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«En ce moment, nous vivons l’histoire. Ceux qui la réduiront en paroles pourront bien faire les fiers. Sauront-ils ce qu’une ligne de leur exposé recouvre de souffrances individuelles?»
                      Hélène BERR, Journal, Taillandier Paris 2008


                 On conseille généralement aux historiens locaux désirant faire l'histoire de leur village de commencer par les périodes les plus proches de notre temps. Ce sage conseil a été suivi par la jeune association Histoire et Patrimoine de l'estuaire de la Loire – Pays de Retz pour son numéro inaugural. En un peu plus de cent pages, les historiens brévinois démontrent tout autant les vertus du travail en équipe que l'évidente complémentarité entre histoire locale et histoire générale ; cette dernière éclairant le fait local mais nourrie par lui dans son StBrevin-39-40évolution même.
                  Evoquer les sombres heures qui mettent fin à la longue veillée d'armes inaugurée en septembre 1939, c'est d'abord rappeler comme le fait Véronique Mathot, combien les six semaines de l'exode de mai-juin 1940 ont été souvent mises de côté dans la mémoire collective saturée par l'épaisseur dramatique des années qui suivent. Dans son exposé sur Les otages de la guerre totale, l'historienne de Paimbœuf  corrige notre vision nécessairement confuse d'un processus qui n'a pas bénéficié du même éclairage historique que les évolutions politiques et militaires du conflit. De l'évacuation des départements du front Est qui concerne 2,5 millions de personnes dès septembre 1939, aux heures dramatiques de juin 1940 qui voient près d'un quart de la population française sur les routes, elle brosse la chronique du désastre qui va jeter sur les routes tout un peuple en déroute, hommes, femmes, enfants, vieillards, qui ne verront pas tous les régions refuges de l'Ouest.
                 Les riches archives municipales de Saint-Brévin dépouillées par Odile Oger et Nadia Revel, leur permettent de dresser le portrait d'une ville d'accueil des réfugiés de guerre. L'histoire administrative, sous l'apparence parfois austère des directives préfectorales fixe utilement le cadre à des évènements auxquels des témoignages donnent une dimension plus humaine. Confrontée à la question des réfugiés dès la première guerre mondiale, Saint-Brévin n'en est pas moins une station balnéaire à la croissance rapide pourvue d'un habitat disponible à l'issue d'un été 1939 où l'insouciance le dispute parfois à la peur. L'automne voit arriver les premiers enfants belges, et la petite ville s'organise dans son rôle de refuge. Puis c'est l'exode du printemps suivant – Nantes est plein comme un vase qui déborde, on ne sait que faire de tous ces réfugiés – précise un témoignage. Le département reçoit près de 200 000 réfugiés, plusieurs milliers parviennent à Saint-Brévin. Un afflux qui nécessite d'organiser à grande échelle et avec la participation active des brévinois, l'hébergement, le ravitaillement, et l'assistance sanitaire que requiert une population fragilisée par le déracinement et les affres d'une fuite précipitée.
                  Mais que sont devenus Florentine et Edmond, ce couple de réfugiés si sympathiques qui, au début de la guerre, campait à côté de la décharge publique … ?
                 Au portrait collectif d'une commune d'accueil succède l'évocation de deux exils collectifs. Celui du collège Stanislas de Paris, qui ouvre pour une année scolaire une annexe au casino de Saint-Brévin,  est décrit par Véronique Mathot qui s'aide pour l'occasion de la biographie inédite de l'abbé Boistard directeur du collège. L'usine Kuhlmann de Paimbœuf produit depuis 1938 un additif au carburant utilisé dans l'aviation militaire. C'est à Saint-Brévin, que se réfugie en mai 1940 la division des produits chimiques de la société avec les familles de son personnel. Véronique Mathot dresse le portrait de Raymond Berr, directeur de la société et de Pierre Chevry, directeur de l'usine de Paimboeuf sous l'occupation. L'origine juive du premier, les activités de résistance du second leur valent de disparaître dans l'univers concentrationnaire nazi. Avec Raymond Berr, disparaissent  à Auschwitz, son épouse Antoinette et leur fille Hélène Berr dont le journal publié pour la première fois en 2008 est préfacé par Patrick Modiano : Au seuil de ce livre, il faut se taire maintenant, écouter la voix d’Hélène et marcher à ses côtés. Une voix et une présence qui nous accompagneront toute notre vie.
                Analysant la convention d'armistice du 22 juin 1940, Nicolas Harel précise les conditions administratives qui vont présider aux années d'occupation, par un cadrage chronologique toujours utile, il relie le vécu local aux évènements dont il est la conséquence.
 
                 Qui n'a pas vécu ces moments ne pourra toucher du doigt la souffrance dont parle Hélène Berr. En évoquant des lieux familiers ou le souvenir de proches parfois marqués de pudeur, l'histoire locale fournit une matière moins suspecte d'exploitation intellectuelle. Un témoignage pourtant nécessaire à la connaissance d'un passé que l'on peut toujours craindre de voir resurgir.


   Saint- Brévin, 1939-1940

   Association Histoire et Patrimoine de l'estuaire de la Loire-Pays de Retz
   6, allée des Barges

   44250 Saint-Brévin-les-Pins
  02 40 27 26 13

 

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