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Charles-Robinot-Bertrand.jpg

             Entre le Romantisme Lamartinien et le Symbolisme Rimbaldien, le mouvement du Parnasse théorisé par Théophile Gautier et Leconte de Lisle a dominé un instant la poésie du XIXe siècle. C'était au temps ou le Second Empire laissait la place à une République hésitante. De la parution du premier volume de l'anthologie du Parnasse contemporain publié chez Alphonse Lemerre en 1866 à celle du troisième en 1876, s'écoule une décennie durant laquelle l'écroulement d'un monde provoque chez les poètes un repli vers les fondamentaux artistiques, on parle de la théorie de "l'Art pour l'Art" initiée par Théophile Gautier. L'engagement de l'artiste y est volontairement gommé pour ne retenir que l'expression de la beauté des textes. Le second recueil du Parnasse Contemporain publié en 1871 est dirigé par Leconte de Lisle. Le poète dont les souvenirs d'enfance sont nantais et bretons, Louis Tiercelin s'en souviendra en le mettant en tête du Parnasse Breton contemporain en 1889, fait appel à quelques jeunes auteurs dont un nantais, Charles Robinot-Bertrand qui a fait paraître chez l'éditeur du Parnasse contemporain deux recueils de poésies : La Légende rustique en 1867, et Au bord du fleuve au début de 1870.


Neige blanche  et Le Paysan  sont ses contributions au Parnasse contemporain :

 

Neige blanche

 
Des hauts sommets

Qu'elle est belle avec ses grands yeux,
Ses yeux profonds, mystérieux
Comme le ciel où se déplie
L'ombre des soirs silencieux !
Un amour insensé me lie !

Neige blanche des hauts sommets,
Son âme froide n'a jamais
Compris les tourments de ma vie :
O morts paisibles, désormais
C'est à vous que je porte envie !

Ainsi je racontais mes maux
Aux rochers, aux sombres rameaux,
Éveillant la nuit endormie ;
Et partout j'entendais ces mots :
― Qu’elle est cruelle, ton amie

Au bord du fleuve, an fond des bois,
J'allais seul, et pleurant parfois,
Sans rayon et sans poésie,
J'allais errant, ― lorsque sa voix !...
Combien mon âme fut saisie !

Lorsque sa voix !... Souffles des cieux,
Chœurs des Esprits harmonieux,
Célébrez ma joie infinie,
Dites le mot délicieux
Par qui ma peine fut bannie !

 

Le Paysan

 

Des ombres de la nuit la campagne est voilée.
Nul astre aux cieux. Le vent d'automne dans les bois
Passe, souffle et murmure, et remplit la vallée
De sifflements pareils à de lugubre voix.

Malheur au vagabond qui, malade et sans gîte,
Par ce tempe lamentable erre loin des hameaux !
Malheur au sein pensif où la douleur s’agite,
Et qui veille écoutant la plainte des rameaux

L'ombre s'étend profonde. En vain le cri sonore
Du coq, ardent guetteur de nuit, prédit le jour ;
Au brumeux orient aucun rayon encore :
Le monde est ténébreux comme un cœur sans amour.

Mais que font les clameurs du vent et la nuit sombre
Au rude défricheur du sol, au paysan ?
Le paysan sommeille, enveloppé par l'ombre,
Dans la sécurité dont il est l'artisan.

L'ombre lui dit : — Je mis la paix, la récompense
Des devoirs accomplis et de l'âpre labeur ;
L'oubli des maux passés, c'est moi qui le dispense.
Le grave paysan de l'ombre n'a point peur.

Voyez ! avant le jour le voilà qui s’éveille.
Il va vers le forer ou sous la cendre, dort
Le reste d’un tison recouvert de la veille :
De la cendre, à son souffle, un jet de flamme sort.

La flamme éclate et brille, et l'âtre s'illumine ;
Et lui, prés du loyer crépitant et joyeux,
Recueilli, vers le monde inconnu qu’il devine
II élève en priant son cœur religieux.

Il prie : en doux espoirs abonde sa prière.
Si j'ai failli, dit-il, mon Dieu, pardonne moi.
Et Dieu se communique à son esprit sincère.
O paysan mon cœur ému prie avec toi

La prière a rendu pure son âme forte ;
D'un morceau de pain noir il a fait son repas ;
De l'antique logis ouvrant l'étroite porte,
A présent vers l'étable il dirige ses pas.

Les grands bœufs, à genoux au milieu de la crèche,
Mêlaient aux bruits de l'air leur long mugissement ;
II pose devant eux l'herbe tendre et l'eau fraîche,
Puis il lie à leur front le joug solidement.

