Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


Lettres à Louis Herbette

 

          A la fin de 1891, Louis Herbette a quitté son poste à la direction de l'Administration pénitentiaire et a du faire face à des accusations de forfaitures relayées généreusement par la presse d'opposition. Dans cette période délicate, Victor Schoelcher soutient le conseiller d'état que le ministère a lavé de tout soupçon et qu’il recommande à ses amis. Il lui écrit depuis sa maison de Houilles où il s’est installé après la session de juin 1893 au Sénat. Ces cinq dernières lettres sont donc écrites lors des quatre derniers mois de la vie de Schœlcher, alors que le poids des années se fait plus lourd et que ses forces physiques déclinent. Cette fatigue est constatée sans amertume excessive dans ses lettres.
          Le 2 décembre est une date importante pour les deux hommes qui partagent le même anti-bonapartisme. Louis Herbette, avec l'aide du député Gerville-Réache organise la venue à Houilles de 40 à 50 républicains pour un hommage au proscrit de 1851. Une plaque de bronze est offerte à Schoelcher pour sa vie de dévouement à la cause de l'humanité. Le document joint, signé des présents heureux de lui témoigner leur attachement quarante-deux ans après le 2 décembre 1851, a été rédigé par Herbette qui a pris soin de mettre en exergue la belle devise que lui inspire l'amitié :
"Comme le droit triomphe de la force, l'amour triomphe du temps par la fidélité". Un compte rendu de cette cérémonie fut publié dans Le Rappel du 4 décembre (1) .
 La lettre écrite le soir même du 2 décembre à Louis Herbette témoigne de l’émotion de Schœlcher et ses dernières lettres montrent combien les ultimes semaines sont pleines du souvenir de cette admirable journée.
 Victor Schœlcher s’éteint dans la nuit du 25 au 26 décembre 1893.


 schoelcher-musée

6- Houilles 3 septembre 93

 

Cher excellent ami

Merci de votre lettre si bonne et de tout ce que vous m'y dites de flatteur, je voudrais le mériter, j'en suis loin  hélas, mais la louange d'un brave homme honnête par excellence qui joint une grande droiture à une haute intelligence me donne de la fierté et m'excite à rester dans la route du bien au milieu de trop vilaines choses dont nous sommes les témoins. Paris respire une trop mauvaise atmosphère, ne voila t-il pas que des gredins devenus scélérats font entrer l'assassinat dans la politique. Je suis épouvanté et dégoûté tout à la fois de la perversité de ce misérable assassin de Lockroy (2) disant : Je suis content de l'avoir manqué non je ne suis pas fâché de ce que j'ai fait, il méritait une leçon, il n'avait pas répondu à 2 ou 3 lettres de moi ! où ces gens la nous mèneront-ils !

Vous avez attendu le scrutin du 20 août (3)  pour aller vous reposer à Pornic et y jouir du bonheur d'être tranquille en famille avec les garçons que vous élevez si bien et avec leur excellente seconde mère. Je vous recommande, sans avoir l'air d'y toucher, vous êtes toujours l'homme viril faisant passer le devoir avant tout.
 Maintenant que vous êtes à Pornic pour vos vacances, jouissez de son délicieux climat sans penser aux affaires, jouissez aussi du bonheur d'être en famille avec les garçons que vous élevez si bien dont vous ferez des hommes , bons français, bons républicains.
 N'était que vous en avez d'excellentes raisons, je regretterais que vous fussiez parti sans venir me dire adieu, j'aime à causer avec vous, j'y gagne beaucoup, vous savez tant et puis nous sommes toujours si bien d'accord sur les vérités éternelles.
 Quant à moi cher ami ma santé est bonne mais j'ai perdu toute force physique, je suis toujours accablé, épuisé et exténué de fatigue, je ne puis me tenir debout trois minutes, je dois me reposer 2 ou 3 fois pour faire le tour de mon jardin en cinq minutes, promenades que je ne fais qu'en me les imposant par volonté, Elisabeth, vous la connaissez assez je crois, m'y suit avec une chaise sur laquelle je m'assieds toutes les trois minutes.
 Je ne suis pas devenu, vous voyez mon cher ami, un gaillard très brillant, mais j'en prends mon parti courageusement, sans me plaindre, d'abord parce que se plaindre ne sert à rien, ensuite parce que je n'ai aucun droit de me plaindre ayant le bonheur de ne souffrir que de l'infirmité de mes 88 ans. Je ne déserte pas l'école des stoïques pour laquelle j'ai toujours eu une grande admiration, mais ma condition n'en n'est pas moins assez misérable, je ne vis plus, je végète, je ne marche plus, je me traîne, je ne fais rien, je me trouve bien que couché sur mon tapis (4)  ou à demi couché et bien accoté dans mon fauteuil, en résumé je suis un homme fini, mais heureusement le cœur ne me manque pas, il est toujours chaleureux, et tant qu'il me restera un atome de force, je serai à vous bien tendrement.

