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                A la recherche du portrait d’un écrivain méconnu du Pays de Retz, Paul Perret, mon attention fut retenue par une note du célèbre (au moins dans les dépôts d’archives de Nantes) répertoire de bio-bibliographie de Kerviller, sympathique ingénieur des Ponts et Chaussées du XIXe siècle qui mit son érudition au service des chercheurs des temps futurs. A l’article Perret, il écrivait : Notice et portrait dans "Nos écrivains" de S. Patrice. Quelques semaines d’investigations plus tard, et avec beaucoup de chance, j’ai devant les yeux un curieux bouquin, intitulé en effet « Nos écrivains » attribué à Saint-Patrice, illustré par Lilio, publié en 1887 par la maison Georges Hurtrèl, artiste-éditeur à Paris. L’auteur, dans sa préface proteste de la modestie du projet qui se propose d’être avant tout une galerie de portraits :

               J’ai toujours eu, pour ma part, la curiosité de connaître les physionomies des écrivains dont les romans m’avaient plu, des poètes dont les vers m’avaient séduit, des dramaturges dont les pièces m’avaient captivé et je pense que beaucoup doivent éprouver le même sentiment.
               Ce volume, le premier d’une série où défileront comme dans une galerie, tous les écrivains contemporains, historiens, romanciers, auteurs dramatiques, poètes ou journalistes, a pour but de satisfaire cette curiosité.
 La petite notice qui accompagne chaque portrait est plutôt une légende qu’une biographie proprement dite : car s’il se fût agi de traiter, selon leurs mérites et leurs œuvres, les écrivains que je vous présente sommairement, il aurait fallu d’abord presque autant de volumes que de noms, et ensuite et surtout une plume plus autorisée que la mienne pour entreprendre cette tâche.
                Saint-Patrice
 
               Suivent 155 portraits d’écrivains, pour quelques uns d’entre eux, célèbres (Bourget, Daudet, Dumas fils, de Goncourt, Hugo, Maupassant) pour d’autres oubliés comme Ignotus de Saint-Philbert de Grandlieu ou Perret de Paimbœuf.
           Avant de proposer à mes lecteurs quelques uns de ces portraits, il fallait d’abord, identifier ce Saint-Patrice, ce fut simple puisque en toute modestie, il s’est consacré une notice :
 
 SAINT-PATRICE (le baron HARDEN-HICKEY, dit)
           Le directeur et fondateur du Triboulet est né le 8 décembre 1854, d’une vieille famille irlandaise, qui trace son origine à Milesius, roi d’Espagne […]
 (Suivent quelques éléments de la généalogie des Harden …)
           Il fit ses études au collège des Jésuites à Namur et passa ensuite deux ans à l’Université de Leipzig pour faire des études de droit, mais où la majeure partie de son temps se passa à ferrailler dans des duels d’étudiants. A 19 ans, il se présenta à Saint-Cyr et fit partie de la « grande promotion » de 1874-1875. Sorti de l’école militaire, il dut abandonner la carrière des armes à la suite de la mort de son père, et après avoir travaillé pendant deux ans à la sculpture il s’adonna à la littérature. Son premier roman : Un amour dans le monde, parut en 1876, et fut bientôt suivi de Près du gouffre ; Sampierro ; Un amour vendéen ; les lettres d’un yankee ; les merveilleuses aventures de Nabuchodonosor Nosebreaker ; les métamorphoses de Fierpépin ; les facéties de Trogneville ; le mysogine ; les mémoires d’un gommeux ; Bernard de Ventadour ; Nos écrivains, etc. Le 10 novembre 1878 parut le premier numéro du journal satirique illustré le Triboulet qui, depuis, a fait tant de bruit, et dont la politique, ardemment royaliste, valut à Saint-Patrice d’être exilé par le ministère de Freycinet le 10 août 1880.

Saint-Patrice_SP1887.jpg

           Il fallait évidemment en savoir plus, d’autant que la mention en fin de notice, de l’exil politique par Freycinet, qui ne passe pas pourtant pour un utilisateur de la manière forte, ouvrait mon appétit de chercheur et curieux.
 Les archives d’Internet contiennent une étude du baron marc de Villiers du Terrage intitulée : Conquistadores et roitelets. Rois sans couronne: du roi des Canaries à l'empereur du Sahara publiée en 1906 à Paris, qui contient un chapitre consacré à notre héros.
           Il ressort de cette étude, que James Aloysus Harden-Hickey était américain, fils d’un chercheur d’or irlandais venu se fixer à Paris fortune faite. Il semble devoir son abandon de l’armée à un coup de pied de cheval, ce qui est moins noble que de devoir subvenir aux besoins de sa famille. Le jeune homme semble ensuite partager son temps entre la vie mondaine où il dilapide sa fortune, la sculpture et quelques productions littéraires mineures à tonalité monarchiste. C’est aussi un redoutable duelliste, il ferraille avec Hippolyte Taine et le chroniqueur Aurélien Scholl auquel, pas rancunier,  il va consacrer une notice dans « nos écrivains ».
            En 1878, jeune marié et paré d’un improbable titre de baron, il fonde le Triboulet, qui va remporter un certain succès (il tire à 30 000 au bout de 6 mois) en défendant les idées monarchistes sur le mode satirique au prix d’une réputation de scandale. Il s’adjoint la collaboration du dandy littéraire Barbey-d’Aurévilly pour la chronique théâtrale. Hélas, les dessins du Triboulet ne ménagent pas la classe politique. Lorsque le président de la République Grévy et celui de la Chambre Gambetta sont mis en cause en août 1880, quelques semaines après la première célébration de la fête nationale, le gouvernement Freycinet réplique en expulsant ce monarchiste américain bien encombrant.
            C’est probablement de Bruxelles où il s’est installé, que Saint-Patrice, qui a conservé quelques années ses liens avec le Triboulet, rédige en 1887 « Nos écrivains », ébauche d’une encyclopédie du XIXe siècle dont il caressera le projet à son retour d’exil en 1890. La première série, qui a bénéficié de la collaboration du dessinateur Lilio, un des collaborateurs du Triboulet, restera la seule.
             Pour évoquer la vie  mouvementée, voire rocambolesque de James Harden-Hickey à partir de 1888, je renvoie à l’étude récente qui lui a consacré Hervé Collet sur le site de l’association Valmorency, histoire et patrimoine de la vallée de Montmorency.
            On y découvrira la destinée hors norme d’un aventurier qui, après s’être converti au Boudhisme dont il développe la propagande depuis son château d’Andilly - les mânes des Arnauld ont du frémir - va se proclamer roi de la principauté de Trinidad, îlot volcanique inhabité de 15 km² au large des côtes du Brésil. Dépossédé de son royaume, James 1er, cousin des monarques ibériques, abandonne ses sujets, quelques chèvres, trois sangliers et quatre tortues et se lance dans un projet d’invasion de l’Angleterre à partir de l’Irlande. Nouveau Jacobite, il échoue comme ses prédécesseurs Louis XIV et Louis XV, la vente de son ranch d’El Paso n’ayant pas suffi à financer l’expédition ! Déprimé, il met fin à ses jours dans un hôtel de cette ville du Texas le 9 février 1898.

             Parmi les œuvres de Saint-Patrice, Un amour vendéen, publié en 1878 possède une intéressante introduction sur le contexte géographique et historique des guerres de Vendée.
            La paternité de Saint-Patrice sur « Nos écrivains » ne doit pas faire oublier la collaboration essentielle d’un dessinateur de talent. La destinée de Lilio, moins dramatique et voyageuse que celle de son mentor, est aussi digne d’être contée.

Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires