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                              Patbdm                                                                               
 

Notes de lectures

Samedi 26 mai 2012 6 26 /05 /Mai /2012 15:25

          Parmi les personnalités sélectionnées par Saint-Patrice pour son amorce d’encyclopédie publiée en 1887 « Nos écrivains » figure à l’article DARYL, un auteur de l’écurie Hetzel au destin hors du commun.
          Corse, mais anti-Bonapartiste, ce journaliste est à l’origine de l’affaire Victor Noir qui ébranle le Second Empire au début de 1870. En 1871, il épouse la cause de la Commune de Paris, ce qui lui vaut la déportation en Nouvelle-Calédonie dont il s’évade en 1874 avec Henri Rochefort. Exilé à Londres, il entame une carrière d’écrivain et publie de nombreux ouvrages notamment pour la jeunesse sous les pseudonymes de Philippe Daryl et André Laurie.

          D’après Saint-Patrice, le choix de pseudonymes est imposé par la situation irrégulière de l’exilé et maintenu par Hetzel pour éviter la référence trop explicite à  l’ancien communard.

          Le nom de Grousset alias Laurie est associé à celui de Jules Verne, son compagnon d’écurie chez l’éditeur alsacien. L’Epave du Cynthia est co-signé des deux écrivains, Les 500 millions de la Begum et L’Etoile du sud ont été ébauchés par Grousset.
         Passionné de sport et promoteur de l’idée d’éducation physique populaire, Paschal Grousset refuse néanmoins l’esprit de compétition, ce qui lui vaut la solide inimitié de Coubertin.


On lira avec intérêt la biographie que lui a consacré le nantais Xavier Noël en 2010 :
Paschal Grousset
De la Commune de Paris à la Chambre des députés, de Jules Verne à l'olympisme
 (Les Impressions nouvelles 2010)


          En janvier 1870, Paul Perret journaliste du Parlement, journal du Tiers Parti d’Emile Olivier, alors ministre de Napoléon III, va fustiger l’action de Grousset dans l’affaire Victor Noir, j’y reviendrai.
En 1887, lorsque écrit Saint-Patrice, il ne fait pas référence au pseudonyme André Laurie, et ne cite pas les œuvres signées sous ce nom.
          La gravure exécutée par Lilio prend clairement pour modèle la photographie de Grousset que l’on peut notamment retrouver dans l’encyclopédie des sports de 1924.

 

P-Grousset.jpg         Paschal Grousset (gravure de Lilio)

 

DARYL
(GROUSSET, Paschal dit Philippe)


Celui qui ressemble à Philippe Daryl comme un frère, Paschal Grousset, est né à Corte (Corse), en 1845. Il a terminé ses études au lycée Charlemagne, fait sa médecine avec passion et exercé jusqu'en 1865 les fonctions d'interne dans les hôpitaux de Paris:
 
Entré dans la presse comme rédacteur scientifique du Figaro hebdomadaire, il n'a pas tardé à se jeter dans la politique, et s'est trouvé, en mars 187l, envoyé à la Commune par les électeurs de Montmartre. Délégué par ses collègues au département des Affaires étrangères, il n'a pour ainsi dire fait qu'un saut du Quai d'Orsay à la cellule N° 3 de la prison de Versailles. Déporté en 1872 à la Nouvelle-Calédonie, il s'est, évadé de la presqu'île Ducos, le 18 mars 1874, en compagnie d'Henri Rochefort et d'Olivier Pain. Depuis cette époque jusqu'à l'amnistie générale de 1880, il a habité l'Angleterre. La loi sur la déportation lui interdisait formellement, sinon « de porter le nom de Pietro », du moins de signer des articles dans les journaux français; d'où le pseudonyme Philippe Daryl qu'il avait adopté pour ses études sur la vie et les moeurs des peuples étrangers. A la rentrée définitive en France, son éditeur Hetzel insista pour que ce pseudonyme fût conservé, pensant avec raison que les travaux purement littéraires doivent rester sur un terrain neutre. Depuis lors il a publié: la Vie publique en Angleterre ; Signe Meltroë ; Lettres de Gordon à sa sœur; En Yacht; le Monde chinois; Wassili Samarin ; la Petite Lambton
                                              

                                                                                                                                            Saint-Patrice

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Mardi 24 avril 2012 2 24 /04 /Avr /2012 22:18


            Edmond de Goncourt appréciait ce texte et s’étonnait presque de le voir sorti de la plume d’Ignotus. L’enfant de Saint-Lumine-de-Coutais se plaisait à visiter le Paris Secret (1)  auquel appartient le couvent des Clarisses de l’avenue de Saxe mais il aimait aussi évoquer des figures religieuses pas si fréquentes jusque là dans les colonnes du Figaro. A cause de lui, Louis Veuillot directeur de l’Univers s’emporte contre Hippolyte de Villemessant « Pourquoi me prend-il mes curés ? Est-ce que je lui enlève ses danseuses, moi ? » (2) . Au lendemain de la mort de Félix Platel, La Croix (3)  gronde encore : « Il a fait pénétrer le Figaro dans beaucoup de familles chrétiennes; c'est une responsabilité qui sollicite pour lui des prières en ce moment. »
             Le mysticisme de Platel que ne semble pourtant pas goûter le rédacteur survivant du Journal des Goncourt est ici teinté par l’humour du chroniqueur. L’étrange alchimie ne rebute pas le lecteur plus habitué aux feuilletons théâtraux qu’aux sermons de Saint-Sulpice.

 


UNE HEURE AVEC UNE MORTE

 

        En d'autres temps qu'aujourd'hui, je n'eusse pas écrit cet article. Mais les Révolutions font apparaître, en plein soleil, des morts et des mortes – de même que les tremblements de terre font surgir parfois les tombes des cimetières, sur les places publiques de la cité. Un penseur m'avait dit « Au degré le plus bas de l'échelle qui va de la terre au ciel, il y a non pas un homme, mais une femme – c'est la Sœur Clarisse aux pieds nus, Ce dernier échelon est en pleine tombe. Malheureusement il est impossible à un regard profane, de voir cette religieuse, auprès de laquelle la carmélite est une épicurienne ».

        Ce qu'aucun prêtre n'avait pu me faire voir une femme du monde vient de me le montrer. Elle a été mon cicerone admirablement intelligent, dans cette tombe. Son nom de jeune fille, un des beaux noms de France, a été donné à l'une des grandes avenues du quartier des Invalides, qui sont limitrophes de l'Avenue de Saxe. Le petit cloître des Clarisses aux pieds nus, venues à Paris en 1877, est dans cette avenue de Saxe, au fond de l'impasse.

        Mon introductrice est reçue, quoique encore jeune, avec une profonde vénération par la Sœur converse qui nous ouvre la porte. Un mauvais escalier, en plein vent, de six marches, nous conduit à un petit jardinet. Là, sont des petits carrés de fleurs, étriqués comme ceux qui sont sur les tombes et une vraie verdure de cimetière.

        La Sœur nous introduit dans un petit parloir. Elle se retire. Ces Sœurs converses n'entrent jamais dans la partie du cloître qui est fermée à tout le monde. Une seule d'elles a vu les traits du visage de la supérieure. Rien de bizarre comme ce rôle de servante d'une maîtresse invisible! 

       Ces Sœurs communiquent avec l’intérieur du cloître par un tour en bois. Par lui, elles remettent la nourriture quotidienne, etc.

       «La Révérende mère va vous parler» » a dit la converse.

      Je regarde, étonné, autour de moi. Les murs du parloir vide sont nus. J'y vois une seule inscription faite en très gros caractères. C'est une sentence mais quelle ? 

       « Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de mourir sans plaisir. »

      Tout à coup, une voix qui semble lointaine ou profonde,dit « C'est vous, madame la vicomtesse ? Oui, ma mère permettez-moi de vous présenter un ami. Je vous salue, monsieur » La présentation est faite. la présentation de la rue à la tombe !

       Tout d'abord, mon introductrice cause avec la mère. Je puis m'habituer à cette voix sépulcrale et cependant très jeune la mère n'a que trente-cinq ou trente six ans - qui vient à travers la grille de fer. Et quelle grille C'est une simple plaque de fer noirci, sans trous. On dirait du bouche-gueule d'un caveau funéraire.

        De grosses et grandes pointes de fer empêchent l'œil et l'oreille de s'approcher de la plaque.

        Certes, je me suis blasé sur bien des spectacles, depuis six ans d'écrits sur ce Paris si grand ! Un article de journal ne diminue pas plus son étude entière qu'un seau d'eau ne diminue la mer! Je suis assurément un de ceux qui ont le plus fouillé notre grande ville, fille de Babylone et petite-fille de Jérusalem et je dois être désormais à l'abri des surprises des sens et de l'esprit. Pourtant ici je me sens étonné et mal à l'aise.


        Comme mon introductrice, j'ai la conscience d'accomplir une œuvre de devoir et non de curiosité. Je sais à quoi va cet acte d'apparence trop hardie. Je n'hésite pas et avec un respect de fils pour sa mère, quoique l'invisible ait dix ans de moins que moi, je parle à la mère des différentes règles monastiques que j'ai étudiées. Je lui demande quelles sont les modifications que la Sœur Collette d'Amiens, la réformatrice, a apportées à la régle de Sainte-Claire. La mère est étonnée de mon savoir spécial. Hélas ! C'est mon métier que de parler de tout à tous ! On ne s'imagine point quels êtres et quels livres il faut feuilleter pour écrire un de ces petits articles qui deviennent, le lendemain, aussi inutiles que des affiches de la veille.

        La tombe écoute. Quand je m'arrête, elle dit « les modifications de la réformatrice ont toutes été faites dans le sens plus rigide » et la Mère me raconte toute cette règle étonnante, qui n'est pas imprimée. Je retiens les points qui sont plus sévères que la règle fameuse du Carmel.

       La Clarisse n'a aucune récréation. Elle va du réfectoire à la table de travail et de celle-ci au chœur.

Elle a dix heures de chœur par journée de dix-sept heures.

       Le silence est de règle. On permet seulement les paroles indispensables. Beaucoup de Clarisses ne profitent point de cette tolérance. La mère nous dit Je connais des sœurs qui seraient désormais incapables de prononcer une phrase un peu longue. »

       La pauvreté absolue est de règle. La clarisse vit d'aumônes reçues par les sœurs converses et le couvent distribue lui-même des aumônes avec le surplus de ces dons qui lui sont faits quo- tidiennement, et avec le produit du travail qui occupe la clarisse pendant les quelques heures où elle n'est pas au chœur.

       La clarisse a toujours les pieds nus. Elle porte une robe de bure, dont l'étoffe est presque aussi épaisse que ce numéro-ci double du mercredi, quand il est plié. Elle jeûne pendant toute l'année, excepté au jour de Noël. Elle n'a qu'un repas par jour. Elle ne mange jamais de viande. J'ai vu la soupe faite pour les dix-huit mères du cloître. Certes, la meute lauréate de la duchesse d'Uzès n'en voudrait pas.

       Le lecteur peut juger que la règle de Sainte-Claire est plus sévère que la règle du Carmel! Vraiment, cette règle-ci, semble être le carnet d'une suicidée

       La mère veut bien me donner par le Tour une poupée vêtue en Clarisse. Le costume, avec le double voile blanc et noir, la grosse corde franciscaine à trois nœuds, la guimpe très longue, très large et plissée sur la poitrine - a cette beauté particulière qu'ont les vieux costumes sur qui les siècles ont passé. C'est la beauté sui generis que donne aux vieux tableaux la patine des temps !

      « Mais. ma mère, pendant l'hiver, vous n'avez pas toujours les pieds nus ? Si fait Vous avez au moins du feu ? Pas un tison, car la cuisine se fait au dehors chez les converses. Mais, ma mère. c'est affreux. »

      Mon « c'est affreux » est si naïf que la Tombe fait entendre un petit rire gai. La morte qui rit !

     Ce rire a comme deux échos. Ce sont les deux Sœurs dites anges gardiens qui accompagnent au parloir, même la supérieure. La règle permet de rire au parloir.

      Alors, aussi nous, mon introductrice et moi, nous rions de bon cœur, comme les mortes !


      Pendant que nous causons,une cloche sonne parfois, lointaine comme la voix de la morte. C'est un tintement hâtif comme celui du Tocsin. Un Tocsin d'outre-tombe !

      La Révérente Mère me dit qu'ici la cloche sonne les quarts d'heures. C'est comme à bord. Ce petit cloître est une sorte de navire fantôme voguant vers l'Infini, avec un équipage de femmes.

      Cependant la Mère m'avoue qu'un article de cette règle semble toujours un peu dur aux Sœurs. C'est le sommeil de six heures, coupé en deux parties égales de minuit à deux heures, par une longue oraison au chœur. `

      « Soyez certain, monsieur, que le reste n'est rien.» Alors, vous vivez longtemps dans vos cloîtres ? »

      La Mère ne répond pas. C'est l'unique point où la sainte n'ait pas répondu à mes questions, avec une franchise et une gaieté étonnantes. Ce silence en dit gros !
      C'est que jamais l'outrance dans l'extase n'a été poussée aussi loin. Chaque article de la règle tâte le pouls et s'arrête au point où la Sœur s'évanouirait, comme une patiente quand est dépasse le summum de la douleur qu'un être humain peut supporter !

      La Mère me raconte que sainte Collette d'Amiens a supprimé le drap mortuaire, dans la cérémonie de la prise, d'habits, parce qu'un jour une récipiendaire a trop voulu la mort, pendant qu'elle était sous le drap mortuaire. On l'a trouvée morte, à la fin du De Profundis.

      Or, la mort est un bonheur qu'il faut gagner et non surprendre ! Rappelez-vous la sentence du Parloir.

      L'autre an, une novice fut renvoyée du couvent, parce qu'on la jugea atteinte d'une maladie mortelle. Elle serait morte trop vite, sans avoir gagné le ciel. à la rude façon des Clarisses. Alors la pauvre enfant fit avec la Mère l'arrangement suivant « Je vais aller prier là-bas Notre-Dame de la Salette. Si je reviens guérie, me recevrez-vous?- Oui. »

      Elle alla et fut guérie. Aujourd'hui rentrée au couvent, elle a fait ses vœux perpétuels. La bande des jeunes saintes qui sont ici, l'ont trouvée assez vigoureuse pour mourir de leur mort !

