Une figure légendaire de second plan
Le jugement de Schoelcher sur Jules Ferry, évoqué par Anna Lampérière dans la dernière partie de son article, est sévère. Schoelcher reproche à l'Opportuniste Ferry le réveil de l'esprit
militaire dans la classe républicaine. Plus que tout autre évènement politique, la chute de la Seconde République et l'aventure bonapartiste ont marqué l'ancien sous-secrétaire d'Etat aux
colonies, qui, après l'assassinat de Sa République refuse de vivre sous l'Empire et rejoint Londres pour ne revenir qu'en 1870. Après la défaite et la commune, la première décennie hésitante de
la 3e République est aussi marquée par le désir de revanche, l'esprit militaire rebute moins les jeunes républicains qui ont connu leurs premiers combats politiques dans l'opposition à l'Empire
mais qui restent, comme la plupart des français traumatisés par les amputations et les désordres de 70. C'est le cas du Radical Louis Herbette, qui a gagné l'amitié de Schoelcher par son action
au Sénat lors de la crise du 16 mai. Le général Boulanger, en qui Schoelcher voit un nouveau Bonaparte, séduit pourtant d'abord les républicains par son Jacobinisme et son esprit revanchard.
Clemenceau, son ancien congénère au lycée de Nantes, est un de ses plus importants soutiens, c'est aussi le cas du député de Loire-Inférieure Alfred Laisant. Les radicaux-socialistes même
s'intéressent au général. Aristide Briand, aux élections législatives de 1889 à Saint-Nazaire, défend les couleurs de l'anti-parlementarisme boulangiste avec l'étiquette de candidat "républicain
radical révisionniste". Ses adversaires dans la Démocratie de l'Ouest, le qualifient de "Boulangiste honteux". C'est dire si l'attitude hostile de Schoelcher ne fait pas
l'unanimité à gauche, du moins dans les débuts de l'aventure. Auguste Vacquerie, prudent ne publiera pas l'article du sénateur
qui avait pourtant vu juste. Après le "lâchage" de Clemenceau, Boulanger se tournera vers d'autres horizons politiques.
Pour Anna Lampérière, proche de la jeune génération républicaine, Victor Schoelcher est une "figure légendaire de second plan", un homme qui a connu l'échec de la seconde République mais qui a
peu concouru, si ce n'est par son autorité morale, au succès de la Troisième.
Victor Schoelcher
Souvenirs
Journal "Le Temps" du 6 janvier 1894
"Or, tandis que le cher vieillard faisait des économies de voiture pour corser son héritage, il avait des réveils parfois un peu rudes sur ses comptes. C'est ainsi qu'ayant
fait arranger à son goût – merveilleusement, du reste, dans son élégance artistique et sévère, - son appartement de la rue Victoire, "avec ses vieux rideaux," comme il disait, il se trouve
recevoir des factures pour cinquante-cinq mille francs. Il était abasourdi, et "honteux comme un renard qu'une poule aurait pris".
- Que de voitures ! lui dis-je en riant, il faudra économiser pour rattraper cela !
Sera-t-il parvenu à rétablir l'intégralité de la fortune qu'il destinait à cette originale et vraiment généreuse idée, ou bien a-t-il du abandonner son projet ?
On le saura bientôt.
C'était du moins une pensée délicate bien en rapport avec le souci qu'avait Schoelcher du bien-être du peuple. Il ne faut pas oublier, par ce froid sibérien, qu'on lui a dû d'abord, la fermeture
des wagons de 3e classe, qui étaient à claires-voies, et, plus récemment le chauffage de ces mêmes voitures qu'il réclama avec énergie, voire avec une véritable éloquence, celle du cœur.
Je voudrais pouvoir relever tous ces menus souvenirs les exquisités de sentiment aimable que Schoelcher avait à un degré extrême, aujourd'hui trop rare, pour que les femmes ne s'y reportent pas
avec attendrissement. Je revois encore montant lentement, péniblement, la rue aux larges trottoirs, sous le soleil de midi, le grand vieillard au manteau flottant, ayant dans son bras un pot de
giroflées blanches qui formait comme un bouquet gracieux, allongé, et arrivant haletant, tout joyeux, dans sa fatigue, de l'offrir à l'enfant :
"J'ai acheté cela, et je vous l'ai apporté, mon enfant, parce que je trouve qu'il vous ressemble."
