Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

              Au début de l'année 1870, le monde de la presse parisienne est secoué par l'affaire Victor Noir. Ce jeune journaliste de la Marseillaise, organe républicain dirigé par Henri Rochefort, est tué dans des circonstances mystérieuses par le prince Pierre Bonaparte, cousin de l'Empereur.  Le rédacteur en chef de la Marseillaise, Paschal Grousset, également correspondant d'un journal corse anti-bonapartiste, la Revanche, s'estime diffamé par un article du prince dans un autre journal corse, il lui envoie ses témoins. Ulrich de Fonveille et Victor Noir se présentent le 10 janvier au domicile de Pierre Bonaparte où se déroule le drame. Sous le coup de la colère, suivant Fonveille, s'estimant menacé suivant sa version, le prince tire sur le jeune journaliste qui s'enfuit blessé pour mourir sur le trottoir. Les funérailles du jeune homme donnent lieu à une imposante manifestation anti-impériale qui préfigure la chute de Napoléon III. Querelle corse à l'origine, l'affaire Victor Noir est parvenue à sa conclusion dramatique par l'imprudence de Paschal Grousset qui y mêle la Marseillaise, sans doute avec l'accord d'Henri Rochefort.
             C'est peut-être le sens qu'il faut donner à l'intervention de Paul Perret dans un article du Parlement dont le Figaro fait écho le 21 janvier : " Très belliqueux, M Perret du Parlement, et comme il vous houspille M. Paschal Grousset, de la Marseillaise ! D'où sort-il, ce démagogue ? s'écrie en ut dièze le lieutenant de Ganesco (le rédacteur en chef du Parlement parlant de Paschal Grousset), de l'Etendard, tout bonnement. Et de rire […]" L'Etendard est un journal bonapartiste dont Paschal Grousset, pourfendeur de l'Empire dans cette affaire, fut un temps le collaborateur. Perret est accusé par le Figaro d'écrire aussi dans cette feuille jugée complaisante envers le pouvoir. "Le plus risible de l'affaire, c'est que M. perret fut lui-même un des voltigeurs de M. Pic (1) et que sa signature figura très souvent dans la feuille complaisante, côte à côte avec celle de M. Paschal Grousset. Et le journaliste de conter comment Paul Perret quitta l'Etendard pour 12 francs et 50 centimes :
             C'est tout un poème que la façon dont il quitta l'Etendard […] Il avait un compte de lignes s'élevant à 87fr. 50. Il demanda 100 fr en chiffres ronds. M. Vitu (2) refusa. On vous doit 87fr50, et pas un sou de plus. C'est à prendre où à laisser.
             Nous plaiderons !
             A votre aise…
             Et l'on plaida.
             Voilà comment M. Perret a quitté l'Etendard.
            Conclusion : Perretus Grousselum fricat ! "


            Le lendemain, l'écrivain apporte un rectificatif dans une lettre adressée au journal :

 

"Monsieur le rédacteur, II est contraire à la vérité que j'aie jamais collaboré ordinairement à l'Etendard. Mes relations avec ce journal se sont bornées à une nouvelle en un seul feuilleton que j'y ai imprimée et que la personne chargée de la direction de la partie littéraire avait bien voulu me demander. ? II y avait entre cette personne et moi un prix verbalement convenu de cent francs […] Si misérable que fût la différence entre la somme que vous indiquez et les cent francs convenus qui devaient m'être payés, j'ai défendu non ces quelques pièces de monnaie en litige, mais le principe et les droits de ceux de mes confrères qui devaient me succéder au feuilleton, Ai-je mal fait ? Veuillez agréer … Paul Perret "


Le Parlement, auquel Paul Perret collabore est un éphémère quotidien qui paraît d'octobre 1869 à septembre 1870 . C'est "l'organe avoué du Tiers parti (3) libéral créé pour favoriser l'avènement du ministère Ollivier " Son directeur gérant est Adrien Bravay, frère de François Bravay député du Gard (1863-1869). Personnage haut en couleur, le député Bravay a fait fortune en Egypte où il traite les affaires du vice-roi. En 1863, sa société, dont Adrien, son frère est le correspondant à Paris sert d'intermédiaire ou de prête-nom pour l'achat à Liverpool de deux frégates blindées pour le compte des confédérés américains. Leur représentant en Europe pour les affaires navales durant la guerre de sécession a raconté par le détail les péripéties de cette affaire (4) . Il fait peu de doutes que François Bravay est le commanditaire du journal, sa richesse est considérable. Si considérable qu'Alphonse Daudet, renseigné par son frère Ernest ancien secrétaire du député, en fera le modèle de son Nabab, caricature du nouveau riche,. D'abord donné en feuilleton dans le Temps, le roman, publié en 1877 peu après la mort de François Bavray donne lieu à scandale en révélant les agissements du milieu politique à la fin du Second Empire. Le dictionnaire des parlementaires français est éloquent lorsqu'il relate les péripéties de l'élection de la 3e circonscription du Gard où la victoire se joue entre le candidat officiel et Bravay candidat du préfet (!) qui fait modifier la circonscription électorale d'Uzès en faveur de son protégé. Daudet en fera un élu de Corse, mais on pense aussi à Zola et à La conquête de Plassans.

 

Nabab-Bavray.jpg

 

François-Louis BRAVAY (1817-1874)

Source : François Bravay député du Gard, ou le Nabab d'Alphonse Daudet sur le site Nemausensis.com


Parmi les autres protagonistes du Nabab, le personnage de Moëssard est un journaliste où les contemporains du roman ne manquent pas de reconnaître l'ancien rédacteur en chef du Parlement :


"C'était un petit journaliste, blondin et poupin, assez joli garçon, mais dont la figure présentait cette fanure particulière aux garçons de restaurants de nuit, aux comédiens et aux filles, faite de grimaces de convention et du reflet blafard du gaz. Il passait pour être l'amant gagé d'une reine exilée et très légère. Cela se chuchotait autour de lui, et lui faisait dans son monde une place enviée et méprisable."  Alphonse DAUDET, Le Nabab

 

On gage que Grégory Ganesco prise peu le portrait. Directeur du Nain Jaune dans les dernières années du règne de Napoléon III, succédant notamment à Aurélien Scholl et Ulysse Pic, fondateur du Parlement avec Adrien Bravay, Il a rejoint La Liberté rachetée à son fondateur Emile de Girardin en 1871 par Léonce Détroyat, journal qu'il ne tarde pas à diriger et qui bénéficie dès 1872 de la première rotative Marinori. Lorsque paraît le Nabab, Ganesco est toujours directeur de la Liberté, Paul Perret ne tarde pas à rejoindre le journal pour en assurer une causerie littéraire et la critique dramatique pendant plus de vingt ans.

 

(1) Ulysse PIC directeur du Nain Jaune en 1864, puis journaliste au Charivari dont il devient rédacteur en chef.

(2) Fondateur de l'Etendard et journaliste au Figaro

(3) Adolphe BITARD,  Dictionnaire général de biographie contemporaine française et étrangère éd. 1878. Article Grégory Ganesco p. 518
(4) James D. BULLOCH, The secret service of the confederate states in Europe, New York 1884

 

Tag(s) : #Notes de lectures