     Je signale ce miracle à M. Henri Lasserre, qui, l'autre matin, m'a narré, avec une éloquence remarquable, le livre qu'il vient de publier sur les miracles de Lourdes.

     Mais prenons congé de la Mère. Elle m'annonce qu'une sœur converse va nous mener dans une cellule vide de Clarisse. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas aller voir ce lit !

      En effet, je regarde à peine la cellule. Je ne vois que le lit. Imaginez une planche d'un mètre de large et seulement d'un mètre de long !! c'est un lit d'un mètre carré. ON n'y peut coucher QUE PLIÉ EN DEUX.

      La paillasse est remplie de paille mais à quoi bon les autres détails. La Sœur n'est jamais déshabillée, sur ce lit. Elle ne change de vêtement que pendant le jour !

     0 sainte Collette ! Quoi ! le supplice, même dans le sommeil ! Le moyen âge farouche n'avait pas songé à cela ! Cependant je n'ose pas dire cette fois mon c'est affreux. J'ai peur du rire de la Mère supérieure. Elle me regarde peut-être par quelques trous de sa tombe. Eh quoi serais-je devenu enfiévré par cette senteur troublante de tombes féminines? Je me dis que ces femmes, fatiguées par une tension surhumaine de l'esprit, ont dans ce lit épouvantable un sommeil meilleur que celui de bien des femmes du monde. dans les lits mœlleux où l'on peut étendre les jambes ! Par exemple, n'y a-t-il point des amours forcées, plus cruelles pour une femme de cœur, que ce supplice purement physique du lit des clarisses ?

     Près de la chapelle est la grande porte du cloître d'intérieur. Des araignées ont tissé leur toile sur la serrure. Quand une Clarisse est morte, les autres sœurs la placent dans l'intervalle qui est entre cette porte et une autre plus intérieure. Puis elles se retirent après avoir fermé cette deuxième porte. Alors on ouvre du dehors la première porte et un homme peut enfin voir et toucher une Clarisse en levant le couvercle du cercueil La chapelle est très petite et très pauvre. La grande grille du cloître y ressemble à celle du parloir. On y remarque une ouverture étroite, maintenant fermée. C'est par là que le père et la mère peuvent voir, deux fois par an, le visage découvert de leur enfant, muette et placée au fond du chœur et la voir pendant tout le temps que dure un Ave-Maria !

      Mais la Clarisse espère revoir ses parents dans le ciel, unis de nouveau à elle par des liens étroits. Elle est, sur ce point, de l'avis de Fénelon, que je vois reproduit aujourd'hui dans une biographie très haute et très émouvante de mon admirable amie, la mère de Saint-Geniest.

      Le confessionnal est étrange. Il est à moitié dans le cloître comme s'il était à moitié enfoui dans la terre d'un cimetière. Le prêtre peut confesser, presque en même temps, les mortes et les vivantes !

     A ce moment, mon introductrice me quitte. Je dois attendre, seul, dans la chapelle, le moment où les mères clarisses viendront prier et chanter derrière la grille.

     Le jour décroît. Le bruit de Paris semble s'en aller au loin, comme le bruit de la mer qui s'éloigne à marée basse. Tout à coup, j'entends-les voix chanter sur un rythme dolent. Puis elles récitent en latin le chapelet. Je m'approche très près de la grille. Personne ne me voit. J'entends les jeunes mortes, comme si je les touchais.

     Quelques voix sont des voix blanches de nonnes. Les autres ont le mordant de la femme jeune et même le zézaiement de l'enfant. On m'a dit tout à l'heure quelques noms de familles connues et riches que portent ces jeunes clarisses. Je sais que quatorze de ces dix-huit sœurs n'ont pas vingt-trois ans.

    J'entends nettement le glissement des pieds nus sur le parquet. C’est comme le glissement des rendez-vous nocturnes d'amour.

     En effet c'est bien là un murmure des soupirs, des baisers sur le crucifix tout à coup un chant d'amour. Les clarisses sont avec le Bien-Aimé. Si la Clarisse est fille de sainte Claire, elle est petite-fille de la Sulamite !

Dans une fente de la grille je vois, à travers le grand voile noir, une assez vive clarté. On dirait que ces dix-huit âmes sont dix-huit cierges allumés !  Mais cette clarté est causée par une fenêtre ouverte dans le chœur intérieur. Des fantômes m'apparaissent. Les uns sont à genoux, les autres sont debout. Un est assis. sans doute une malade. Je vois son pied nu, vaguement chaussé d'ombre.

    Je ne ferai point plaisir à ceux qui aiment les vieux clichés. Je ne dirai point que notre époque manque de mères et d'épouses et que c'est grand péché de voir les clarisses.

Je ne dirai point que les couvents des contemplatives sont inutiles, alors que seulement sont utiles les couvents des Sœurs actives.

    Je ne veux regarder ces choses étonnantes qu'avec le regard d'un psychologue et d'un physiologiste.

    Je dis que ces contemplatives dans la folie de la croix, montent plus haut que l'homme vers le grand au delà !
     Qu'elles restent donc dans leur tombe ensoleillée, puisqu'elles y ont trouvé l'amour. ces saintes Thérèse anonymes !

     Ces pseudo-mortes vivent la grande vie. Elles sont de la grande famille des illustres passionnées, profanes ou saintes, dont l'histoire nous a transmis les profils ardents ou passionnés !

    Je regrette qu'un médecin n'ouvre pas le cadavre d'une Clarisse aux pieds nus, il y trouverait assurément un cœur et un cerveau extraordinairement développés.

    On me pardonnera cette dernière pensée. Evidemment j'ai subi la contagion de l'outrance en écrivant, dans la nuit de vendredi à samedi, le récit de l'heure, passée avec une morte !

 

                                                                                                                     Ignotus.


                                                                                                                                           Le Figaro du 27 juin 1883

 

(1) Nom donné en 1889 à un recueil posthume de 32 articles parus dans le Figaro.
(2) B. de Saint-Vincent et JC Chapuzet Le Roman du Figaro 9 Le deuil des illusions  (Le Figaro.fr)
(3) 11-12 novembre 1888

 

10-habits-Clarisses

ill. Les Clarisses :R.P. Hélyot, Dictionnaire des ordres religieux, Paris, Migne 1847-1859 t.1

Par PatBdM - Publié dans : Notes de lectures
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Samedi 31 mars 2012 6 31 /03 /Mars /2012 19:32

                Après le salon de la comtesse d’Haussonville, prétexte à aborder les questions politiques et philosophiques par la personnalité et l’œuvre du mari, Marcel Proust continue d’explorer l’univers de la « noblesse intellectuelle » née dans les salons français des XVIIe et XVIIIe siècles avec l’humour discret que lui permet la forme journalistique. La comtesse Potocka née Pignatelli est une des invitées en 1899 de la soirée littéraire donnée chez Proust au cours de laquelle on fait honneur à la poésie d’Anna de Noailles, Anatole France et Robert de Montesquiou (1) . Proust ne fait pas partie du cercle des intimes de la comtesse, mais il est fasciné par cette personnalité changeante : « Elle a l'esprit, libéré de tout préjugé mais fidèle à des superstitions sociales. Elle est pleine de contrastes, de richesses et de beautés. » En 1904, à plus de 50 ans, Emmanuela Potocka incline à préférer les chiens aux humains mais ne renonce pas à la sociabilité parisienne. Dans son ouvrage consacré aux Salons de la IIIe République, Anne Martin-Fugier consacre quelques pages à cette originale salonnière (2).


Le salon de la Comtesse Potocka
Le Figaro du 13/5/1904

 

           Il semble souvent que les romanciers aient peint, par anticipation, avec une sorte d'exactitude prophétique jusque dans les détails, une société et même des personnages qui ne devaient exister que fort longtemps après eux. Pour ma part, je n'ai jamais pu lire les Secrets de la princesse de Cadignan, or nous voyons que la princesse, « menant maintenant une vie fort simple, habitait à deux pas de l'hôtel de son mari qu'aucune fortune ne pouvait acheter, un rez-de-chaussée où elle jouissait d'un joli petit jardin plein d'arbustes et dont le gazon toujours vert égayait sa retraite » je n'ai jamais pu arriver dans la Chartreuse de Parme au chapitre où nous voyons que, du jour où la comtesse Pietranera quitta son mari, « tous les équipages de la haute société n'en vinrent pas moins stationner tout l'après-midi devant la maison où elle avait pris un appartement», – sans penser que Balzac et Stendhal avaient « en vertu d'un décret nominatif » prévu et prédit l'existence de la comtesse Potocka, jusqu'à prendre la peine d'en régler ainsi les plus minutieux détails.

           Comtesse Pietranera ! princesse de Cadignan ! figures charmantes ! ni plus « littéraires » ni plus « vivantes que celle, du reste si différente, de la comtesse Potocka. Que de fois j'ai pensé à vous (je veux dire au cadre extérieur de votre vie, non à votre vie, bien entendu) en voyant un visiteur peu favorisé sonner au petit hôtel de la rue Chateaubriand et recevoir du concierge un impitoyable « Madame la comtesse est sortie », tandis que devant la porte l'équipage de la.duchesse de Luynes se promenant au pas ou l'automobile de la comtesse de Guerne arrêtée, disaient trop clairement que « Madame la comtesse » était bel et bien rentrée. Pour ne pas ajouter une humiliation à la tristesse du visiteur éconduit, j'attendais qu'il fût loin. Alors seulement je m'approchais du concierge qui me concédait « La comtesse est chez elle. » La porte lourdement refermée sur la rue Chateaubriand il semblait que par quelque enchantement on se trouvât soudain à dix lieux de Paris tant « le petit jardin plein d'arbustes et de gazon » décrit par Balzac dépaysait aussitôt l'imagination en s'adressant vivement à elle dans, le langage de son silence et la rumeur de ses parfums. Jamais zone d'initiation ne fut plus féconde à traverser avant d'approcher une déesse.

           Au moment où on arrivait au vestibule de la comtesse, on avait déjà dépouillé tous les souvenirs et toutes les préoccupations de la ville et de la journée. On arrivait aussi autre que si l'on avait dû faire un long pèlerinage pour trouver une maison isolée. Mais pour des raisons, très balzaciennes aussi, que nous expliquerons tout à l'heure, cet exil au cœur même de Paris, n'a pas suffi à la comtesse. Il lui a fallu l'exil effectif. Et c'est maintenant tout au fond d'Auteuil, presqu'à la porte de Boulogne, entre les platanes de la rue Théophile-Gautier, les marronniers de la rue La Fontaine et les peupliers de la rue Pierre-Guérin que, tous les jours, le « petit troupeau » de la comtesse, pour parler comme Saint-Simon à propos de Fénelon, est obligé d'aller trouver l'impérieuse amie qui, n'ayant besoin de personne, se soucie peu d'habiter une province incommode à tout le monde, et, qui a voulu donner une nouvelle preuve de son dédain de l'humanité et de son amour pour les bêtes en allant s'installer dans un endroit où elle se disait qu'aucun être humain ne viendrait peut-être, mais qu'elle pourrait soigner ses chiens ; car c'est ainsi, cette femme qui, dévouée, quand elle est amie, n'en a pas moins professé toute sa vie le plus complet détachement de toutes les affections humaines, qui a montré pour l'humanité un mépris de philosophe cynique, doutant de l'amitié, affectant la dureté, raillant la philosophie, cette femme abdique son impassibilité, humilie sa superbe devant les pauvres chiens boiteux qu'elle recueille. Pour les soigner, elle est restée un an sans se coucher. Bien qu'on puisse dire d'elle comme Balzac de la princesse de Cadignan, qu' « elle est aujourd'hui une des femmes de Paris les plus fortes sur la toilette », elle ne s'habille plus, se laisse, se fait engraisser, ne s'occupant plus que de ses chiens. Elle se relève d'heure en heure toutes les nuits pour soigner une pauvre chienne épileptique qu'elle arrive à guérir. Elle ne sort que pour eux, aux heures où cela leur plaît, comme la grande artiste son amie, Mme Madeleine Lemaire, qui n'était allée à l'Exposition qu'une seule fois, « pour que sa Loute ait vu la tour Eiffel ». Et parfois, au cœur du bois de Boulogne, d'une allée écartée, dans les brouillards du matin, « Retenant de la main son collie qui s'effare », suivie et précédée d'une meute hurlante, on voit déboucher la comtesse et sa blanche beauté pareille à celle de l'indifférente Artémis, que le poète nous a montrée dans le même équipage.

 

                C'est l'heure où par la ronce et l'herbe,
                Au milieu des molosses … superbe
                Invincible, Artémis épouvante les bois.