 

V Schoelcher

 

7- Houilles 16 octobre (1893)

 

Bien cher ami

Je suis heureux que vous pensiez à moi quand vous êtes au milieu de votre famille à Pornic, vous avez raison car à compter par l'affection que je vous porte je suis vraiment de votre famille. Plus je vous connais et vous suis à fond, plus je vous aime et vous estime.
 Je vis ici tranquille je respire le bon air à plein poumons mais je ne retrouve pas un atome de force. Je suis toujours exténué de fatigue même en sortant du lit ou cependant j'ai bien dormi. Avec votre bon cœur ne me plaigniez pas trop de mon impotence je ne suis plus bon à rien, je ne puis plus me tenir debout deux minutes sans souffrir un peu du rein mais je ne souffre (pas) quand je suis assis ou couché contentons nous de cet état négatif, il a assez de circonstances atténuantes pour qu'un homme de 88 ans n'ait aucun droit de gémir.
 Quand reviendrez vous ? il me tarde de vous revoir et reprendre nos bonnes longues conversations toujours trop courtes pour moi.
A vous avec tendre affection bien cher ami.

 

V Schoelcher

 

Souvenirs respectueux à votre chère bonne belle mère.


8- Houilles 2 décembre 93

 

Mon bon ami Herbette

40 ou 50 républicains m'ont aujourd'hui comblé d'honneur ou de bonheur en faisant le voyage de Houille pour célébrer l'anniversaire du 2 Xbre.  C'est vous qui les avez rassemblés. Vous l'aviez déjà fait une fois, j'en ai le touchant souvenir rédigé par vous en style lapidaire et en prime par vos soins d'artiste consommé et plein d'âme.
 La visite collective d'aujourd'hui gravée sur bronze n'y est pas plus solidement que dans mon cœur. Dites bien à tous ceux que vous reverrez, si épuisées que soient mes forces physiques, le cœur est toujours bon, et tant que je vivrai il sera à vous tout entier avec gratitude.

V Schoelcher

J'oublie tous les noms, rappelez moi celui de votre ancien collaborateur (5) un excellent homme qui a photographié la belle compagnie que vous m'aviez amenée. Je voudrais lui demander s'il veut me la laisser payer et s'il peut venir ici un jour ou l'autre à son envie la photographie d'une petite fille que j'aime beaucoup ; il aura plaisir à la faire car elle est d'une rare beauté.
 Quelle admirable journée je vous dois aujourd'hui, j'en suis encore ému, quel ami vous êtes ! Qu'il est bon d'en avoir un comme vous ! Je vous embrasse.

 

9- Houilles 6 décembre (1893)

 

Cher bon ami au cœur chaleureux
J'ai encore à vous remercier de l'envoi des vers de Mr Julien Paté ils sont bons de forme et de fonds.
J'ai commandé rouleaux de bois autour duquel on mettra le souvenir si admirablement rédigé par vous et si parfaitement édité par l'excellent homme. De cette façon ils arriveront en bon état par la poste. J'enverrai aussi un exemplaire du souvenir à tous les citoyens qui vous accompagnaient et dont vous me donnez les noms.
J'écrirai à ceux auxquels vous me donnez le conseil d'écrire.
Malheureusement je n'ai pas l'adresse de beaucoup qui ont signé le souvenir chez moi.
A vous de cœur

 

V Schoelcher

 

J'ai écrit à Mr Bos (6)

 

10- Houilles vendredi 8 (décembre 1893) (7)

 

 Cher excellent ami

 J'envoie, non, j'enverrai demain en France et aux colonies 26 exemplaires bien roulés du souvenir comprenant les 12 noms que vous m'avez notés. S'il vous en reste 5 ou 6 ayez la bonté de me les donner, ils me manquent pour les colonies.
 A vous tout entier

 

 V Schoelcher

 

 (1) Janine ALEXANDRE-DEBRAY, Victor Schœlcher, Perrin 1983 p.321
 (2) Le 14 août, Edouard Lockroy, député radical de Paris est blessé près de sa permanence électorale par un cocher du nom de Moore se disant poète.
 (3) Premier tour des élections législatives, Schoelcher écrit le jour du second tour.
 (4) Sa secrétaire a souligné cette particularité des siestes de Schoelcher, qui causa émois et frayeurs aux visiteurs non avisés de cette pratique. Anna LAMPERIERE  Victor Schoelcher, Souvenirs Journal "Le Temps" du 6 janvier 1894.
 (5) Il doit s'agir de Barra, collaborateur de Louis Herbette au Conseil d'Etat. Il publia un fascicule consacré à l'hommage du 2 décembre. Nelly Schmidt, Victor Schoelcher et l'abolition de l'esclavage Fayard 1994 p 248 note 8.
 (6) Charles BOS, rédacteur du Rappel faisait partie des visiteurs de  Schoelcher le 2 décembre. Après sa mort, il rédigera un "Hommage à Schoelcher" paru dans Le Réveil, journal de Fort de France le 30 décembre 1893.
 (7) Il existe 2 lettres de Louis Herbette à Victor Schoelcher les 7 et 9 décembre 1893 dans le fonds privé Victor Schoelcher. Nelly Schmidt, Victor Schoelcher et l'abolition de l'esclavage Fayard 1994 p 248 note 8 op. cité.

 

Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires