadre en 1999 du décès tragique d’Edmond Safra son ancien propriétaire.  Il y reçoit les journalistes de Town & country[9] en novembre 2015 pour donner sa version de l’affaire. Le conflit d’intérêt est au cœur de la contestation qui pour le profane semble inimaginable à un tel niveau financier (le préjudice chiffré par l’avocate de M. Rybolovlev dépasse le milliard de dollars) mais qui n’est permis ici que par l’opacité d’un marché non régulé où les transactions ne sont pas même sanctionnées par des contrats dénués d’équivoques. En 2017, l’affaire suit son cours entre les tribunaux suisses et monégasques et continue de défrayer la chronique des sites spécialisés.

S’il faut en croire une étude du magazine Vanity Fair[10], les peintures composant la collection de M. Rybolovlev sont aujourd’hui entreposées dans les sous-sols climatisés d’un cabinet d’avocats chypriote.

Le Salvator Mundi de l’ancienne collection de Ganay

 

Malgré les expertises menées dans les années 1980, le tableau dont l’article signalé plus haut[11] a retracé le parcours nantais depuis sa donation par la duchesse Anne au couvent des Clarisses vers 1500 jusqu’à sa vente par les héritiers du baron de Lareinty, président du Conseil général de la Loire-Inférieure à une collectionneuse parisienne en 1902, n’a pas convaincu la majorité des experts et sa vente en mai 1999, où il est attribué à un disciple de Leonard, Marco d’Oggiono, ne rapporte que 332 500 dollars.

L’acheteur de 1999 est  M. Jacqui Eli Safra membre d’une éminente famille de banquiers originaire d’Alep. De nationalité suisse M. Safra est propriétaire d'Encyclopædia Britannica. Dans les années 1990, il investit dans le marché de l’art tout en finançant les films de Woody Allen après avoir fait quelques apparitions  dans ses films des années 1980. Il est le neveu d’Edmond Safra connu pour ses œuvres philanthropiques et ses collections d’art décédé en décembre 1999 dans l’incendie de son appartement de la principauté, celui-là même qu’habite aujourd’hui le propriétaire du Salvator Mundi de la collection Cook.

Ami de Carlo Pedretti, spécialiste mondialement reconnu de Léonard de Vinci, M. Safra s’intéresse comme lui à l’histoire du tableau dont il a fait l’acquisition en 1999. Ils souhaitent tous deux avoir communication de l’étude parue en 2012 dans le bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Atlantique qui leur est communiquée au début de 2013.

Du 9 juillet au 12 octobre 2013, le musée des Beaux-arts de Rio de Janeiro accueille l’exposition « L'héritage du sacré : chefs-d'œuvre du Vatican et des musées italiens » organisée à l’occasion de la 28e Journée mondiale de la Jeunesse dont les manifestations se déroulent à Rio en présence du pape François. C’est la première présentation du Salvator Mundi de l’ancienne collection de Ganay depuis qu’il en est sorti en 1999. Il est présenté dans le cadre d’une exposition retraçant la vie du Christ au travers d’œuvres issues en partie des collections vaticanes. Le tableau, propriété de M. Safra y est identifié comme une huile sur panneau de Leonard de Vinci[12].

Au début de l’année 2015, a lieu chez Sotheby’s à New York la vente d’une partie des peintures appartenant à M. Safra. Le Salvator Mundi a-t-il encore une fois changé de main ?

On peut penser que non puisque le tableau à nouveau présenté à Naples au début de l’année 2017 est dit reposer habituellement dans une chambre forte suisse et que l’initiative de la présentation en revient encore au professeur Pedretti.