Des gens se sont rencontrés pour calomnier dans un sourire entendu la "galanterie" de Schoelcher ; de tels traits répondent pour lui. Il était resté, à la vérité, très romantique, très "jeune"
sous ses cheveux blancs, mais jamais homme ne fut plus respectueux de la femme respectable, et plus dédaigneux de l'autre. Qu'il ait eu, libre comme il l'était, des aventures variées, c'est fort
vraisemblable, mais une femme fière pouvait vivre à ses côtés en toute sécurité ; il avait peut-être des sentimentalités un peu exagérées, mais pas une parole, jamais une allusion ou une
plaisanterie de mauvais goût n'eût gâté la parfaite délicatesse de ses allures et l'exquisité de ses égards. C'était le type du galant homme.
Tel était l'homme intime, l'homme privé ; de l'homme politique, tout a été dit. Cependant, je voudrais garder deux traits, deux souvenirs personnels assez caractéristiques. Schoelcher haïssait
Ferry, et il donnait à cet égard des raisons très multiples ; mais ce qu'il lui reprochait surtout, c'était d'avoir, par l'expédition du Tonkin, donné le signal d'un réveil de l'esprit militaire,
d'un goût nouveau pour les faits d'armes.
Le vieux républicain avait horreur de l'armée : "Tout soldat est un brutal," disait-il volontiers. Il avait fait, pendant la guerre de 1870, son devoir comme colonel d'artillerie, mais il était
déjà vieilli : il avait soixante-six ans, et les souvenirs de 1851-1852 lui étaient restés autrement vivaces, autrement odieux que ceux de l'invasion. Ici, c'était la guerre étrangère ; là-bas,
c'était la guerre civile, l'obéissance absolue, aveugle, d'une force armée à ses chefs quels qu'ils soient, et même contre la légalité, contre des frères. Cette pensée le révoltait.
Il fut un des premiers à pressentir, à juger Boulanger, et il disait : "Sans l'œuvre lamentable de Ferry, Boulanger ne serait rien, ne pourrait rien, c'est lui qui a tout perdu …" Or, de son
côté, Boulanger à part, Jules ferry qui savait cela, relevait comme un titre de gloire l'accusation de Schoelcher, et le consignait avec fierté dans ses mémoires.
Le jour où le général au cheval noir lança certaine proclamation qu'on a oubliée depuis, Schoelcher arriva tout troublé à la maison :
"Mon enfant, je vous apporte un numéro de journal de 1851 où est la proclamation de Louis-Napoléon : voyez, c'est exactement la même que cet homme fait aujourd'hui ; il faut signaler cela : il se
démasque ; faisons vite un article, je vais l'envoyer à Vacquerie (1) ."
Nous fîmes l'article ; ce fut une distraction d'après-dîner. En face du discours de Boulanger, la déclaration de Louis-Napoléon s'étalait avec de curieuses coïncidences de forme et de fond ;
Vacquerie ne fit pas paraître l'article : la défiance absolue n'était pas encore acquise, mais le rapprochement était exact, et j'aime à rappeler que le proscrit de décembre, dans sa haine du
césarisme, avait deviné juste.
Schoelcher restera une figure légendaire de second plan, mais très caractéristique dans ce siècle si fécond en individualités curieuses. Il faut espérer qu'une âme pieuse se trouvera, parmi ses
amis, pour recueillir et mettre en lumière le vrai Schoelcher, à qui les papiers qu'il doit laisser permettraient de fixer une physionomie plus nette qu'il ne se l'est faite lui-même. Son effort
pour être quelqu'un, le caractère qu'il s'est donné, l'exemple qu'il a voulu laisser aux intelligences moqueuses est bon à recueillir s'il peut encourager de braves gens à bien faire, et il est
d'une note peu commune.
Anna Lampérière"
(1) Auguste Vacquerie 1819-1895, poète et journaliste, ami de Victor Hugo et de Schoelcher. Il était le directeur fondateur du journal Le rappel créé en 1869. C'est dans ce journal baptisé ainsi par Hugo, que Schoelcher exprimait le plus souvent ses idées politiques.
Le général BOULANGER