Il les conduit alors à la dure journée,
Et, pendant qu'il chemine il chante un gai refrain ;
Et la charrue, avant que l'aube ne soit née,
A plongé dans le sol son éperon d'airain.

Le pauvre paysan poursuit sa tache austère
Sous les pleurs du matin et sous le froid brouillard ;
Mais qu’importe ? le soc aigu fouille la terre
Où la blonde moisson ondulera plus tard

 

(Le Parnasse contemporain Vol. 2 1871 Alphonse Lemerre éd. Paris)

 

             L'irruption dans le Parnasse vaut au nantais une célébrité éphémère qui le propulse à la présidence de la Société Académique en 1872. Mais l'homme est tourmenté, obsédé par une  passion de l'art poussée jusqu'à l'angoisse maladive écrit Joseph Rousse dans son Etude sur la Poésie bretonne du XIXe siècle (1895). Abandonnant la poésie, Robinot-Bertrand s'essaye au roman philosophique. Les Songères dont Rousse dit d'abord du bien dans le texte suivant, est rejeté par le même comme de peu d'intérêt dans l'étude de 1895.
             En 1885, Charles Robinot-Bertrand s'éteint privé de raison dans une clinique nantaise de la route de Rennes. Peu de poètes ont à ce point et si tragiquement incarné les théories de l'Art pour l'Art.
             Au lendemain de sa mort, son ami Joseph Rousse lui rend cet hommage dans la revue de la Société Académique de Nantes.


M. Charles ROBINOT-BERTRAND.

La Bretagne vient de perdre un de ses poètes les plus distingués. M. Charles-Edouard Robinot Bertrand, après avoir langui trois ans dans une maison de santé, s'y est éteint, à Nantes, le 24 octobre.
Il était né à Basse-Indre (Loire-Inférieure), le 27 mai 1833. Ses goûts artistiques lui venaient de race. Son aïeul paternel était sculpteur, ainsi que son oncle Charles-Guillaume Robinot-Bertrand, auteur de plusieurs des statues qui ornent le palais de la Bourse, à Nantes.
Ayant achevé ses études de droit à Paris, en 1857, M. Charles Robinot-Bertrand fut inscrit la même année au barreau nantais ; mais il ne cessa de cultiver les relations littéraires qu'il avait nouées dans la capitale. Il donna de nombreux articles au Courrier de Nantes et au Phare de la Loire, et en 1866 fit paraître son premier poème, les Casseurs de pierres, qui, par sa forme savante, la pensée philosophique et le souffle généreux qui l'animent, attira sur lui l'attention des connaisseurs.
En 1867, il publia à Paris, chez Alphonse Lemerre, la Légende rustique, œuvre de longue haleine, renfermant de vraies beautés, dont M. A. de Pontmartin fit l'éloge dans la Gazette de France, et que signala M. Ordinaire dans la Revue des Deux-Mondes. Les Annales de la Société académique de Nantes (1867) contiennent une étude approfondie et judicieuse de M. Biou sur ce poème.
Au commencement de 1870, le même libraire édita un nouveau volume composé de poésies détachées et intitulé : Au bord du fleuve. M. Robinot-Bertrand s'y montre en progrès ; des sujets bien choisis, des images neuves et fraîches, le vers manié avec une habileté rare, font de ce recueil un ouvrage remarquable. M. Emile Deschanel, dans le Journal des Débats, M. Laurent Pichat, dans le Phare de la Loire, l'apprécièrent ainsi.
J'en extrais une pièce touchante :

 

Pourquoi veux-tu que je m'éveille ?

 

Du voile des morts revêtu
Lazare gisait sur la pierre.
Jésus dit : « Ouvre la paupière ;
Lazare, ami, m'entends-tu ? »

— « Seigneur, dans le ciel moins livide
Le printemps est-il né? Les airs
Sont-ils plus doux ? Les prés plus verts? »

— « Ami, le même souffle aride
Passe encor sur les champs déserts. »

— « Le riche à l'indigent qui pleure,
Seigneur, donne-t-il de son pain ? »

— « Au seuil de la riche demeure,
Ami, le pauvre implore en vain. »

— Seigneur, le sage au cœur farouche
Chasse-t-il l'injure à la bouche,

Le repentir tremblant qui fuit ? »
— « Le cœur du sage est dans la nuit. »

— J'ai vu la multitude vile
Courber le dos, et, sans combat
Ainsi qu'une brute servile,
Porter le licol et le bât :
A-t-elle enfin brisé sa chaîne ? »

— « La foule est esclave, et la haine,
Lazare, en son cœur toujours bat. »

— « Du moins, l'espérance divine
Jette dans l'homme ses lueurs ?