L exposition du musée diocésain de Naples n’a guère retenu l’attention en dehors d’Italie. Elle a été voulue, comme celle de Rio par les autorités religieuses et les quelques sites qui ont couvert l’évènement ont apporté peu de précisions, toujours les mêmes d’ailleurs. Le sujet de la redécouverte du Salvator Mundi de la collection Cook et sa possible authentification avec l’original de Leonardo est abordé, soit pour en minimiser l’importance en parlant de « restauration controversée »[13] soit en rejoignant l’avis d’une grande partie de la communauté des experts qui regarde ce tableau comme plus convainquant malgré les dommages subis.[14]

L’un des buts déclarés de l’exposition de Naples était de mettre au point un « processus d’étude autour de l’une des œuvres les plus discutées de Léonard de Vinci ».[15] Pour cela, l’œuvre était présentée en compagnie d’autres tableaux attribuées à des élèves de Leonardo, en particulier un autre Salvator Mundi, celui du couvent San Domenico Maggiore de Naples aujourd’hui attribué à Alibrandi mais déjà évoqué à l’époque de la redécouverte du tableau de l’ancienne collection Cook.[16] La ressemblance entre le tableau de Naples et le de Ganay (à commencer par la couleur de la tunique ou les draperies du poignet) est évidemment de nature à relancer le débat.

 

 

Le Salvator Mundi du couvent San Domenico Maggiore de Naples

Conclusion

Les derniers épisodes du parcours du Salvator Mundi issu de la collection Cook illustrent les perversions d’un marché de l’art dérégulé et font craindre la prise en otage de l’intérêt artistique au profit des spéculations nées d’une découverte capitale. On peut craindre qu’ils entraînent une sorte de dématérialisation de l’objet retiré de la vue du public. Sa restauratrice de 2005, Diane Dwyer Modestini, professeure à la New York University de Manhattan, dont les propos sont rapportés dans un article disponible sur le site du groupe Bloomberg[17], déplore que le tableau qu’elle a contribué à révéler ait précisément disparu de la sphère publique[18].

La présentation à Rio de Janeiro en 2013, puis à Naples en 2017 du Salvator Mundi de l’ancienne collection de Ganay illustre  la volonté de certains propriétaires de montrer au public des musées les œuvres de leurs galeries privées. Ce désir n’est pas incompatible avec la valorisation que ces tableaux peuvent attendre de leur présentation.

La très forte identité entre les deux Salvator Mundi  pourtant non exempts de différences dues à leur chronologie supposée et à celle mouvementée de l’atelier de Léonard, est un élément d’identification que n’ont pas retenu les experts travaillant séparément et à des époques différentes sur les deux tableaux. A vingt ans d’écart, les deux peintures ont été reconnues comme d’authentiques œuvres de Léonard de Vinci. Une expertise commune et comparative – peut-être est-il déjà possible de l’esquisser à partir des investigations menées au Louvre en 1972 pour le de Ganay et de celles des années 2005-2012 pour le plus récemment authentifié – serait de nature à faire progresser la connaissance de deux œuvres nées dans l’esprit, si ce n’est sous le pinceau du même génie. Peut-on espérer que les deux œuvres, les trois, si l’on inclue le tableau du couvent napolitain, soient un jour exposées sous les mêmes regards ?

 

                                                                                                                                             PatBdM

 

[1]

Salvator Mundi

[2] P. PIPAUD Salvator Mundi, l’histoire nantaise d’un tableau de Léonard de Vinci. Bulletin SAHNLA 2012 p.235-276

[3] Léonard de Vinci, peintre à la cour de Milan, National Gallery, Londres du 9 novembre 2011 au 5 février 2012.

[4]

[5]Article d’août 2012 sur le site Blouin Art Info.

[7] La plainte de M. Rybolovlev porte sur deux tableaux, le Salvator Mundi et le Nu au coussin bleu de Modigliani.

[8]Roxana Azimi, Harry Bellet et Marie Maurisse, « Il jouait sur tous les tableaux » sur le blog de Pierluigi Piccini, avril 2015.

[11] Salvator Mundi, l’histoire nantaise d’un tableau de Léonard de Vinci. Bulletin SAHNLA 2012 …

[17]Cet article (9 mars 2016) rend compte de l’intérêt des autorités fédérales américaines pour la situation créée par l’affaire Bouvier / Rybolovlev.

[18] “When you own a painting such as this, you have a responsibility to hold it as part of the public trust, […] the public should be able to experience the power of paintings like the Leonardo.”