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               L'année 1860 est celle des débuts de Paul Perret dans la Revue des Deux Mondes. Il va y publier 7 romans et nouvelles en 7 ans. Il retrouvera les pages de cette publication prestigieuse au début du nouveau siècle.
              En 1860, La Revue des Deux Mondes est devenue, sous la direction de son fondateur François Buloz, qui la dirige toujours, la première revue française. D'orientation orléaniste et même  Thiériste, comme son fondateur, la revue qui comptera 25000 abonnés à la fin de l'Empire, a une solide réputation littéraire. Contrairement à ses éphémères concurrents, elle peut se montrer anti-cléricale. Georges Sand et Victor Cherbuliez en sont alors les grands auteurs. Leur veine est celle de l'idéalisme et du moralisme si l'on accepte d'anticiper sur les qualificatifs que leur appliquera Emile Zola dans les grands débats de la décennie suivante autour du roman naturaliste. Leur école est celle dont se réclame aussi Paul Perret.
               En 1878, dans son article sur les romanciers contemporains (lien) Zola égratigne quelque peu une revue aux abois qui a la spécialité de fabriquer des académiciens. Voici un autre point de vue, antérieur de quatre ans, qui, s'il souligne la qualité de quelques auteurs que Zola éreinte, ne cache pas son regret de leurs prédécesseurs de la génération de 1830. De ce qui est aussi un portrait de famille collectif, je ne retiens que la figure des hommes d'Etat et des romanciers. On y verra de Paul Perret et de ses devanciers en littérature idéaliste, des portraits plus flatteurs que ceux de Zola :

 

Si vous descendez la rue Bonaparte, à gauche en venant du quai, arrêtez-vous au numéro 19 vous verrez sur une plaque de marbre blanc se découper en lettres d'or, ces simples mots « Revue des Deux Mondes. » La maison, ironie suprême! est située juste en face d'un bureau du Mont-de-Piété. Les collaborateurs auraient plus de ressources en face, disait un romancier déconfit.

[…]

 

Voici François Buloz, le fondateur :

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L'homme est terrible à voir, grand d'une énorme encolure, droit malgré ses 70 ans, mais marchant avec peine,
rasé, une lèvre livide et puissante, la tête carrée, également rase; borgne, qui ne le sait?.. Mais c'est la lèvre surtout, la lèvre pendante qui vous menace on dirait le bord de la coupe, qui va déverser des flots de paroles violentes. La voix est d'une rudesse plaisante. Il est sourd, très sourd.

[…]

Cousin disait de lui «Toutes les mauvaises qualités qu'il faut pour être directeur de Revue. »
Toutes les convenances, toutes les humanités, l'éducation, le respect humain et le respect des autres, tout cela
le laisse froid. Il est parfaitement sincère et tout d'une pièce. Cruel à plaisir, volontiers économe, avec cela une connaissance inconcevable de la grammaire et de la typographie. Le premier correcteur de France. Un goût restreint, pesant, mais en son genre absolument sûr, un flair inouï de son public, un flair égal de la sorte de talent qui ne lui convient pas. A repoussé Balzac. Se croit et se dit le premier critique de son temps. Dur aux inconnus ne fait de cas dans la revue que du roman et de la chronique politique. N'a qu'une préoccupation, chercher les fautes de français dans les manuscrits qu'il prend la peine de lire. Quand il en découvre une, il ne l'envoie pas dire au coupable. Il l'a jeté une fois, en plein nez à Feydeau le plus curieux, c'est qu'il avait raison.

Avec cela, des haines sauvages M. de Sacy entre autres.
De même sur Sainte-Beuve, qu'il a toujours détesté et qui le lui rendait bien. En 1840, le nouveau ministère Guizot avait entrepris de gagner Sainte-Beuve on lui offrait la Bibliothèque Mazarine, et cela par l'intermédiaire de Buloz. Il refusait avec indignation. Sa mère arrive au moment où il était sorti, et dit: « Ne le croyez donc pas ; nommez-le toujours. On verra bien après. » Ainsi fut fait. Sainte-Beuve fut nommé et accepta, au grand scandale de ses amis du National.

Autre prétention du maître: c'est une tête politique; il le dit, et avec quelque raison, en ce sens qu'il conçoit tout de suite et à merveille, le parti qu'il pourra tirer de tel mouvement de l'opinion, de tel gouvernement, de tel ordre de choses. Sa brutalité se complique de beaucoup de subtilité, alliance plus fréquente qu'on ne croit chez ces natures de paysan. Il a toujours un pied dans les chancelleries. Il fut l'ami de Cavour. D'ailleurs, la politique italienne le charme il trouve cela littéraire, parlementaire et suffisamment anti-clérical. Car, à la Revue on est encore dans les traditions de l'orléanisme, première manière, voltairien et libertin, comme on disait au grand siècle.

Inventé et soutenu par les ministres de Louis-Philippe, Buloz au fond est toujours resté parlementaire.