 

             Et comme ils faisaient trop de bruit à Paris et gênaient les voisins, elle est allée à Auteuil. Mais « son petit troupeau » l'a suivie. Tous ses fidèles, la duchesse de Luynes douairière, Mme de Brantes, la marquise de Lubersac, la marquise de Castellane, la comtesse de Guerne, la grande cantatrice que je ne fais que citer aujourd'hui, la marquise de Ganay, la comtesse de Béarn, la comtesse de Kersaint, M. Dubois de l'Estang, le marquis du,Lau, un de ces hommes de premier ordre, que les vicissitudes de la politique ont seules empêché de servir au premier rang et de briller aux premières places; le charmant duc de Luynes, le comte Mathieu de Noailles, dont le duc de Guiche vient d'exposer au Salon un portrait superbe de distinction et de vie; le comte de Castellane (dont nous avons déjà parlé à propos du salon de Mme Madeleine Lemaire et dont nous aurons à reparler bientôt), le marquis Vittelleschi, M. Widor, enfin M. Jean Béraud  dont nous avons déjà dit dans ce même salon de Mme Madeleine Lemaire la gloire, le talent, le prestige, le charme, le cœur, l'esprit tous iraient jusqu'au bout du monde pour la retrouver parce qu'ils ne peuvent se passer d'elle. Tout au plus, au début, lui laissèrent-ils sentir, comme elle ne paraissait pas le remarquer, qu'ils faisaient pour la voir un voyage assez difficile. « C'est très joli, lui dit le comte de La Rochefoucauld la première fois qu'il entreprit le pèlerinage. Est-ce qu'il y a quelque chose de curieux à visiter dans les environs? » Parmi les visiteurs habituels de la comtesse, il en est un dont le nom est particulièrement aimé des lecteurs de ce journal, habitués à trouver dans ses chroniques une sorte d'opportunité philosophique, des applications saisissantes, comme dans cet article sur la manie d'écrire qui atteignait s'il ne les visait pas tant de jeunes gens du monde en mal de vocation littéraire. C'est le comte Gabriel de La Rochefoucauld. Vous avez tous vu ce grand jeune homme, qui porte au front, comme deux pierres précieuses héréditaires, les clairs yeux de sa mère. Mais plutôt que de vous en parler moi-même, car ce n'est pas l'habitude ici que nos collaborateurs se louent les uns les autres, j'aime mieux citer à son sujet l'opinion d'un juge autorisé. « Il aura un extraordinaire talent, disait dernièrement M. Eugène Dufeuille ; il sera la gloire de son monde et il en sera aussi le scandale. »

            Née Pignatelli, la comtesse Potocka descend de cet Innocent XII dont Saint-Simon a magnifiquement parlé. « C'était un grand et saint Pape, vrai pasteur et vrai père commun, tel qu'il ne s'en voit plus que bien rarement sur la chaire de saint Pierre et qui emporta les regrets universels, comblé de bénédictions et de mérites. Il s'appelait Antoine Pignatelli, d'une ancienne maison de Naples, dont il était archevêque lorsqu'il fut élu le 12 juillet 1691. Il était né en 1615 et avait été inquisiteur à Malte, nonce en Pologne, etc. ce Pape, dont la mémoire doit être précieuse à tout Français et singulièrement chère à la maison régnante (Saint-Simon, pages 364 et 365 du tome II de l'édition Chéruel). Cette partie de la généalogie de la comtesse Potocka ne nous semble pas indifférente. Il me semble que je retrouve en elle l'ardent patriote, l'ami de la France, le royaliste fidèle et, si j'ose le dire, un peu aussi le grand inquisiteur que fut son ancêtre. Parmi celles de ses amies hérétiques (j'excepte naturellement, ainsi qu'une ou deux autres, l'exquise Mme Cahen pour qui elle a une affection profonde et la femme remarquable qu'est Mme Kafin) qu'elle emmène volontiers à l'Opéra, je me demande parfois s'il n'y en a pas que dans un autre temps elle n'eût, avec plus de plaisir encore, conduites au bûcher. Elle a l'esprit, libéré de tout préjugé mais fidèle à des superstitions sociales. Elle est pleine de contrastes, de richesses et de beautés.

            Elle a connu tous les plus curieux artistes de la fin du siècle. Maupassant allait tous les jours chez elle. Barrés, Bourget, Robert de Montesquiou, Forain, Fauré, Reynaldo Han», Widor y vont encore. Elle fut aussi l'amie d'un philosophe connu, et si elle fut toujours bonne et fidèle à l'homme, en lui elle aimait à humilier le philosophe. Là encore je retrouve la petite-nièce des Papes, voulant humilier la superbe de la raison. Le récit des farces qu'elle faisait, dit-on, au célèbre Caro me fait invinciblement penser à cette histoire de Campaspe faisant marcher Aristote à quatre pattes, une des seules histoires de l'antiquité que le moyen âge ait figurées dans ses cathédrales afin de montrer l'impuissance de la philosophie païenne à préserver l'homme des passions. Ainsi, dans les farces attribuées par la légende à la comtesse Potocka, et dont le philosophe spiritualiste aurait été la victime souriante et résignée, je crois voir à côté de la gaieté napolitaine comme une préoccupa- tion atavique, un souci inconscient d'apologétique chrétienne. Ceux qui sont une fois arrivés à vaincre les caprices magnifiques de cet être altier et rare ont pris des soubresauts merveilleux d'une amitié avec elle une si passionnante habitude, qu'ils ne peuvent renoncer à ces joies, captivantes parce que la comtesse est toujours elle-même, c'est-à-dire ce qu'une autre ne saurait être, attirantes aussi parce qu'il y a en elle toujours l'inconnu de la minute qui va venir, parce qu'elle est, non pas inconstante, mais à tout instant changée.

            On comprend qu'elle puisse être bien séduisante avec sa beauté antique, sa majesté romaine, sa grâce florentine, son espièglerie napolitaine, sa politesse française et son esprit parisien. Quant la Pologne qui fut aussi sa patrie (puisqu'elle a épousé l'homme charmant et bon qu'est le comte Potocki), elle a dit elle-même ce qui lui en resté dans un de ces mots de gavroche qui contrastent avec sa majesté de statue, avec sa voix gazouillante (le plus doux des instruments dont sache jouer cette grande musicienne) et qu'on nous permettra de citer pour finir. Un jour qu'elle avait froid et qu'elle se chauffait, ne répondant pas aux fidèles qui lui disaient bonjour et qui, un peu intimidés de cette absence d'accueil, monologuaient d'une voix pressante et gênée et baisaient respectueuse- ment la main qu'elle leur abandonnait sans avoir l'air de s'en apercevoir (je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre), elle montra à une personne plus favorisée le poêle près duquel elle était venue se chauffer et par un retour, mélancolique ou joyeux, je ne sais, elle s'écria «Mon Choubersky ! C'est tout ce qui me reste de la Pologne ! »

                                                                                                                                                          Horatio
Salon-Potocka-2.jpg

 

 

                           Jean BERAUD Le salon de la comtesse Potocka en 1887  (Paris - musée Carnavalet)

 

 (1) Le Figaro 25 et 26 avril 1899
 (2) Ed. Perrin 2009 coll. Tempus pp. 240-244

 

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Samedi 11 février 2012 6 11 /02 /Fév /2012 09:34


 

        Le 4 mars 1885, le Figaro rend compte sous la plume d’Auguste Vitu de la première de la reprise la veille à l’Odéon de la pièce d’Edmond et Jules de Goncourt Henriette Maréchal. Jouée vingt ans plus tôt à la Comédie Française, elle est le premier essai théâtral des deux frères. Etiquetée « Littérature d’Etat » pour avoir eu l’heur de plaire à la princesse Mathilde, la pièce est « exécutée » en six représentations par les « oppositions coalisées » à l’Empire. Le Journal d’Edmond de Goncourt signale le 2 mars 1885 (en réalité le 3) « La pièce marche admirablement. » Le lendemain il parle de « l’excellent Figaro » à propos de l’article de Vitu. Mais le succès n’est que d’estime malgré le soutien de la presse conservatrice qui apprécie ses opinions mais est plus réservée sur son Naturalisme. Et pourtant, un an plus tôt, c’est le Figaro (17 avril 1884) qui a publié à la Une la préface de Chérie en lui donnant l’importance d’un manifeste littéraire. Un texte où Edmond rappelle les paroles de son frère mourant présentant leur œuvre commune comme celle de précurseurs du réalisme et du naturalisme.

         Le double portrait que voici ne rend pas justice aux deux écrivains dans sa réciprocité. Edmond de Goncourt est sévère pour Félix Platel et juge l’homme grossier dans son comportement. S’il rend justice au journaliste, il lui semble improbable qu’un tel homme puisse écrire dans un style qu’il semble pourtant apprécier. Quant à Ignotus, son article à la une du Figaro paraît le même jour que le compte-rendu de la pièce de Goncourt, ce qui nous prive de l’avis de l’écrivain mais pas d’un texte autrement plus moderne et inventif que celui du frère survivant. Surtout, la juxtaposition des deux écrits permet d’appréhender la méthode Platel. Chez lui, les « phrases mal entendues » mutent en longs développements dans lesquels le moindre détail glané le dispute à une imagination débridée. Fréquemment surpris en flagrant délit d’invention par des contemporains incrédules et agacés, Platel manie l’esbroufe et abuse de la métaphore et pour la forme, du tiret. Ici, comme s’il avait deviné le jugement sans appel instruit en vingt minutes sur sa supposée ignorance de l’art, le chroniqueur disserte longuement de la dimension artistique des deux frères. Qu’on ne s’y trompe pas, Platel, étranger aux écoles a tout de l’écrivain authentique et généreux et il a une certitude : Il n'y a qu'une littérature – la bonne ! Le génie littéraire est parfois donné en partage aux cervelles brouillonnes et aux hobereaux de province.

 

  Ignotus SP1887-2   ... Un gros garçon, à l'encolure de propriétaire foncier ...


Journal des Goncourt 1885

 

Dimanche 1er mars. – Aujourd'hui Platel (Ignotus du Figaro) est venu ce matin pour me pourctraiturer. Je l'ai connu, fréquenté à ce qu'il paraît, au moment de nos débuts littéraires, mais il m'était complètement sorti de la mémoire.
         C'est un gros garçon, à l'encolure d'un propriétaire foncier vivant sur ses terres, avec un rien de l'air d'un ahuri et d'un mystique. Il fera son article de demain avec des phrases mal entendues, pendant vingt minutes, - mal entendues dans la préoccupation du ver rongeur qui l'attend à la porte, et de son déjeuner en retard, au moins d'une heure.
        Je suis vraiment étonné de trouver chez cet homme, qui malgré tout ce qu'on dit, a des expressions d'observateur, quelquefois de voyant et qui a fait, selon moi, un très remarquable article sur les Clarisses aux pieds nus , je suis étonné de trouver un reporter ordinaire, avec ses qualités d'ignorance, sa brouillonnerie de cervelle, et encore, avec des yeux si fermés aux choses d'art.

 


Le Figaro du 4 mars 1885

 

Goncourt

  

        L'actualité m'amène M. Edmond de Goncourt, par un succès théâtral – ce qui vaut mieux que la mort !
Jumeaux littéraires, quoique Edmond eût huit ans de plus que Jules, les deux Goncourt ont attendu longuement et opiniâtrement la fortune. Ils possédaient en terre douze mille francs de rente ; sinon ils eussent crevé de faim, malgré le succès du livre la Sœur Philomène,  qui leur fut enfin payé par un éditeur, quatre cents francs ! C'est le prix d'une page, avec le verso de La Faustin  et de Chérie  !
        Leur première sensation artistique fut à Alger. Le Soleil, comme un Dieu, leur avait parlé!
        Le Soleil n'est point le maître de tout écrivain, mais il l'est de tout artiste. Et les Goncourt étaient surtout des peintres. Toujours ils composeront leur page comme un tableau, avec des mots qui sont des couleurs et surtout des nuances. Ils deviendront des érudits, des curieux, des romanciers, des auteurs dramatiques, des naturalistes comme ils disaient – mais avant tout ils resteront les dévots, merveilleusement doués, des arts plastiques.
        Edmond s'était dit dans les incertitudes de la dix huitième année : "Je serai élève de l'Ecole des beaux-arts ou de l'Ecole des chartes". En effet, il aura été à la fois peintre et historien.
        Jules, qui faisait des vers, voulait être poète ou peintre. Il aura été à la fois peintre et poète.
        Le mystère de cette célèbre collaboration commune a été éclairci par Edmond, le survivant. Je me souviens qu'il m'a dit : "A nos débuts dans l'œuvre, Jules était plus hugotien que moi et j'étais plus balzacien que lui. Puis, cela s'est fondu. Cependant, il était un peu plus vibrant. Par exemple Jules a la principale part dans beaucoup des airs de bravoure, - pour parler comme les Italiens"
        La vérité est que l'un fut l'égal de l'autre. Parfois quelque tempête de larmes où se débattent les cœurs amoindrissait – agrandissait peut-être – l'un pendant des mois ! Alors sa part d'action était plus petite – plus grande peut-être !
        Parfois c'était Jules; parfois c'était moi – cela dépendait des courants qui avaient entraîné son cœur ou le mien, pendant des semaines, une année …". Une femme passait … diminuait ou grandissait l'un ou l'autre !

        Sainte-Beuve a dit d'eux qu'ils avaient commencé leurs études littéraires par le dessert.
        Oui, ces gourmets avaient débuté par manger la confiture de la tartine. Ils avaient étudié le passé avant le présent !
        Combien j'aimerais à dessiner les grands morts, plutôt que les petits vivants ! Je voyais, l'autre jour, un livre nouveau de M. Henry Fouquier : "Au siècle dernier". L'écrivain républicain s'y délasse avec joie des ses bonshommes révolutionnaires de 1885 …
        C'est qu'Edmond de Goncourt était un curieux à outrance. Avec son frère, il a traité les bibelots comme des êtres – et parfois les hommes ou les femmes comme des bibelots. Je leur sais gré d'avoir mis en relief, en devanture, en vitrine les plus étonnantes figures du dix-huitième siècle : Diderot et Marie-Antoinette. Lui, souvent mauvais comme l'est le génie, a été le grand homme du dix-huitième siècle. Marie-Antoinette en a été la grande femme !
        Le portraitiste n'est pas un critique. Je ne parlerai donc pas de l'école dite naturaliste dont les Goncourt faisaient partie. Mais il me semble que le père de la célèbre dernière ventrée réaliste n'est point Flaubert. Les naturalistes l'ont mis très haut, mais n'ont pu le faire très grand. Edmond de Goncourt est premier, du moins par la date. Son œuvre de précurseur est énorme. Chez Flaubert, l'homme était manifestement inférieur au livre. Chez Edmond de Goncourt, il y a aussi la grande dignité de la vie artistique.
       Nonobstant – et j'en ignore le secret – Edmond de Goncourt est si doux qu'il dit comme les autres : "Notre maître Flaubert". Je crois que Jules eût été plus rude, il n'eût pas dit ça !
       D'autre part M. Edmond de Goncourt, surtout dans ses dernières œuvres solitaires est resté absolument fidèle au programme de l'Ecole. Au contraire une évolution de forme et de fond a déjà été perçue par nous autres du métier chez les célèbres compagnons d'école – MM Alphonse Daudet, Zola.
       La préface de Chérie reste comme la vieille bible du naturalisme . Le public a d'ailleurs très bien pris ces crâneries personnelles. Le public aime surtout le solo dans un orchestre.
       Quant à moi, si parfois ces théories me déplaisent comme vérités – elles me plaisent comme paradoxes !
       M. Edmond de Goncourt est donc un ancêtre, bien plus que Flaubert !

