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          En 1864, l'écrivain originaire de Paimbœuf Paul Perret épouse à Paris Marie Léonisse Reinera Jouffroy (1837-1871) fille du philosophe Théodore Jouffroy (1796-1842) professeur au collège de France et député du Doubs. Le souvenir de ce beau-père (il ne l'a pas connu) qui allie à sa réputation de philosophe, celle d'un journaliste et homme politique libéral, a également pu jouer un rôle dans le début de la carrière de Paul Perret en lui ouvrant quelques portes ou en influençant ses choix politiques à la fin du Second Empire.
          "Philosophe et moraliste d'un esprit aussi élevé que fin, et d'un caractère indépendant jusqu'à la fierté ombrageuse" écrit François Guizot (1) de son ami Théodore Jouffroy qu'il vient consulter sur les affaires de l'Etat peu avant sa mort en 1841. Philosophe dont l'œuvre, pour le biographe de Guizot (2) , mérite d'être revisitée, Jouffroy est élève à l'Ecole Normale de Paris à la fin de l'Empire. Agrégé, titulaire d'une thèse de philosophie, il enseigne au collège Bourbon et à l'Ecole Normale jusqu'à sa fermeture en 1822 pour cause d'agitation politique contre le régime de la Restauration. Opposant politique libéral, il ouvre un cours privé de philosophie que Sainte-Beuve fréquente, puis rejoint son condisciple Dubois co-fondateur du Globe. Journal littéraire et philosophique d'opposition, le Globe, futur journal des Saint-Simoniens (sous l'influence de Sainte-Beuve) offre à Jouffroy et à ses amis Normaliens une tribune. Le philosophe y publie en 1825 parmi une quarantaine de textes, un article remarqué : Comment les dogmes finissent où il traite de la mort des religions. Son retour à l'Ecole Normale est suivi de son accession à la chaire de philosophie ancienne au Collège de France et de son élection à l'Académie des sciences morales et politiques (1833). Il est député depuis 1831. De santé fragile, il doit accepter en 1836 de son ami Guizot une mission de recherche dans les bibliothèques d'Italie. Il ne peut occuper longtemps ses dernières fonctions à la Faculté de lettres de Paris et au Conseil royal de l'Instruction publique. Il meurt au début de 1842, ne désirant auprès de lui que sa femme et ses deux enfants, Charles, et Marie qui n'a que cinq ans à la mort de son père.
        "La grande affaire de M. Jouffroy fut la connaissance de la destinée humaine, il la donna pour but à la philosophie" écrit Taine (3) . Mais lui-même, comme d'autres biographes et commentateurs de Jouffroy voit en lui plus qu'un penseur faisant table rase des idées reçues et des croyances antérieures, un poète et une "âme romantique". Taine l'imagine écrivain, Victor Giraud (4) constate ses beaux dons pour l'écriture, sons sens de l'observation et regrette les nombreux romans "dont l'intérêt dramatique et vivant" eut pu être "rehaussé par la noblesse de l'inspiration et par la richesse pénétrante de l'observation morale." La sensibilité de Jouffroy s'exprime particulièrement dans la correspondance échangée avec son ami et nantais d'adoption Paul-François Dubois. Elève à l'Ecole Normale avec Jouffroy, professeur de mathématiques à Guérande, Dubois est aussi journaliste et lance Le Globe. En 1830, il participe à la Révolution de Juillet. Il est élu député l'année suivante par le collège électoral de Nantes, re-élu jusqu'en 1848, on ne l'appelle plus que Dubois de la Loire-Inférieure. Un duel fameux l'oppose à Sainte-Beuve qui préfère Dubois de la Gloire-inférieure. (5)  Critique littéraire reconnu, il est élu directeur de l'Ecole Normale de la rue d'Ulm qu'il dirige de 1840 à 1850. Dans la dernière lettre conservée (6) de Jouffroy à Dubois, (1836) le correspondant évoque leur commune histoire : "Elle est aussi celle de notre époque, et le jour où nous l'écrirons, vous en caractère de feu, comme l'exigent votre imagination et votre cœur, moi d'une manière plus précise et plus logique, comme le comporte ma nature philosophique, soyez sûr que nous ferons battre à l'unisson bien des âmes et que nous rallierons à nous bien des esprits …" Dubois , qui meurt en 1874, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, projetait d'écrire une biographie de son ami. Ses notes publiées par Adolphe Lair (7) se veulent la présentation de trois philosophes de l'école spiritualiste du XIXe siècle: Victor Cousin le métaphysicien, Jouffroy le psychologue et Damiron le moraliste et l'historien.

 Victor-Cousin-2

Victor COUSIN  (vers 1820)   lithographie par Maurin

             Victor Cousin, fondateur de l'école éclectique et roi des philosophes sous la Monarchie de Juillet, professeur à peine plus jeune que son élève Jouffroy vers 1820, exerce sur ses disciples une autorité qui ne permet pas à ceux-ci, dont Jouffroy, une grande originalité. Ce dernier est cependant cité comme un des principaux qui se démarqua de son maître en suivant Descartes et Maine de Biran, premier représentant de l'école spiritualiste, et en établissant la distinction entre psychologie et physiologie, confondues dans certaines écoles . Le 13 mars 1842, Victor Cousin, ancien ministre de l'Instruction publique de Thiers, prédecesseur de Dubois à la direction de l'Ecole Normale, prononce au nom de l'Académie des sciences morales et politiques l'éloge funèbre de son ancien élève.

 

 (1)  François GUIZOT, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps tome 7 p. 7
 (2) Laurent THEIS, François Guizot, Fayard 2008 p 246
 (3)  Hyppolite TAINE, Les philosophes français du XIXe siècle 
 (4)  Victor GIRAUD, Une âme romantique Théodore Jouffroy, Portraits d'âmes 1929
 (5)  JC Cozic, D. Garnier La presse à Nantes T1 L'Atalante Nantes 2008
 (6)  Correspondance de Théodore Jouffroy publiée en 1901 par Adolphe Lair
 (7)  Ses notes ont été reprises par Adolphe Lair, à qui l'on doit la publication de la correspondance de Jouffroy,  dans Cousin, Jouffroy, Damiron, souvenirs par Dubois de la Loire- Inférieure, Paris Perrin 1902

 

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