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400e anniversaire de la naissance de
François de La Rochefoucauld, Paris, 15 septembre 1613
et
Jean-François Paul de Gondi, cardinal de Retz, Montmirail, 20 septembre 1613

(Cet article a fait l'objet d'une présentation sur le site de la Société des Historiens du Pays de Retz)

Quelques jours séparent la naissance de ces deux grands hommes de lettres du XVIIe siècle. Ils ne s’appréciaient guère et il n’est que de rappeler l’épisode fameux des Mémoires dans lequel le futur auteur des Maximes referme les portes de la Grande Chambre du Parlement de Paris sur le cou du futur mémorialiste, pour apprécier le degré d’inimitié de ces contemporains si peu intimes dans l’action et l’idée mais si proches par la langue. Par chance chacun a laissé de l’autre un portrait[1] où l’hostilité contenue prend la forme d’une dissertation sur les médiocrités de l’adversaire. Ce double discours prend parfois des allures d’improbables panégyriques à la lucidité perverse.

La Rochefoucauld ne dénonce pas l’ambitieux que l’on se plaît à voir souvent en Retz mais l’habille d’une vanité maîtresse de ses pensées et de ses actes avant de lui reconnaître une « présence d’esprit » et une extrême habileté dans la conduite des affaires ; qualités dont l’appréciation est peu éloignée de l’impression que le mémorialiste donne lui-même de son action. Le cardinal de Retz dénonce l’irrésolution de La Rochefoucauld, comme il dénonce celle de Monsieur, mais ce défaut honni du mémorialiste n’est peut-être souligné qu’en opposition à la détermination du héros des Mémoires. En reconnaissant à son adversaire de plume « un bon fonds de raison », litote inconsciente peut-être, son discours atteint des sommets dans l’art de la flatterie habile et du dithyrambe perfide, mais il n’exclut pas l’expression d’un doute dans lequel Marc Hersant[2], dans son étude sur la Galerie de portraits, perçoit la véritable pensée de Retz et par là une des clés du rapport des Mémoires avec la réalité.

Le portrait du cardinal de Retz par La Rochefoucauld :

« Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans l'être ; la vanité, et ceux qui l'ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession; il a suscité les plus grands désordres de l'État, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir, et bien loin de se déclarer ennemi de cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a pensé qu'à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su néanmoins profiter avec habilité des malheurs publics pour se faire cardinal; il a souffert la prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire, durant plusieurs années, dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. Il a conservé l'archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin; mais après la mort de ce ministre, il s'en est démis sans connaître ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une présence d'esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation c'est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre; il est incapable d'envie ni d'avarice, soit par vertu, ou par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu'un particulier ne pouvait espérer de leur pouvoir rendre; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse; il s'amuse à tout et ne se plaît à rien; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie; c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion: il quitte la cour, où il ne peut s'attacher, et il s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui. »[3]

Le portrait de La Rochefoucauld par le cardinal de Retz :

« Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d'intrigue, dès son enfance, et dans un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n'ont jamais été son faible ; et où il ne connaissait pas les grands, qui, d'un autre sens, n'ont pas été son fort. Il n'a jamais été capable d'aucune affaire, et je ne sais pourquoi ; car il avait des qualités qui eussent suppléé, en tout autre, celles qu'il n'avait pas. Sa vue n'était pas assez étendue, et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée; mais son bon sens, et très bon dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insinuation et à sa facilité de mœurs, qui est admirable, devait récompenser plus qu'il n'a fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle; mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n'a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui n'est rien moins que vive. Je ne la puis donner à la stérilité de son jugement; car, quoiqu'il ne l'ait pas exquis dans l'action, il a un bon fonds de raison.

Nous voyons les effets de cette irrésolution, quoique nous n'en connaissions pas la cause. Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très soldat. Il n'a jamais été, par lui-même, bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile s'était tourné, dans les affaires, en air d'apologie. Il croyait toujours en avoir besoin, ce qui joint à ses Maximes[4], qui ne marquent pas assez de foi en la vertu, et à sa pratique, qui a toujours été de chercher à sortir des affaires avec autant d'impatience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comme il l'eût pu, pour le courtisan le plus poli qui eût paru dans son siècle. »[5]

Pour Marc Hersant encore[6], la question « au fond complexe et énigmatique » des rapports entre Retz et La Rochefoucauld est au cœur de la Galerie de portrait et peut-être même des Mémoires dans leur ensemble car leur rivalité s’exprime aussi dans ce domaine.

Pour paraphraser Louis Van Delft dans la belle page consacrée à La Rochefoucauld dans le recueil des commémorations 2013, Retz, comme Monsieur le duc, semble être passé à la trappe à laquelle le père Ubu condamne l’âge classique. S’il n’y avait parfois un politique pour puiser dans le bréviaire de subversion du cardinal relayé par quelque dictionnaire de citations en ligne - le temps des grands lecteurs de Retz s’est sans doute arrêté entre Charles de Gaulle et François Mitterrand - le cardinal partagerait le sort du moraliste dans une « amnésie culturelle » si préjudiciable au « dialogue des vivants avec les morts.»

Je veux croire qu’il n’en est rien et que le lecteur du XXIe siècle percevra à quel point la phrase de Retz donne à entendre la pensée et le rire d’un enfant du Grand Siècle.

PatBdM

[1] Sur la réciprocité des deux portraits, voir André BERTIERE, A propos du portrait du cardinal de Retz par La Rochefoucauld, Revue d’Histoire Littéraire de la France, LIX, 1959, pp 313-341.

[2] M. Hersant, Cardinal de Retz, Mémoires, étude littéraire. Les Belles Lettres / l’Information littéraire 2006-1 vol . 58 pp 30-39

[3] La Rochefoucauld, Mémoires (1ère publication Bruxelles 1662). L’allusion au retrait de Retz permet de dater cette partie du texte de 1675. Suivant Simone Bertière dans son édition des Mémoires (La Pochotèque / Classiques Garnier 1998) le portrait par La Rochefoucauld est communiqué au cardinal de Retz par Madame de Sévigné (note 3 page 406).

[4] Publiées en 1664-1665

[5] Cardinal de Retz, Mémoires, pp 405-406 de l’édition établie par Simone Bertière. La Pochotèque / Classiques Garnier 1998.

[6] M. Hersant, Cardinal de Retz, Mémoires, étude littéraire. ..

François de la Rochefoucauld 1613-1680

François de la Rochefoucauld 1613-1680

Jean François Paul de Gondi, cardinal de Retz 1613-1679

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