       Les Goncourt étaient de puissants "abatteurs de travail". Pendant les premières années, ils n'ont pas acheté d'habit, pour ne point aller dans le monde. Ils travaillaient durant trois jours puis employaient toute la quatrième journée à courir les bric-à-brac.
       Cela fait que l'œuvre d'Edmond de Goncourt est une des plus considérable de notre temps. Cependant avec quel soin il travaille son style !
       L'autre semaine, Aurélien Scholl a publié quelques lettres que Jules Vallès – le triste homme politique, mais le magnifique ouvrier littéraire – lui a écrites de Londres. J'y ai vu avec un plaisir dont je remercie le rédacteur en chef de l'Echo de Paris que là-bas Vallès s'inquiétait d'Ignotus. Je puis dire que Vallès écrivain m'a toujours très préoccupé. J'ai reçu dernièrement quelques pages de sa copie. De même j'ai vu certains manuscrits d'Edmond de Goncourt.
      Je ne connais point d'étude meilleure pour les jeunes gens que cette petite collection. Ils y verraient quel travail inouï d'arrangement de style – premier travail de façon raffinée, puis second travail, surtout chez Vallès, de négligé artificiel, voulu !
Edmond de Goncourt m'a raconté que son frère Jules est mort de ce travail outré du style. Chacun d'eux faisait de son côté le même chapitre. Ensuite on choisissait. Puis on travaillait ensemble. Quand c'était fini, Jules tombait sur une chaise longue, comme éreinté par une violente orgie !

       Edmond de Goncourt avait acheté un hôtel à Auteuil, boulevard Montmorency, pour son frère malade. Ce fut en vain. Jules meurt.
       Voici 1870. Edmond de Goncourt reste à Paris. Pendant la Commune, il ne quitte pas sa maison, où il est seul avec l'ombre aimée. Il veut préserver du pillage les bibelots et les livres chéris par Jules de Goncourt. Et puis, sa vie lui semble désormais si triste. Vaut-elle la peine qu'il fasse un pas pour fuir la mort ?
       Quel tableau à la plume Jules fera de ces jours et de ces nuits où passait continuellement le vent de l'obus ! Par le soupirail de la cave, on voyait le Mont-Valérien fumer à l'horizon, rouge pendant la nuit, noir pendant le jour. Quelle eau-forte !
       Voici la paix. Nous revoyons dans la rue Edmond de Goncourt. Il allait, un peu sans savoir – grand, maigre et courbé à gauche, comme s'il eût donné encore le bras au malade alourdi ! Il vivait cependant – comme vivent ceux qui ont perdu un des deux poumons !
       La passion de l'art reste la même. Elle le galvanise en ce petit hôtel merveilleux. Goncourt a fait sa maison comme ses livres. C'est une grande vitrine, à trois étagères. Une étagère contient le dix-huitième siècle. Un autre les japoneries modernes et Gavarni, qui à lui seul, est une bonne part du dix-neuvième siècle !
       Gavarni le compagnon des deux frères ! Le grand crayon, grand coloriste aussi, lui ! En fait, ils avaient vécu trois, lui et les deux !
       Il faut surprendre M. de Goncourt assis dans son petit cabinet en face du pastel de Nittis, qui le représente à grandeur de nature et d'une façon si ressemblante – que Goncourt semble être assis devant une glace qui le reflète.
       Le masque a les plis que laissent également – également, ô étrangeté de la nature humaine – les rires et les souffrances ultimes. Mais l'œil est allumé toujours d'un feu noir étrange. La cornée blanche reluit. La prunelle a une dilatation extraordinaire. Je n'ai vu sa pareille qu'à Constantine, rue de l'Alcarah, sous les cils d'un jeune mangeur de hatchich.
       Pourtant, Goncourt n'est point un fumeur d'opium. Même il vient de supprimer le tabac que les deux frères aimaient tant, aimaient trop !
       La moustache est grise. Les cheveux, un peu à la Michelet ont une blancheur disparate. On croirait que Goncourt vient de sortir, dans la rue, nu-tête, par un temps de neige. On s'étonne de ne point voir ce blanc fondre peu à peu.
       On a quitté, depuis une demi-heure, Goncourt – on a oublié sa conversation nerveuse, charmante, avec la voix traînante et un peu flûtée du parisien – on ne voit plus sa silhouette … et on a encore devant soi ce regard parfois blanc de l'œil noir et la prunelle large, dilatée, qui reluit en roulant.

       Dans son jardin, il cultive les fleurs. J'y ai vu un merle et je m'en étonnai, car le merle chante et Goncourt n'aime point la musique. Mais le merle n'était point invité – et à tout prendre ce n'est point un maudit rossignol !
       Car Goncourt a la manie de Gautier et de Saint-Victor. Il déteste la musique. Il ne s'aperçoit pas, le grand curieux, qu'il perd ces trois curiosités à nulle autre semblables, les trois divins … Haydn, Beethoven, Mozart. Toutes ces écoles, la Normalienne, la Naturaliste, me font mourir de rire, moi, un isolé ! Il n'y a qu'une littérature – la bonne !
       M. Sarcey, quoique élevé par les muses classiques, cause parfois leur désolation, et M. Guy de Maupassant, quoique naturaliste, a écrit ici la délicieuse fantaisie : Yvette.
       Mais M. de Goncourt croit à ces écoles ! Grand-prêtre, il croit à son église !
       Sa Fille Elisa n'est point une saleté ; c'est une curiosité physiologiste qui n'intéresse que les chercheurs. Elle ennuierait le grand public.
       Il a écrit une étude de clowns où il ne dit pas un mot d'amour. Lui, ne veut pas avec sa plume, chatouiller lascivement le lecteur et la lectrice.
       Son œuvre sincère n'a pas été une "marie-salope" qui a rempli ses godets dans la vase humaine.
       En littérature, je suis de la religion juive. J'attends ce messie. Ce messie ne sera pas de l'école Goncourt. En effet, Goncourt ne conclut pas. Il n'a que des grands cris ; il n'a que des sublimes coups d'ailes, mais n'a point le grand vol planant de l'aigle près du soleil !
       Où est-il cet écrivain éclaireur que nous aimerions tant !
       Aujourd'hui les phares sont éteints. Seuls, les éclairs de la tempête illuminent le chemin !

       Goncourt est un chartreux artistique. Il a déjà creusé sa tombe. Il m'a affirmé que son testament est fait. Il y distribue le revenu viager des douze cent mille francs que valent son hôtel et son musée … à quatre écrivains – qui ne seront probablement point des normaliens.
       Il a soixante-trois ans. Sa fin de vie de vieux garçon, n'a point la tristesse qui d'ordinaire la caractérise. N'a-t-il point avec lui son œuvre – ses livres, c'est-à-dire sa magnifique famille si nombreuse qu'il en oublie parfois les noms et les âges ?
       Le livre ! l'œuvre de l'écrivain est comme le fils, l'œuvre de son sang ! Le livre ! telle phrase parle peut-être secrètement à quelque femme adorée, qui tressaille en lisant la phrase … comme sous une caresse !
       Le véritable artiste ne vieillit jamais solitaire !
       La muse est toujours une amante ou une épouse jeune – et la passion de l'artiste est de plus en plus ardente !
       "Bien écrire, c'est bien vivre", s'est écrié avec raison Edgar Quinet, qui cependant n'écrivait pas bien.

       Et l'on reconnaît toujours le curieux et le peintre qui sont en Goncourt. Il a placé sa maison et son avant-dernier lit entre deux tableaux immenses bien différents : les collines parisiennes – la grande cité de Paris.
       La nuit, un tableau s'efface – et l'autre s'allume ! Celui-ci, c'est le Paris qui lampe comme un océan …
       Edmond de Goncourt mourra comme son frère … Une nuit, Jules avait fait approcher son lit de la fenêtre. Tout à coup, il   s'écrie : "Paris s'en va. Les lumières s'éloignent …"
      C'était l'âme du jeune grand artiste qui s'éloignait … et non Paris !
      C'était l'Ame qui s'éloignait, et non la rive … Elle s'en allait comme un bateau, vers le grand large de l'Infini !

 

       Ignotus

 

 

 

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Mercredi 28 décembre 2011 3 28 /12 /Déc /2011 21:23

               Deux ans avant d’entreprendre la rédaction du Côté de chez Swann, Marcel Proust donne sous la signature Horatio cette intéressante chronique d’un salon où le libéralisme est encore le ciment d’une aristocratie orléaniste survivante aux soubresauts de l’affaire Dreyfus. Dans ses salons éclairés par la confraternité que crée « les habitudes de sociabilité » (1) on rencontre Jaurès et l’esprit de Madame de Staël. Le portrait du comte d’Haussonville, figure brillante de la justice et du Droit à l’origine de la politique pénitentiaire moderne (2) , montre assez la lucidité de Proust dans une époque troublée par l’anticléricalisme d’Etat : « Il n'a pas attendu le déchaînement de 1' anticléricalisme pour flétrir avec force tous les autres modes de l'esprit sectaire, qui sont tantôt ses corollaires et tantôt ses précurseurs.»

 

               Le salon de la comtesse d’Haussonville                 haussonville pg

                                                                                                              Le comte d'Haussonville


              Depuis que, pour les besoins de la cause, un Renan « clérical » (plus ressemblant d'ailleurs que le Renan « anticlérical » du gouvernement) (3)  voit peu à peu se dessiner sa physionomie dans la presse d'opposition, les « citations » de Renan sont à l'ordre du jour. La charmante « Réponse de la Statue de mon confrère M. Beaunier morceau qui semble au premier abord de pur. savoir, mais où la pensée du compilateur apparent a su, avec une grâce ingénieuse d'Ariane, tendre à travers le labyrinthe de l'oeuvre de Renan le fil conducteur et  subtil ce morceau capital a fait école et pas toujours digne du maître. Jamais on n'avait tant lu (ou tant feuilleté) les souvenirs d'enfance et de jeunesse, les drames, les dialogues philosophiques, les Feuilles détachées. Et puisque c'est une phrase de Renan qui a coutume maintenant de couronner les « Premiers-Paris », on m'excusera de commencer par une phrase de Renan une « mondanité ». Des deux, « Premier-Paris politique » et « Mondanité », ce n'est peut-être pas la mondanité que Renan eût trouvée le plus frivole.
               « Quand une nation, dit Renan dans son discours de réception à l'Académie, aura produit ce que nous avons fait avec notre frivolité. une noblesse mieux élevée que la nôtre au dix-septième et au dix-huitième siècle, des femmes plus charmantes que celles qui ont souri à notre philosophie. une société plus sympathique et plus spirituelle que celle de nos pères, alors nous serons vaincus.» 
              Cette idée n'est pas accidentelle chez Renan (d'ailleurs une idée peut-elle l'être jamais?) Dans le même discours, ailleurs, dans les Drames philosophiques, dans la Réforme intellectuelle et morale où il constate que l'Allemagne aurait fort à faire pour avoir une société comme la société française du dix-septième et du dix-huitième siècle et « des gentilshommes comme ceux de l'ancien régime », on le voit y revenir. Il y reviendra même pour y contredire, ce qui est une de ses manières favorites de reprendre une idée. Or de telles idées nous paraissent un peu singulières. Le charme des manières, la politesse et la grâce, l'esprit même ont-ils vraiment une valeur absolue valant la peine d'être mise en ligne de compte par le penseur ? On le croit difficilement aujourd'hui. Et de telles idées perdront peu à peu pour les lecteurs de Renan le peu de sens qu'elles peuvent leur offrir encore. 
              Si cependant quelque jeune lecteur de Renan nous disait « N'existe-t-il plus de ces êtres chez qui l'hérédité de la noblesse intellectuelle et morale avait fini par modeler le corps et l'avait amené à cette « noblesse » physique dont nous parlent les livres et que ne nous offre pas la vie? Ne pour- rions-nous considérer un instant, fût-ce, à titre de « survivants » (on peut être encore jeune, n'avoir pas encore longtemps vécu, et pourtant survivre, et même en toute sa vie n'avoir jamais vécu mais survécu), deux exemplaires de cette civilisation que Renan jugeait assez exquise pour justifier en quelque sorte l'ancien régime et lui faire préférer la France légère à la savante Allemagne ? Ne pourrions-nous pas voir de ces êtres dont la noble stature faisait tout naturellement une noble statue et que la sculpture après leur mort couchait au fond des chapelles, au-dessus de leurs tombeaux ? Naturellement, ajouterait ce lecteur, je voudrais ces deux êtres intelligents et, sinon dirigeant, du moins vivant la vie d'aujourd'hui, mais encore y faisant passer un peu des grâces de la vie d'autrefois. » A ce jeune lecteur je répondrai «Faites-vous présenter au comte et à la comtesse d'Haussonville (4) . » Et si je voulais réaliser l'expérience dans les conditions les plus favorables, je tâcherais que la présentation eût lieu dans la demeure saturée du passé dont M. et Mme d'Haussonville ne sont que le prolongement, la fleur et la maturation à Coppet (5).

              Je ne voudrais pas, par une historiette dont je ne puis d'ailleurs garantir les termes, faire du tort, auprès de ceux de son parti, à l'homme merveilleusement doué pour la pensée, pour l'action et pour la parole qu'est M. Jaurès. Mais en somme qui pourrait s'offusquer de ceci ? Un jour que l'admirable orateur dînait chez une dame dont les collections sont célèbres, et qu'il s'extasiait devant une toile de Watteau : «Mais, dit-elle, Seigneur, si votre règne arrive, tout ceci me sera retiré » (elle entendait le règne communiste).Mais alors, le Messie du monde nouveau la rassura par ces paroles divines: «Femme, n'ayez pas souci de cela, car toutes ces choses vous seront laissées en garde, par surcroît en vérité, vous les connaissez mieux que nous, vous les aimez davantage, vous en prendrez mieux soin, il est donc bien juste que ce soit vous qui les gardiez. «J'imagine qu'en vertu du même principe, à savoir que les choses doivent aller à qui les aime et les connaît, M. Jaurès, dans une Europe collectiviste, laisserait à M. d'Haussonville la « garde » de Coppet pour la raison qu'il l'aime et le connaît mieux que personne. Avant même la mort de Mlle d'Haussonville, qui fit passer Coppet entre ses mains, on peut avancer que Coppet appartenait pour ainsi dire déjà à M. d'Haussonville.

                Il « possédait entièrement le sujet, sinon la terre même. Et son livre; le Salon de Mme Necker, écrit à cette époque (6) , prouve que Coppet était, dès lors, à lui « par droit de conquête ». Il allait le devenir aussi « par droit de naissance.». Ce n'est pas que l'ouvrage soit le meilleur de ceux qu'a écrits M. d'Haussonville. A cette époque, M. d'Haussonville le père vit encore (7) , et l'auteur du Salon de Mme Necker n'est encore que le « vicomte » d'Haussonville. Son talent n'est, en quelque sorte, que « présomptif ». Il lui manque « l'avènement ». Il ne tient pas encore bien en mains les rênes de son style, qui reste flottant et comme lâché çà et là dans la tenue des phrases. On sent un peu de négligence. Plus tard, il arrivera à cette manière pleinement maîtresse, plus resserrée et particulièrement heureuse et qui fait de lui le plus habile, le plus parfait discoureur, le plus piquant historien de l'Académie. Mais, tel qu'il est, le livre est très agréable à lire. On sent que le futur propriétaire de Coppet y est déjà « chez lui ». On raconte qu'un des personnages les plus en vue de notre aristocratie faisant visiter un jour son château à un étranger, celui-ci lui dit « C'est merveilleux, vous avez vraiment d'admirables bibelots. » Et le châtelain, mécontent, de répondre dans son dépit éloquent « Des bibelots! des bibelots! Ce sont des bibelots pour vous Pour moi, ce sont des affaires de famille ». Ainsi là où l'étranger qui visite Coppet sous la conduite des Cook ne voit qu'un meuble ayant appartenu à Mme de Staël, M. d'Haussonville retrouve le fauteuil de sa grand-mère. Il est exquis d'arriver à Coppet par une journée amortie et dorée d'automne, quand les vignes sont d'or sur le lac encore bleu, dans cette demeure un peu froide du dix-huitième siècle, tout ensemble historique et vivante, habitée par des descendants qui ont à la fois « du style » et de la vie. C'est une église qui est déjà un monument historique, mais où la messe se célèbre encore. La chambre de Mme de Staël est occupée par la duchesse de Chartres, celle de Mme Récamier (8)  par la comtesse de Béarn (9) , celle de Mme de Luxembourg, par Mme de Talleyrand, celle de la duchesse de Broglie par la princesse de Broglie. On cause, on chante, on rit, on fait des parties d'automobile, on soupe, on lit, on fait à sa manière et sans affectation de les imiter, ce que faisaient les gens d'autrefois, on vit. Et dans cette continuation inconsciente de la vie parmi des choses qui ont été faites pour elle, le parfum du passé s'exhale bien plus pénétrant et plus fort, que dans ces « re- constitutions » du « vieux Paris » ou dans un décor archaïque on place, costumés, des « personnages de l'époque. » Le passé et le présent se coudoient. Dans la bibliothèque de Mme de Staël, voici les livres préférés de M. d'Haussonville. 
                  En dehors des personnes que nous avons déjà nommées, on voit souvent à Coppet quelques-uns des meilleurs amis de M. et Mme d'Haussonville, leurs enfants le comte et la comtesse Le Marois, la comtesse de Maillé, le comte et la comtesse de Botmeval leurs beaux-frères et cousins Harcourt, Fitz-James et Broglie. La princesse de Beauvau et la comtesse de Briey y venaient l'autre jour de Lausanne, ainsi que la comtesse de Pourtalès et la comtesse de Talleyrand. De temps en temps le duc de Chartres y fait des séjours. La princesse de Brancovan ,la comtesse Mathieu de Noailles, la princesse de Caraman-Chimay, la princesse de Polignac y viennent d'Amphion. Mme de Gontaut y vient de Montreux; la baronne Adolphe de Rothschild de Prégny. On y applaudit quelquefois la comtesse de Guerne, née Ségur. La comtesse Greffulhe s'y arrête en allant à Lucerne. 
                 Mais d'ailleurs il en est du charme de société de M. et de Mme d'Haussonville comme de ces eaux qui sont plus exquises prises la source même, mais dont on peut très bien faire usage à Paris. Tout le monde y admire la comtesse d'Haussonville (10) , le merveilleux essor d'un port incomparable, que surmonte, que couronne, que « crête », pour ainsi dire, une admirable tête hautaine et douce, aux yeux bruns d'intelligence et de bonté. Chacun admire le salut magnificent dont elle accueille, plein à la fois d'affabilité et de réserve, qui penche en avant tout son corps dans un geste d'amabilité souveraine, et par une gymnastique harmonieuse dont beaucoup sont déçus, le rejette en arrière aussi loin exactement qu'il avait été projeté en avant. Cette manière de « garder les distances » est d'ailleurs exactement la même chez M. d'Haussonville, transposée naturellement dans « l'habitude » (pour prendre le mot dans le sens qu'il avait au dix-septième siècle hérité du latin) d'un salut d'homme. Comme Mme d'Haussonville, si simple qu'elle soit, a une intimité assez fermée, beaucoup ne connaissent d'elle que cet abord royal et peuvent alors seulement présager l'intel-ligence et le cœur, qui sont chez elle exquis. M. d'Haussonville est forcément plus répandu. Il est l'ornement de divers salons littéraires où son amabilité, prise au pied de la lettre par des personnes qui lui sont présentées et qui souvent sont peu habituées à interpréter exactement ce que Balzac aurait appelé « le grimoire de la politesse », leur fait croire qu'elles vont entrer en relations suivies avec lui. D'où d'assez comiques déconvenues. On aurait tort d'ailleurs de croire que M. d'Haussonville se laissa jamais dominer par des préjugés de caste. « Je vous dirai qu'au cercle je fais partie d'un petit groupe qui se fiche absolument du mérite personnel », dit un des personnages de ces étonnants Travaux d'Hercule de Gaston de Caillavet et de Robert de Flers, où au milieu de la plus délicieuse opérette il y a de superbes scènes de grande comédie. Ni au cercle ni dans le monde, M. d'Haussonville ne fait partie de ce groupe-là. Le mérite personnel, pour lui c'est justement cela qui compte avant tout. Et dans le salon de la rue Saint-Dominique l'abbesse de Remiremont, dont le portrait est pendu à la muraille, a vu défiler des gens de mérite de tous les genres et de tous les partis, dont beaucoup n'avaient aucun des quartiers qu'il fallait prouver pour être admis dans son aristocratique chapitre. De tous les « conservateurs », M. d'Haussonville est le plus sincèrement, le plus courageusement libéral». Je citerai son interview, trop peu remarquée, au moment où il adhéra à la Ligue de la Patrie française, et où il expliquait comment devaient se concilier, selon lui, l'a- mour de la patrie et le respect de la justice tout dernièrement encore ses lettres sur l'Etape, de Paul Bourget. Personne n'est plus qualifié que lui pour protester contre les persécutions dont sont victimes aujourd'hui les catholiques. Car, avec M. Anatole Leroy-Beaulieu, il n'a pas attendu le déchaînement de 1' « anticléricalisme » pour flétrir avec force tous les autres modes de l'esprit sectaire, qui sont tantôt ses corollaires et tantôt ses précurseurs.

                Son autorité lui a valu d'être choisi comme le consultant attitré de bien des cas d'incertitude littéraire, des formes de ce mal que Renan appelait morbus litterarius. Il en est le docteur écouté, sagace, aimable, un peu vétilleux, un peu alarmiste peut-être, à force d'être consciencieux. Ses avis, parfois pessimistes par crainte d'être flatteurs, pourraient avoir le défaut de décourager le génie. Mais c'est une occasion qu'on n'a en somme que très rarement. Et ils lui valent parfois, en revanche, d'avertir et de guider le talent des autres dans les heures où il se délasse d'exercer le sien. Mais à cette magistrature littéraire on aurait aimé lui voir, en d'autres temps, ajouter une magistrature politique. Avec son esprit tolérant «et large, son cœur ouvert à la pitié, il eût été le ministre modèle du bon Roi, du prince juste et éclairé.

 

                                                                                                                                                   Horatio.


                                                                                                                                                   Le Figaro du 4/01/1904

 

 (1) Annie Stora-Lamarre, La République des faibles, Armand Colin 2005
 (2) Sur son action dans les réseaux issus du droit, en particulier autour de René Béranger et de l’Académie des Sciences 

      Morales et Politiques, Annie Stora-Lamarre, La République des faibles
 (3) Emile Combes est président de Conseil
 (4) Paul-Gabriel Othenon de Cléron, comte d’Haussonville (1843-1924) est le fils de l’Académicien Joseph-Othenon 

      d’Haussonville et de Louise-Albertine de Broglie, elle-même arrière petite-fille de Necker, petite-fille de Mme de Staël.
      Il est l’époux de Pauline d’Harcourt.
 (5) Le château de Coppet est situé en Suisse dans le canton de Vaud. Il fut le séjour de Mme de Staël sous l’Empire.
 (6) 1882, année où meurt sa mère
 (7) Mort en 1884
 (8) Amie de Mme de Staël, reçue à Coppet
 (9) Martine de Béhague comtesse de Béarn 1869-1939 mécène et collectionneuse.
 (10) Pauline d’Harcourt

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Dimanche 6 novembre 2011 7 06 /11 /Nov /2011 16:03

Charles-Robinot-Bertrand.jpg

             Entre le Romantisme Lamartinien et le Symbolisme Rimbaldien, le mouvement du Parnasse théorisé par Théophile Gautier et Leconte de Lisle a dominé un instant la poésie du XIXe siècle. C'était au temps ou le Second Empire laissait la place à une République hésitante. De la parution du premier volume de l'anthologie du Parnasse contemporain publié chez Alphonse Lemerre en 1866 à celle du troisième en 1876, s'écoule une décennie durant laquelle l'écroulement d'un monde provoque chez les poètes un repli vers les fondamentaux artistiques, on parle de la théorie de "l'Art pour l'Art" initiée par Théophile Gautier. L'engagement de l'artiste y est volontairement gommé pour ne retenir que l'expression de la beauté des textes. Le second recueil du Parnasse Contemporain publié en 1871 est dirigé par Leconte de Lisle. Le poète dont les souvenirs d'enfance sont nantais et bretons, Louis Tiercelin s'en souviendra en le mettant en tête du Parnasse Breton contemporain en 1889, fait appel à quelques jeunes auteurs dont un nantais, Charles Robinot-Bertrand qui a fait paraître chez l'éditeur du Parnasse contemporain deux recueils de poésies : La Légende rustique en 1867, et Au bord du fleuve au début de 1870.


Neige blanche  et Le Paysan  sont ses contributions au Parnasse contemporain :

 

Neige blanche

 
Des hauts sommets

Qu'elle est belle avec ses grands yeux,
Ses yeux profonds, mystérieux
Comme le ciel où se déplie
L'ombre des soirs silencieux !
Un amour insensé me lie !

Neige blanche des hauts sommets,
Son âme froide n'a jamais
Compris les tourments de ma vie :
O morts paisibles, désormais
C'est à vous que je porte envie !

Ainsi je racontais mes maux
Aux rochers, aux sombres rameaux,
Éveillant la nuit endormie ;
Et partout j'entendais ces mots :
― Qu’elle est cruelle, ton amie

Au bord du fleuve, an fond des bois,
J'allais seul, et pleurant parfois,
Sans rayon et sans poésie,
J'allais errant, ― lorsque sa voix !...
Combien mon âme fut saisie !

Lorsque sa voix !... Souffles des cieux,
Chœurs des Esprits harmonieux,
Célébrez ma joie infinie,
Dites le mot délicieux
Par qui ma peine fut bannie !

 

Le Paysan

 

Des ombres de la nuit la campagne est voilée.
Nul astre aux cieux. Le vent d'automne dans les bois
Passe, souffle et murmure, et remplit la vallée
De sifflements pareils à de lugubre voix.

Malheur au vagabond qui, malade et sans gîte,
Par ce tempe lamentable erre loin des hameaux !
Malheur au sein pensif où la douleur s’agite,
Et qui veille écoutant la plainte des rameaux

L'ombre s'étend profonde. En vain le cri sonore
Du coq, ardent guetteur de nuit, prédit le jour ;
Au brumeux orient aucun rayon encore :
Le monde est ténébreux comme un cœur sans amour.

Mais que font les clameurs du vent et la nuit sombre
Au rude défricheur du sol, au paysan ?
Le paysan sommeille, enveloppé par l'ombre,
Dans la sécurité dont il est l'artisan.

L'ombre lui dit : — Je mis la paix, la récompense
Des devoirs accomplis et de l'âpre labeur ;
L'oubli des maux passés, c'est moi qui le dispense.
Le grave paysan de l'ombre n'a point peur.

Voyez ! avant le jour le voilà qui s’éveille.
Il va vers le forer ou sous la cendre, dort
Le reste d’un tison recouvert de la veille :
De la cendre, à son souffle, un jet de flamme sort.

La flamme éclate et brille, et l'âtre s'illumine ;
Et lui, prés du loyer crépitant et joyeux,
Recueilli, vers le monde inconnu qu’il devine
II élève en priant son cœur religieux.

Il prie : en doux espoirs abonde sa prière.
Si j'ai failli, dit-il, mon Dieu, pardonne moi.
Et Dieu se communique à son esprit sincère.
O paysan mon cœur ému prie avec toi

La prière a rendu pure son âme forte ;
D'un morceau de pain noir il a fait son repas ;
De l'antique logis ouvrant l'étroite porte,
A présent vers l'étable il dirige ses pas.

Les grands bœufs, à genoux au milieu de la crèche,
Mêlaient aux bruits de l'air leur long mugissement ;
II pose devant eux l'herbe tendre et l'eau fraîche,
Puis il lie à leur front le joug solidement.

Il les conduit alors à la dure journée,
Et, pendant qu'il chemine il chante un gai refrain ;
Et la charrue, avant que l'aube ne soit née,
A plongé dans le sol son éperon d'airain.