Il croit? Et son âme devine
Une autre destinée ailleurs ? »

— « L'espérance, mourante flamme,
Illumine à peine son âme,
Lazare, et la terre est en pleurs. »

— Jésus, puisque tout succombe,
Puisque, sous l'éternel effort

Du mal, le bien chancelle et tombe,

Laisse dormir celui qui dort.

Ici, vois-tu, je fais un rêve

Plus beau que la réalité.

Et que ne peut tuer le glaive

De la dure fatalité ;

Je crois, pendant que je sommeille,

A l'amour, à la liberté :

Pourquoi veux-tu que je m'éveille ? »

— Ami, je porterai donc seul

La croix pesante qui me blesse ? »

Or, Lazare, à ces mots, se dresse
Et sort vivant de son linceul !

 

Tout en travaillant a ces poèmes, M. Robinot-Bertrand avait écrit en 1869 une nouvelle, L' Insomnie de Claude, dans la Revue populaire de Paris, et une autre, le long de la mer, dans la Revue de Bretagne et de Vendée. La Revue contemporaine inséra la même année cinq de ses pièces de vers.
En 1871, il collabora au Parnasse contemporain où figurent deux de ses poésies : Neige blanche des hauts sommets et le Paysan.
La Société académique de Nantes l'élut pour Président, en 1872, et à la séance publique annuelle de 1873, il prononça un beau discours sur l'Art, où il s'inspira heureusement des souvenirs que lui avait laissés un récent voyage en Italie.
En 1874, sa gracieuse idylle, la Fête de Madeleine, eut un très vif succès.
Abandonnant les vers pour quelque temps, il composa un roman philosophique, les Songeres, qui parut en 1877, et mérite d'être lu avec soin. On y trouve des descriptions d'une
extrême élégance. Des articles sur ce volume ont été publiés dans le Français, le Correspondant, le Journal de Paris, la Revue britannique, le Moniteur universel.
M. Robinot-Bertrand était un artiste consciencieux dont les œuvres, mûries à loisir, portent l'empreinte d'un esprit désireux d'atteindre à la perfection de la forme. Il avait exercé quelque temps les fonctions de juge de paix à Vertou (Loire-Inférieure), après le 4 septembre 1870, et celles de Conseiller de Préfecture, à Nantes, depuis 1880 jusqu'en 1882, époque où son intelligence commença à subir la crise douloureuse qui l'a conduit lentement au tombeau.
Il a été inhumé près de sa mère, le 27 octobre, à Basse-Indre, dans le cimetière voisin de l'église romane, sur un coteau d'où l'on domine la vallée de la Loire.
Après y avoir accompagné son cercueil, étant resté quelques heures au milieu des souvenirs du poète qui fut mon ami, j'ai essayé de lui rendre un dernier hommage en écrivant les vers qui suivent :

 

Le convoi d'un poète

 

La cloche tristement tintait sur la colline ;
Dans les prés inondés, les peupliers jaunis
S'inclinaient sous le vent qui chassait la bruine ;
La Loire, au pied du bourg, roulait ses flots ternis.

Quelques rares amis suivaient le doux poète
A son pays natal revenant pour dormir.
Sol maternel sur toi qu'il repose sa tête,
Son front endolori qui l'a tant fait souffrir !

Oh ! que l'oubli vient vite autour de ceux qui souffrent
Et qui ne peuvent rien pour les plaisirs d'autrui !
Dans l'abîme du temps combien de noms s'engouffrent
Sur qui, durant un jour, un rayon avait lui !

C'est ici qu'il rêva sa Légende rustique,
Qu'il médita ses chants au bord du fleuve écrits,
Devant cet horizon brumeux et poétique,
Dans ces prés verdoyants plantés de saules gris.

Il aimait ces îlots où volent les mouettes,

La pente qui conduit au sommet du coteau,
Ces humides sentiers pleins de bergeronnettes,
Ces cyprès qui vont faire une ombre à son tombeau.

Dors en paix, pauvre corps, après tant d'amertumes
Si les yeux pour jamais sont clos par le sommeil,
L'esprit qui t'habitait, fuyant nos tristes brumes,
D'un coup d'aile est monté vers le divin soleil.

 

Basse-Indre, 27 octobre 1885.

Joseph ROUSSE.
Annales de la Société académique de Nantes et du dép. de Loire Inférieure
V 6 1er S. 1885

 

 

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