Le pauvre paysan poursuit sa tache austère
Sous les pleurs du matin et sous le froid brouillard ;
Mais qu’importe ? le soc aigu fouille la terre
Où la blonde moisson ondulera plus tard

 

(Le Parnasse contemporain Vol. 2 1871 Alphonse Lemerre éd. Paris)

 

             L'irruption dans le Parnasse vaut au nantais une célébrité éphémère qui le propulse à la présidence de la Société Académique en 1872. Mais l'homme est tourmenté, obsédé par une  passion de l'art poussée jusqu'à l'angoisse maladive écrit Joseph Rousse dans son Etude sur la Poésie bretonne du XIXe siècle (1895). Abandonnant la poésie, Robinot-Bertrand s'essaye au roman philosophique. Les Songères dont Rousse dit d'abord du bien dans le texte suivant, est rejeté par le même comme de peu d'intérêt dans l'étude de 1895.
             En 1885, Charles Robinot-Bertrand s'éteint privé de raison dans une clinique nantaise de la route de Rennes. Peu de poètes ont à ce point et si tragiquement incarné les théories de l'Art pour l'Art.
             Au lendemain de sa mort, son ami Joseph Rousse lui rend cet hommage dans la revue de la Société Académique de Nantes.


M. Charles ROBINOT-BERTRAND.

La Bretagne vient de perdre un de ses poètes les plus distingués. M. Charles-Edouard Robinot Bertrand, après avoir langui trois ans dans une maison de santé, s'y est éteint, à Nantes, le 24 octobre.
Il était né à Basse-Indre (Loire-Inférieure), le 27 mai 1833. Ses goûts artistiques lui venaient de race. Son aïeul paternel était sculpteur, ainsi que son oncle Charles-Guillaume Robinot-Bertrand, auteur de plusieurs des statues qui ornent le palais de la Bourse, à Nantes.
Ayant achevé ses études de droit à Paris, en 1857, M. Charles Robinot-Bertrand fut inscrit la même année au barreau nantais ; mais il ne cessa de cultiver les relations littéraires qu'il avait nouées dans la capitale. Il donna de nombreux articles au Courrier de Nantes et au Phare de la Loire, et en 1866 fit paraître son premier poème, les Casseurs de pierres, qui, par sa forme savante, la pensée philosophique et le souffle généreux qui l'animent, attira sur lui l'attention des connaisseurs.
En 1867, il publia à Paris, chez Alphonse Lemerre, la Légende rustique, œuvre de longue haleine, renfermant de vraies beautés, dont M. A. de Pontmartin fit l'éloge dans la Gazette de France, et que signala M. Ordinaire dans la Revue des Deux-Mondes. Les Annales de la Société académique de Nantes (1867) contiennent une étude approfondie et judicieuse de M. Biou sur ce poème.
Au commencement de 1870, le même libraire édita un nouveau volume composé de poésies détachées et intitulé : Au bord du fleuve. M. Robinot-Bertrand s'y montre en progrès ; des sujets bien choisis, des images neuves et fraîches, le vers manié avec une habileté rare, font de ce recueil un ouvrage remarquable. M. Emile Deschanel, dans le Journal des Débats, M. Laurent Pichat, dans le Phare de la Loire, l'apprécièrent ainsi.
J'en extrais une pièce touchante :

 

Pourquoi veux-tu que je m'éveille ?

 

Du voile des morts revêtu
Lazare gisait sur la pierre.
Jésus dit : « Ouvre la paupière ;
Lazare, ami, m'entends-tu ? »

— « Seigneur, dans le ciel moins livide
Le printemps est-il né? Les airs
Sont-ils plus doux ? Les prés plus verts? »

— « Ami, le même souffle aride
Passe encor sur les champs déserts. »

— « Le riche à l'indigent qui pleure,
Seigneur, donne-t-il de son pain ? »

— « Au seuil de la riche demeure,
Ami, le pauvre implore en vain. »

— Seigneur, le sage au cœur farouche
Chasse-t-il l'injure à la bouche,

Le repentir tremblant qui fuit ? »
— « Le cœur du sage est dans la nuit. »

— J'ai vu la multitude vile
Courber le dos, et, sans combat
Ainsi qu'une brute servile,
Porter le licol et le bât :
A-t-elle enfin brisé sa chaîne ? »

— « La foule est esclave, et la haine,
Lazare, en son cœur toujours bat. »

— « Du moins, l'espérance divine
Jette dans l'homme ses lueurs ?

Il croit? Et son âme devine
Une autre destinée ailleurs ? »

— « L'espérance, mourante flamme,
Illumine à peine son âme,
Lazare, et la terre est en pleurs. »

— Jésus, puisque tout succombe,
Puisque, sous l'éternel effort

Du mal, le bien chancelle et tombe,

Laisse dormir celui qui dort.

Ici, vois-tu, je fais un rêve

Plus beau que la réalité.

Et que ne peut tuer le glaive

De la dure fatalité ;

Je crois, pendant que je sommeille,

A l'amour, à la liberté :

Pourquoi veux-tu que je m'éveille ? »

— Ami, je porterai donc seul

La croix pesante qui me blesse ? »

Or, Lazare, à ces mots, se dresse
Et sort vivant de son linceul !

 

Tout en travaillant a ces poèmes, M. Robinot-Bertrand avait écrit en 1869 une nouvelle, L' Insomnie de Claude, dans la Revue populaire de Paris, et une autre, le long de la mer, dans la Revue de Bretagne et de Vendée. La Revue contemporaine inséra la même année cinq de ses pièces de vers.
En 1871, il collabora au Parnasse contemporain où figurent deux de ses poésies : Neige blanche des hauts sommets et le Paysan.
La Société académique de Nantes l'élut pour Président, en 1872, et à la séance publique annuelle de 1873, il prononça un beau discours sur l'Art, où il s'inspira heureusement des souvenirs que lui avait laissés un récent voyage en Italie.
En 1874, sa gracieuse idylle, la Fête de Madeleine, eut un très vif succès.
Abandonnant les vers pour quelque temps, il composa un roman philosophique, les Songeres, qui parut en 1877, et mérite d'être lu avec soin. On y trouve des descriptions d'une
extrême élégance. Des articles sur ce volume ont été publiés dans le Français, le Correspondant, le Journal de Paris, la Revue britannique, le Moniteur universel.
M. Robinot-Bertrand était un artiste consciencieux dont les œuvres, mûries à loisir, portent l'empreinte d'un esprit désireux d'atteindre à la perfection de la forme. Il avait exercé quelque temps les fonctions de juge de paix à Vertou (Loire-Inférieure), après le 4 septembre 1870, et celles de Conseiller de Préfecture, à Nantes, depuis 1880 jusqu'en 1882, époque où son intelligence commença à subir la crise douloureuse qui l'a conduit lentement au tombeau.
Il a été inhumé près de sa mère, le 27 octobre, à Basse-Indre, dans le cimetière voisin de l'église romane, sur un coteau d'où l'on domine la vallée de la Loire.
Après y avoir accompagné son cercueil, étant resté quelques heures au milieu des souvenirs du poète qui fut mon ami, j'ai essayé de lui rendre un dernier hommage en écrivant les vers qui suivent :

 

Le convoi d'un poète

 

La cloche tristement tintait sur la colline ;
Dans les prés inondés, les peupliers jaunis
S'inclinaient sous le vent qui chassait la bruine ;
La Loire, au pied du bourg, roulait ses flots ternis.

Quelques rares amis suivaient le doux poète
A son pays natal revenant pour dormir.
Sol maternel sur toi qu'il repose sa tête,
Son front endolori qui l'a tant fait souffrir !

Oh ! que l'oubli vient vite autour de ceux qui souffrent
Et qui ne peuvent rien pour les plaisirs d'autrui !
Dans l'abîme du temps combien de noms s'engouffrent
Sur qui, durant un jour, un rayon avait lui !

C'est ici qu'il rêva sa Légende rustique,
Qu'il médita ses chants au bord du fleuve écrits,
Devant cet horizon brumeux et poétique,
Dans ces prés verdoyants plantés de saules gris.

Il aimait ces îlots où volent les mouettes,

La pente qui conduit au sommet du coteau,
Ces humides sentiers pleins de bergeronnettes,
Ces cyprès qui vont faire une ombre à son tombeau.

Dors en paix, pauvre corps, après tant d'amertumes
Si les yeux pour jamais sont clos par le sommeil,
L'esprit qui t'habitait, fuyant nos tristes brumes,
D'un coup d'aile est monté vers le divin soleil.

 

Basse-Indre, 27 octobre 1885.

Joseph ROUSSE.
Annales de la Société académique de Nantes et du dép. de Loire Inférieure
V 6 1er S. 1885

 

 

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Samedi 24 septembre 2011 6 24 /09 /Sep /2011 15:40


         Le 21 août 1881, Gambetta, qui se présente aux élections législatives dans deux circonscriptions de Paris, est élu dans celle de Belleville - Saint-Fargeau mais mis en ballottage dans la seconde (Père-Lachaise et Charonne). Son adversaire, Antoine (dit Tony) Révillon est élu au second tour face à un candidat de substitution. Tony Révillon est un ami de Clemenceau et un de ces radicaux intransigeants qui voient dans l'opportuniste Gambetta un dictateur. Quelques jours après l'élection, Ignotus dans le Figaro du 7 septembre, dans le portrait qu'il consacre à Tony, revient sur une polémique déclenchée par les amis de Gambetta :

       

         "M. Tony Révillon vient d'écrire une lettre dans les journaux pour expliquer une amitié que le parti opportuniste lui reprochait. En effet, il a été l'ami dévoué d'une femme célèbre pour sa beauté ou son esprit, la comtesse de Solms. Pensez-y donc, le député de Belleville ami d'une Bonaparte ! Rien de plus curieux que cette lettre. M. Tony Révillon explique aux peuples que le salon de cette Bonaparte était rempli de révolutionnaires féroces. Si j'avais été l'ami de M. Gambetta, je faisais le portrait de M. Révillon avant l'élection, et je donnais ici le nom de tous ces révolutionnaires féroces … Gontaut-Biron, Talleyrand, le sénateur Sainte-Beuve, et j'omets des noms encore plus réactionnaires, et des princes par douzaines. Ce salon était une sorte de relais des plus charmants entre la France et l'Italie, et je dois à la vérité dé déclarer que Tony lui a donné une tapisserie rouge, pour les besoins de sa cause."

 

          Félix Platel, futur Ignotus, et Tony Révillon se sont rencontrés 22 ans plus tôt dans le salon de la comtesse de Solms. C'est à Aix-les-Bains, sur les bords du lac du Bourget, sur le territoire du royaume de Savoie – Piémont, que cette petite fille de Lucien Bonaparte reçoit sous le Second Empire, non seulement des représentants de la littérature conservatrice comme le signale Ignotus, mais aussi des exilés qui partagent son sort d'exilée. Cette jeune princesse, elle a 26 ans, le même âge que Félix et Tony, n'est pas en odeur de sainteté à Paris, et fille de Bonaparte qu'elle est, elle est bien peu bonapartiste. Parmi les invités du chalet de Marie de Solms à Aix, Eugène Sue, auquel Platel consacre un portrait dans un ouvrage paru en 1858 (Savoie et Piémont – Causeries Franco-Italiennes) ne peut être non plus assimilé à un conservateur.
         Dans l'une des nombreuses revues créées par elle (ici les Matinées espagnoles en 1885), Marie de Solms fait le portrait de ses deux amis et revendique à travers eux la diversité de son salon :

 

         "L'antagonisme, voilé, du reste, sous des formes affectueuses, qui éclata, dès la première rencontre, entre Tony Révillon et Félix Platel, influa sur leurs qualités et leurs défauts réciproques et les exagéra en les stimulant par la crainte incessante d'une ressemblance ou d'une comparaison quelconque.
          Platel était très observateur, très perspicace ; l'observation méticuleuse, incessante, était le trait primordial de son talent. Tony reconnaissait de bon cœur tout cela, mais il avait en horreur ses phrases un peu longues que l'abondance de métaphores, preuve cependant d'une grande richesse d'imagination, rendait parfois obscures. De telle sorte que lorsque Platel traitait un sujet en dix lignes, Tony traitait le sien en dix mots. A son tour, Platel, tout en convenant que Tony avait de la verve, du bon sens, du trait, abhorrait son style clair et concis, ses phrases courtes et hachées, et il s'étendait complaisamment là où son voisin n'avait fait que voler.
          Au physique, mêmes divergences ! Tony était en large et Platel était en long. L'un riait, l'autre souriait ; l'un gaspillait dans un toast l'esprit de deux articles, l'autre amassait silencieusement les matériaux d'un demi-volume ; tous deux étaient copains à la façon d'Héraclite et de Démocrite, prêchant chacun une doctrine différente de celle de son voisin, se complétant, pourtant, concourant à l'homogénéité de ce salon fait de disparates, assez semblable à ces mosaïques qui forment un tout étincelant, circonscrit dans une ligne bien définie, quoi qu'elles soient composées de milliers de pierres différant entre elles par la taille et la couleur."

 

Tony-Revillon-2.jpg

 

                                                         Tony Révillon (Les Matinées espagnoles 1883)

 

          Le portrait de Tony par Félix est sévère lorsqu'il aborde les questions politiques, comment peut-il en être autrement entre le journaliste radical libre-penseur et le rédacteur monarchiste qui passe pour avoir fait pénétrer le Figaro dans toutes les familles catholiques ? Mais la tendresse des jeunes années est aussi présente chez ce maître du portrait qu'est Ignotus :

 

         "Je le vois encore. Tant d'autres spectacles sinistres n'ont pu effacer sa gaie vision. Il portait une longue redingote, un chapeau gris à larges bords, des pantalons larges et des gilets à la Robespierre. Vous voyez dans ce dernier détail la preuve de ses opinions républicaines de la veille. Toujours le bout d'un large foulard rouge passait par la poche d'un pan de sa redingote. Je croyais que c'était encore une manie – c'était déjà un drapeau !
          Grand et fort, large figure joviale et intelligente, nature en dehors, exubérante de vie. Bouche pleine d'appétits. Menton ras et déjà légèrement doublé. Longs cheveux un peu roux rejetés derrière l'oreille.
          Verve parfois endiablée. Esprit parisien, primesautier, boulevardier. Le cœur sur la main. Pas grand-chose dans la poche. A l'aise partout. Mettant les coudes sur la table et – je parle, bien entendu au figuré – souvent les pieds dans le plat.
 Voilà le Tony Révillon d'alors, qui a subi depuis, la loi générale – en se déplumant et en grossissant.
           Mais sa note particulière était déjà une note éclatante. Sa voix dominait tout. Elle était cuivrée, sonore comme celle d'un coq immense. Vingt ans plus tard, M. Gambetta qui rêvait d'être l'aigle à deux têtes de Belleville divisé en deux arrondissements, devait être mi-décapité par ce coq vraiment éloquent."

 

          Est-ce le sujet ? le style d'Ignotus est ici celui que la princesse prête à Tony, phrases courtes et hachées, le chroniqueur vole lorsqu'il évoque ses jeunes années, ne craignant plus la comparaison, comme si l'antagonisme affectueux de Félix et Tony nourrissait encore la prose du journaliste.

 
                                                                                                                                            PatBdM
 

 
 

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Mardi 5 avril 2011 2 05 /04 /Avr /2011 20:37

                   Peu de témoignages sont parvenus des siècles obscurs qui ont vu pourtant l’élan initial donné aux marais salants. Les avis sont partagés sur le rôle des établissements religieux. Pourtant l’ « abbaye » de Noirmoutier fondée par Saint Philbert au VIIe siècle possède dès cette époque des salines qu’elle exploite, produisant et commercialisant le sel.
                  Au XIIe siècle, une communauté cistercienne s'installe sur l'îlot du Pilier avant de gagner la grande île d'Her en 1205. C'est cette seconde "abbaye" dite la Blanche par référence à la couleur d'habit des moines, qui va donner son nom à la  « Baya », « le havre et port de mer nommé la Bae qui est l’un des plus beaux havres de notre païs ». Preuve de cette mutation, on emploie encore au XVIIIe siècle l’expression les « salines de l ‘abbaye » pour désigner les marais salants de la baie de Bretagne devenue baie de Bourgneuf. L'expression "sel de la baie" désigne l'ensemble du sel marin produit sur les côtes atlantiques.
                  L'hypothèse du glissement toponymique entre abbaye et baie est avancé pour la première fois en 1885 par Paul Vidal-Lablache (1845-1918) fondateur de l'Ecole française de Géographie. Explication souvent reprise, il n'est pas inutile de rappeler ce texte essentiel. Si la Baya ne peut désigner l'île d'Her comme l'avance Vidal-Lablache, la communauté de termes entre abbaye et Baya est bien avérée dans ce texte essentiel pour "ce coin oublié de notre littoral".

 

 

LA BAYA

NOTE SUR UN PORT D'AUTREFOIS

 

On sait que nous possédons un certain nombre de cartes nautiques, généralement désignées sous le nom de portulans, de provenance italienne ou catalane, dont les plus anciennes remontent
au commencement du xiv° siècle. Ces cartes ne répondent pas précisément aux exigences scientifiques, puisqu'elles ne reposent pas sur des observations astronomiques. Mais les positions y sont déterminées au moyen de la boussole et du compas, avec une précision assez grande pour qu'on puisse reconnaître quels étaient les parages familiers aux navigateurs auxquels elles étaient destinées. Ce sont par là des documents d'une sérieuse valeur pour l'histoire du commerce. Les cartes de Pierre Visconti de Gênes (1) en 1318, la carte catalane de 1375 (2) le portulan également catalan de Mecia de Viladestes (3)  en 1409, les cartes d'Andréa Bianco (4)  en 1436, pour ne citer que quelques uns des plus remarquables dans la série ancienne de ces monuments, sont de véritables miroirs où l'on voit jusqu'où s'étendait, aux époques auxquelles elles se rapportent, le domaine du commerce italien ou catalan. On sait, par une phrase de Guichardin (5) , qu'en 1318 cinq galères vénitiennes chargées d'épices et de drogueries parurent à Anvers; le portulan de Pierre Visconti montre en effet que dès celte époque tout le détail du littoral espagnol et français de l'Atlantique était bien connu des navigateurs italiens. On y trouve déjà, et mieux encore dans les monuments postérieurs, une richesse dans la nomenclature et une précision au moins relative dans le dessin des côtes, par lesquelles ces cartes sans prétention scientifique se rapprochent beaucoup plus de la vérité que les premiers essais de cartes savantes gravées beaucoup
plus tard à l'imitation de Ptolémée. 
 Au delà de Bruges et d'Anvers nos portulans cessent d'être circonstanciés et précis. Autant la représentation des côtes de la Méditerranée et de la France océanique nous étonne par son degré d'exactitude, autant celle de la mer du Nord au delà de l'Escaut et de la Tamise et celle de la Baltique semblent livrées' à la fantaisie. Il est clair, d'après l'imperfection de cette partie de la carte, que les marins de la Méditerranée avaient rarement à se hasarder dans ces parages. C'était le domaine des navires du Nord et surtout des Hanséates. Le commerce du Nord et celui du Midi se rencontraient surtout à Bruges jusqu'à la fin du XVe siècle, plus tard principalement à Anvers, sans empiéter sensiblement, ni l'un ni l'autre, sur leurs domaines respectifs.
Jamais en effet le commerce de la Ligue hanséatique ne prit de fortes racines au delà du pas de Calais. A défaut de portulans de provenance hanséatique, la rareté des documents diplomatiques montre qu'entre la célèbre Ligue et les rois de France, les rapports ne furent jamais actifs (6) . Cette association de négociants, très âpre mais nullement aventureuse, ne se souciait pas d'entreprendre sur le domaine de concurrents redoutables; et par un accord probablement tacite on arrivait ainsi à une sorte de délimitation comme celle que stipulent entre Rome et Carthage les traités de commerce que nous a conservés Polybe.

Il y avait pourtant, sur le littoral occidental de la France, bien au delà des limites où s'arrêtait l'activité ordinaire des Hanséates, un port qui fut régulièrement fréquenté par eux, du moins pendant toute la durée du  XVe siècle. On doit à l'auteur d'une excellente Histoire des institutions commerciales et industrielles de Dantzig, M. Th. Hirsch (7), la publication d'un assez grand nombre de documents empruntés aux archives de cet ancien comptoir hanséatique, dans lesquels revient souvent le nom de Baye ou Baya, comme but de voyages. Il résulte de l'examen de ces documents que ce nom n'est pas une appellation vague, comme le serait baie de Gascogne, mais qu'il répond à une localité située dans le duché de Bretagne et à proximité d'une ville appelée Borneffe, c'est-à dire évidemment Bourgneuf (9). C'est ce qui a été très nettement établi dans le travail que nous venons de citer, sans que d'ailleurs l'attention de l'auteur ait paru s'inquiéter de ce que présente d'insolite cette dénomination de baie sans aucune espèce de nom qui la détermine.

Les porlulans, qu'on n'avait pas songé à consulter, à ce qu'il semble, dans la discussion, mettent sur la voie de la véritable signification du mot. Il n'en est guère parmi ceux du XVe siècle, qui n'indiquent la localité en question. Comme on peut le voir d'après l'extrait reproduit ici du portulan de Viladesles, un des beaux spécimens de ce genre que possède notre bibliothèque nationale, le nom de la Baya s'applique à l'île qui est au sud de l'embouchure de la Loire, à celle que nous appelons aujourd'hui Noirmoutier (9).

 

 

Viladestes.jpg
portulan de Viladesle

 

Le nom ne pouvant à la fois désigner une île et une baie, il faut évidemment chercher un autre sens. Ce ne peut être autre chose qu'abbaye, sous une forme qui rappelle celle qui a prévalu enitalien, badia. L'abbaye qui pendant un siècle au moins prêta ainsi son nom à l'île, n'est pas cetantique monastère fondé par saint Philibert, ruiné par les Normands, d'après lequel est encore désignée aujourd'hui la petite capitale de Noirmoutier. C'est celle qui fut fondée plus tard et dont on voit les ruines à l'extrémité nord-ouest de l'île. On la trouve désignée dans la carte du Poitou par Pierre Roger (1579), sous le nom d'Abbaye blanche, par opposition à Noirmoutier situé à quelque distance. Dans un rapport
adressé aux autorités hanséatiques de Dantzig, un capitaine de navire raconte qu'à la suite d'une échauffourée entre Anglais et Hollandais, les deux partis se réunirent, pour signer un accord, dans un monastère, qui doit être notre abbaye (10) . Par sa position, c'était le premier objet qui devait signaler la côte aux marins venant du large, circonstance qui explique suffisamment que ceux-ci l'aient adoptée comme moyen de désignation de l'île entière.

Qu'allaient donc chercher Anglais, Hollandais et surtout Hanséates dans ce port de la Baya ou de l'Abbaye ? Sans doute les expéditions étaient mises à profit pour se procurer quelques-uns
des produits du pays, les vins de la Loire, les toiles à voile de Bretagne; mais il n'est pas douteux que le motif déterminant de ces lointains et périlleux voyages était l'acquisition du sel. C'est le but expressément spécifié dans les documents hanséatiques qui concernent ce coin oublié de notre littoral. D'ordinaire c'était à Dantzig que s'organisaient les expéditions. Elles se composaient de plusieurs navires, qui devaient naviguer de concert, sans qu'il fût interdit à la petite flotte de se grossir en route d'autres navires hanséatiques; mais il fallait faire deux étapes obligatoires, l'une au Zwin (port de Bruges), l'autre dans un port anglais, et arriver ainsi sans se séparer à la Baya. Précautions utiles dans des mers où les Hanséates ne se sentaient pas chez eux ! Les mêmes prescriptions réglaient le retour. En somme, bien qu'on doive admettre, que par occasion quelque navire hanséatique pût bien se hasarder jusqu'à la Rochelle, Brouage, Bordeaux et même Lisbonne, la Baya était le terme extrême de leurs expéditions régulières.

Remarquons qu'en effet les consommateurs des contrées septentrionales de l'Europe devaient pousser jusqu'à cet endroit pour se procurer directement et sans intermédiaire le sel marin. Les marais salants de Bourgneuf et de Guérande marquent l'extrême limite jusqu'à laquelle la préparation du sel marin peut s'accomplir dans de bonnes conditions. Plus au nord, la faiblesse de l'évaporation et l'excès d'humidité ont toujours empêché cette industrie de s'établir. Encore même ne sait-on pas combien nos salines de l'Ouest, dont on trouve les produits lourds et humides, ont peine à supporter la concurrence de nos salines de l'Est et du Sud ? C'est donc en définitive une circonstance climatérique et géographique qui a réglé sur notre littoral l'extension du commerce des Hanséates. Aujourd'hui on voit régulièrement les navires norvégiens apporter dans le port de Cette leurs bois et leurs goudrons, en échange du sel marin, que réclame la principale industrie de la Norvège, celle de la conservation du poisson. Nos Hanséates du XVe siècle ne pouvaient entreprendre d'aussi aventureuses expéditions, dans l'état où se trouvait alors le régime du commerce maritime ; et certainement, sans l'appât de cette denrée de première nécessité, ils n'eussent pas entrepris de s'avancer même jusqu'à la Loire, déjà si loin en dehors de leur orbite régulier d'action.

On a ainsi un exemple nouveau de l'influence historique que le commerce du sel a exercée surles relations entre les peuples. Peu de produits ont autant contribué à ouvrir des voies nouvelles, à relier des contrées éloignées, à stimuler l'esprit commercial. Les salines du Sahara lui ont fourni le principal élément de son trafic avec le Soudan. Les mines de sel répandues au nord des Alpes orientales furent, longtemps avant la conquête romaine, fréquentées par le commerce (11) . Rome elle-même fut à l'origine, d'après Mommsen, un marché de sel pour les peuples de la Sabine. Les salines du Poitou et de l'embouchure de la Loire ont provoqué des relations qui n'eussent pas existé autrement, entre les habitants de la Bretagne et les riverains de la Basse-Vistule.

P. VIDAL-LABLACHE.

Revue de géographie 1885 (A8 T16 01/06 1885)
Source Gallica

 

 

1/ Bibl. Saint-Marc à Venise.
2/ Bibl. nationale. 
3/ Bibl. nationale.
4/ Bibl. Saint-Marc
5/ Descrittione di tutti i paesi bassi, p. 162 (Anvers, Plantin, 1585).
6/ Sartorius, Urhundliche Geschichie des Ursprungs der deulschen Hanse, berausgegeben von Lappenberg. Hamburg, 1830. — Em. Worms, Histoire commerciale de la Ligue hanséatique. Paris, 1864. 
7/ Handels und Gewerbe Geschichie Dantzicjs unier der Herrschaft des deutschen Ordens. Leipzig, 1858.
8/ Lettre du comptoir hanséatique de Dantzig au duc de Bretagne (1426). — Rapport sur un combat livré en 1443 entre vaisseaux anglais et hollandais dans la Baie. (M. — Missiv.111,22, 38). ) 
9/ S'il fallait une preuve de plus de l'application qu'il convient de faire de ce nom, on la trouverait dans ce fait que le mot est écrit dans plusieurs cartes du temps à rebours, suivant le procédé employé pour distinguer la nomenclature insulaire de là nomenclature continentale. — Des portulans le nom passa aux premières cartes gravées.
L'île est désignée de la même façon dans la première carte gravée de la France moderne que nous connaissions, celle qu'inséra Nicolas Donis à la suite de la Géographie de Plolémée en 1482 (édition d'Ulm).

10/ Rapp. (Miss. III, 38).

11/ Fouilles à Hallstadt en 1846, dont les résultats, importants pour l'histoire du commerce ancien, se trouvent au musée archéologique de Vienne.

 

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Dimanche 6 mars 2011 7 06 /03 /Mars /2011 00:05

                Jules Clarétie raconte dans La Vie à Paris (1881) comment la chaire de littérature de l'Ecole polytechnique échappa à Léon Halévy pour être donnée à un député de la Loire-Inférieure : Paul-François Dubois, fondateur du Globe, "écrivain d'une valeur rare, mais d'une pitoyable éloquence". Le jeune Halévy était israélite et Dubois député. Cela se passait vers 1834.
                 Quelques années plus tôt, le futur administrateur de la Comédie française (dans un article publié au début de 1867) avait déjà évoqué Dubois d'une façon que Sainte-Beuve avait trouvé en partie désobligeante :

 

"Je ne saurais dire en quelle année, mais, au temps du journal le Globe, M. de Sainte-Beuve se prit de querelle avec un certain Dubois (de Nantes), qu'on appelait, aussi Dubois (de la Loire-Inférieure). La discussion avait été chaude, et, comme toujours, M. de Sainte-Beuve refusait avec une obstination colère.
- Alors, dit le Breton, il faut se battre.
- Eh bien ! nous nous battrons, dit M. de Sainte-Beuve.
Le Globe tout entier était en ébullition, en révolution. Les doctrinaires poussaient les hauts cris. Comment empêcher cette rencontre ? Tous, M. de Rémusat, M. Duvergier de Hauranne, M. Duchâtel, s'étaient mis en campagne. Impossible de calmer les adversaires.
Le pistolet était l'arme choisie. La légende veut (qui me dira que la chose est vraie ?) que M. de Sainte-Beuve soit arrivé sur le terrain avec un pistolet du temps de François Ier, que lui avait prêté Fontaney.
Le duel eut lieu à Romainville, dans le bois. La rédaction du Globe n'était pas loin, attendant le résultat du combat. Il pleuvait à torrents, et, sans plus d'émotion, M. de Sainte-Beuve attendait, s'abritant sous un parapluie.
On lui fait observer qu'il ne peut se battre en tenant ce parapluie à la main. Il déclare qu'il le gardera.
Mais c'est contre toutes les règles du duel !
Messieurs, répondit le poète, M. Dubois m'a promis de me tuer aujourd'hui. Soit. Je consens à être tué, mais je ne veux pas être mouillé !
Et il garda son parapluie.
Sans plaisanter, toujours est-il que MM. De Sainte-Beuve et Dubois (de Nantes) échangèrent quatre coups de feu. Il n'y eut point de blessures, pas même au parapluie. Les témoins intervinrent, et chacun rentra chez soi."

 

Duel-Dubois-SteBeuve_1830.jpg

 

Le 15 février 1867, Sainte-Beuve écrit à Jules Clarétie, il confirme l'anecdote et donne quelques précisions :

 

"Je voudrais bien, et pour vous tout seul, vous dire quelques mots de l'anecdote que vous racontez et dont une partie (la plus plaisante) est tout à fait exacte. Mais, quoique Fontaney eût le goût des panoplies et des armes du moyen âge ou de la renaissance, le pistolet dont vous parlez était bien un pistolet d'arçon que Fontaney avait conquis sur un gendarme dans les journées de juillet ; car c'était peu après ces journées qu'eût lieu cette querelle, et la fièvre qui régnait alors dans l'air n'y nuisit pas.

 

Le maître de la critique littéraire du XIXe siècle rend ensuite justice à son adversaire de jadis méconnu du jeune littérateur (Clarétie a 27 ans) :

 

"Mais là où vous auriez une légère rectification à faire et très juste, c'est en ce qui concerne le certain M. Dubois. M. Dubois, créateur avec Pierre Leroux (en 1824) et fondateur du Globe,  depuis député et directeur de l'Ecole normale, est vivant, fort vert d'esprit. C'est un homme sur les seconds plans, d'un talent et d'une verve remarquables. Nul plus que lui ne serait à même de renseigner un jeune critique sur tout le mouvement de la critique française de 1815 à 1830. Il y a marqué par ses vues, son excitation, son stimulant : nul ne sait mieux que lui l'histoire littéraire sérieuse de cette période de la Restauration. Il porte aujourd'hui la peine d'avoir délaissé les lettres, et, si votre article lui a passé sous les yeux, ce mot de certain a dû lui entrer dans le cœur comme un trait aigu. Comme il n'écrit pas et ne publie rien, il ne fournit malheureusement pas d'occasion de réparer. Mais que de beaux ouvrages je lui ai entendu ébaucher le matin au lit, après une nuit d'insomnie ! que de beaux romans vendéens et chouans à la Walter Scott ! que de beaux projets d'histoire du christianisme avant Renan ! et tout cela s'est perdu en improvisations. Et c'est moi l'adversaire d'un jour et l'homme au pistolet qui m'en souviens encore le mieux.

 
- Donc, écrivains, produisons tant que nous en avons la force et pendant qu'il en est temps.
                                                                               

                                                                                           

 


 

 

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Samedi 19 février 2011 6 19 /02 /Fév /2011 11:14


               L'année 1860 est celle des débuts de Paul Perret dans la Revue des Deux Mondes. Il va y publier 7 romans et nouvelles en 7 ans. Il retrouvera les pages de cette publication prestigieuse au début du nouveau siècle.
              En 1860, La Revue des Deux Mondes est devenue, sous la direction de son fondateur François Buloz, qui la dirige toujours, la première revue française. D'orientation orléaniste et même  Thiériste, comme son fondateur, la revue qui comptera 25000 abonnés à la fin de l'Empire, a une solide réputation littéraire. Contrairement à ses éphémères concurrents, elle peut se montrer anti-cléricale. Georges Sand et Victor Cherbuliez en sont alors les grands auteurs. Leur veine est celle de l'idéalisme et du moralisme si l'on accepte d'anticiper sur les qualificatifs que leur appliquera Emile Zola dans les grands débats de la décennie suivante autour du roman naturaliste. Leur école est celle dont se réclame aussi Paul Perret.
               En 1878, dans son article sur les romanciers contemporains (lien) Zola égratigne quelque peu une revue aux abois qui a la spécialité de fabriquer des académiciens. Voici un autre point de vue, antérieur de quatre ans, qui, s'il souligne la qualité de quelques auteurs que Zola éreinte, ne cache pas son regret de leurs prédécesseurs de la génération de 1830. De ce qui est aussi un portrait de famille collectif, je ne retiens que la figure des hommes d'Etat et des romanciers. On y verra de Paul Perret et de ses devanciers en littérature idéaliste, des portraits plus flatteurs que ceux de Zola :

 

Si vous descendez la rue Bonaparte, à gauche en venant du quai, arrêtez-vous au numéro 19 vous verrez sur une plaque de marbre blanc se découper en lettres d'or, ces simples mots « Revue des Deux Mondes. » La maison, ironie suprême! est située juste en face d'un bureau du Mont-de-Piété. Les collaborateurs auraient plus de ressources en face, disait un romancier déconfit.

[…]

 

Voici François Buloz, le fondateur :

Buloz-2.jpg

L'homme est terrible à voir, grand d'une énorme encolure, droit malgré ses 70 ans, mais marchant avec peine,
rasé, une lèvre livide et puissante, la tête carrée, également rase; borgne, qui ne le sait?.. Mais c'est la lèvre surtout, la lèvre pendante qui vous menace on dirait le bord de la coupe, qui va déverser des flots de paroles violentes. La voix est d'une rudesse plaisante. Il est sourd, très sourd.

[…]

Cousin disait de lui «Toutes les mauvaises qualités qu'il faut pour être directeur de Revue. »
Toutes les convenances, toutes les humanités, l'éducation, le respect humain et le respect des autres, tout cela
le laisse froid. Il est parfaitement sincère et tout d'une pièce. Cruel à plaisir, volontiers économe, avec cela une connaissance inconcevable de la grammaire et de la typographie. Le premier correcteur de France. Un goût restreint, pesant, mais en son genre absolument sûr, un flair inouï de son public, un flair égal de la sorte de talent qui ne lui convient pas. A repoussé Balzac. Se croit et se dit le premier critique de son temps. Dur aux inconnus ne fait de cas dans la revue que du roman et de la chronique politique. N'a qu'une préoccupation, chercher les fautes de français dans les manuscrits qu'il prend la peine de lire. Quand il en découvre une, il ne l'envoie pas dire au coupable. Il l'a jeté une fois, en plein nez à Feydeau le plus curieux, c'est qu'il avait raison.

Avec cela, des haines sauvages M. de Sacy entre autres.
De même sur Sainte-Beuve, qu'il a toujours détesté et qui le lui rendait bien. En 1840, le nouveau ministère Guizot avait entrepris de gagner Sainte-Beuve on lui offrait la Bibliothèque Mazarine, et cela par l'intermédiaire de Buloz. Il refusait avec indignation. Sa mère arrive au moment où il était sorti, et dit: « Ne le croyez donc pas ; nommez-le toujours. On verra bien après. » Ainsi fut fait. Sainte-Beuve fut nommé et accepta, au grand scandale de ses amis du National.

Autre prétention du maître: c'est une tête politique; il le dit, et avec quelque raison, en ce sens qu'il conçoit tout de suite et à merveille, le parti qu'il pourra tirer de tel mouvement de l'opinion, de tel gouvernement, de tel ordre de choses. Sa brutalité se complique de beaucoup de subtilité, alliance plus fréquente qu'on ne croit chez ces natures de paysan. Il a toujours un pied dans les chancelleries. Il fut l'ami de Cavour. D'ailleurs, la politique italienne le charme il trouve cela littéraire, parlementaire et suffisamment anti-clérical. Car, à la Revue on est encore dans les traditions de l'orléanisme, première manière, voltairien et libertin, comme on disait au grand siècle.

Inventé et soutenu par les ministres de Louis-Philippe, Buloz au fond est toujours resté parlementaire.

[…]

Il était resté très bien avec M. Thiers jusqu'à l'élection Barodet. Là, son vieux bon sens se cabra et il lâcha le président tout net.

On conçoit que nous n'avons ni l'intention ni la place de rappeler ici les noms de tous les hommes éminents et dans tous les genres, qui ont passé par la Revue. Depuis une huitaine d'années environ, une nouvelle génération est arrivée. Musset mort, Mme Sand brouillée avec la Revue. Sandeau n'écrivait que pas ou peu, Prévost Paradol était trop absorbé par la politique militante. Néanmoins quelques uns des hommes de 1830 sont encore restés les confidents de la maison c'est de ceux-là que nous voulons dire un mot aussi bien que des écrivains dont la collaboration a été ou est assez régulière pour qu'il soit d'usage de dire d'eux  « M. un tel de la Revue des Deux Mondes ».

[…]

Buloz eut l'habileté d'attirer à lui ou de produire la plupart des hommes de cette merveilleuse génération de 1830 qui ont laissé une trace dans l'histoire littéraire du siècle présent.

En feuilletant seulement les deux premières années de la monarchie de Juillet, nous trouvons successivement la Vendée après le 29 juillet, par Alexandre Dumas ; Plick et Plock, et les Voyages de Narcisse Gelin, par Eugène Sue; les Scènes du Désert, Stello ou les Consultations du docteur Noir, d'Alfred de Vigny l'Enfant
Maudit, de Balzac; le Fragment d'un voyage aux Alpes, par Victor Hugo; l'Allemagne. et la Révolution, d'Edgar Quinet.; […] des Eludes sur les mœurs des Américains, par Jouffroy. Quels noms! quels hommes! Voilà ce qu'était la Revue alors. Est-ce elle qui a déchu ? Est-ce nous ? Grave question !

Revenons à nos portraits.

 

Les hommes d'Etat

 

M. Guizot.

Buloz, qui ne respecte rien, s'incline devant cette grande autorité. Il dit volontiers « Mais M. Guizot lui-même me demande des conseils, » Vieillesse verte et militante, qui n'a eu qu'un tort, celui d'oublier que les princes donnent et ne prêtent jamais.

M. Charles de Rémusat.
Le trait particulier de cet homme si indifférent a tout, c'est qu'il exerce une certaine puissance sur Buloz. Il est même le seul avec Forcade qui ait eu ce privilége. Pourquoi? Parce, que le vieil ours alpestre n'a jamais pu comprendre qu'on fût si détaché de tout, et qu'il considère ! ce détachement parfait comme une chose
surnaturelle.

[…]

M. le comte d'Haussonville. 
Le judicieux et sagace historien du Concordat. Fils d'un chambellan du premier empire, comme M. de Rémusat. L'un des esprits les plus sincèrement libéraux de ce temps. D'une surdité qui n'a de comparable que celle de M. Buloz.

M. le duc DE Broglie.

L'un des parrains de l'orléanisme clérical. A, par suite, déserté la Revue pour le Correspondant. En 1867, M. Renan ayant fait paraître un article peu orthodoxe, intitulé L'Avenir des religions, M. de Broglie, qui était du conseil de surveillance, donna sa démission et se défit de ses actions avec éclat, M. Buloz les racheta et y fit
une bonne affaire.


Les romanciers.

 

Mme Sand,

ou, comme on dit encore à la Revue, M. George Sand, Le Berquin rustique et sentimental. est devenu un Berquin philosophe et pédagogique. A troqué pour parler comme au premier siècle les pipeaux pour la férule. Mais quel talent et quelle langue! 0 la dangereuse et incomparable charmeresse.

 
 M. Jules Sandeau.

L'écrivain d'imagination qui écrit le plus purement le français. A fait un chef-d'œuvre, Le docteur Herbeau; Sacs et Parchemins ont fourni le sujet d'une des meilleures comédies modernes.

M. Octave Feuillet.
Buloz avait prévu sa fortune sans la souhaiter vers 1860. […] A obtenu à la Revue, dans ses deux genres, ses plus brillants succès. Présentement, après avoir été le Musset des familles, semble aspirer à devenir le Crébillon fils ou le Rétif de la Bretonne de la bonne compagnie.

[…]

 

M. Paul Perret.
Le plus subtil et peut-être le plus châtié des romanciers contemporains. Nature de païen, au sens élevé du mot, en qui l'amour de la forme est la faculté maîtresse. Analyste délicat et sûr des passions féminines, à l'étude desquelles il se complait. Avait épousé une femme d'un rare mérite, la fille de l'illustre Jouffrov, morte à la fin du siège et des fatigues du siège. A débuté à la Revue en 1861, par Mlle du
Plessé ; a donné ensuite le Prieuré les, Sept croix de pré, la Bague d'Enfer, le Testament Tupfer, l'Amour éternel etc., etc. Un des rares écrivains qui font encore des nouvelles. Beau courage.

 

M. Victor Cherbuliez.

A le voir, on dirait un fils de la haute bourgeoisie qui a eu des malheurs et a été quelque peu maître d'étude. Fin, réservé, serré, étonnamment lettré pour son temps, se croit cosmopolite parce qu'il est Genevois, et moraliste parce qu'il est né protestant critique d'art plein de goût; tempérament de dilettante, non de romancier, assez habile pourtant et assez délié pour réussir dans le roman. Les. qualités dramatiques et de force lui font presque complètement défaut.

[…]


Gustave Hector

Le Figaro 14 et 15 avril 1874

 

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