[…]

Il était resté très bien avec M. Thiers jusqu'à l'élection Barodet. Là, son vieux bon sens se cabra et il lâcha le président tout net.

On conçoit que nous n'avons ni l'intention ni la place de rappeler ici les noms de tous les hommes éminents et dans tous les genres, qui ont passé par la Revue. Depuis une huitaine d'années environ, une nouvelle génération est arrivée. Musset mort, Mme Sand brouillée avec la Revue. Sandeau n'écrivait que pas ou peu, Prévost Paradol était trop absorbé par la politique militante. Néanmoins quelques uns des hommes de 1830 sont encore restés les confidents de la maison c'est de ceux-là que nous voulons dire un mot aussi bien que des écrivains dont la collaboration a été ou est assez régulière pour qu'il soit d'usage de dire d'eux  « M. un tel de la Revue des Deux Mondes ».

[…]

Buloz eut l'habileté d'attirer à lui ou de produire la plupart des hommes de cette merveilleuse génération de 1830 qui ont laissé une trace dans l'histoire littéraire du siècle présent.

En feuilletant seulement les deux premières années de la monarchie de Juillet, nous trouvons successivement la Vendée après le 29 juillet, par Alexandre Dumas ; Plick et Plock, et les Voyages de Narcisse Gelin, par Eugène Sue; les Scènes du Désert, Stello ou les Consultations du docteur Noir, d'Alfred de Vigny l'Enfant
Maudit, de Balzac; le Fragment d'un voyage aux Alpes, par Victor Hugo; l'Allemagne. et la Révolution, d'Edgar Quinet.; […] des Eludes sur les mœurs des Américains, par Jouffroy. Quels noms! quels hommes! Voilà ce qu'était la Revue alors. Est-ce elle qui a déchu ? Est-ce nous ? Grave question !

Revenons à nos portraits.

 

Les hommes d'Etat

 

M. Guizot.

Buloz, qui ne respecte rien, s'incline devant cette grande autorité. Il dit volontiers « Mais M. Guizot lui-même me demande des conseils, » Vieillesse verte et militante, qui n'a eu qu'un tort, celui d'oublier que les princes donnent et ne prêtent jamais.

M. Charles de Rémusat.
Le trait particulier de cet homme si indifférent a tout, c'est qu'il exerce une certaine puissance sur Buloz. Il est même le seul avec Forcade qui ait eu ce privilége. Pourquoi? Parce, que le vieil ours alpestre n'a jamais pu comprendre qu'on fût si détaché de tout, et qu'il considère ! ce détachement parfait comme une chose
surnaturelle.

[…]

M. le comte d'Haussonville. 
Le judicieux et sagace historien du Concordat. Fils d'un chambellan du premier empire, comme M. de Rémusat. L'un des esprits les plus sincèrement libéraux de ce temps. D'une surdité qui n'a de comparable que celle de M. Buloz.

M. le duc DE Broglie.

L'un des parrains de l'orléanisme clérical. A, par suite, déserté la Revue pour le Correspondant. En 1867, M. Renan ayant fait paraître un article peu orthodoxe, intitulé L'Avenir des religions, M. de Broglie, qui était du conseil de surveillance, donna sa démission et se défit de ses actions avec éclat, M. Buloz les racheta et y fit
une bonne affaire.


Les romanciers.

 

Mme Sand,

ou, comme on dit encore à la Revue, M. George Sand, Le Berquin rustique et sentimental. est devenu un Berquin philosophe et pédagogique. A troqué pour parler comme au premier siècle les pipeaux pour la férule. Mais quel talent et quelle langue! 0 la dangereuse et incomparable charmeresse.

 
 M. Jules Sandeau.

L'écrivain d'imagination qui écrit le plus purement le français. A fait un chef-d'œuvre, Le docteur Herbeau; Sacs et Parchemins ont fourni le sujet d'une des meilleures comédies modernes.

M. Octave Feuillet.
Buloz avait prévu sa fortune sans la souhaiter vers 1860. […] A obtenu à la Revue, dans ses deux genres, ses plus brillants succès. Présentement, après avoir été le Musset des familles, semble aspirer à devenir le Crébillon fils ou le Rétif de la Bretonne de la bonne compagnie.

[…]

 

M. Paul Perret.
Le plus subtil et peut-être le plus châtié des romanciers contemporains. Nature de païen, au sens élevé du mot, en qui l'amour de la forme est la faculté maîtresse. Analyste délicat et sûr des passions féminines, à l'étude desquelles il se complait. Avait épousé une femme d'un rare mérite, la fille de l'illustre Jouffrov, morte à la fin du siège et des fatigues du siège. A débuté à la Revue en 1861, par Mlle du
Plessé ; a donné ensuite le Prieuré les, Sept croix de pré, la Bague d'Enfer, le Testament Tupfer, l'Amour éternel etc., etc. Un des rares écrivains qui font encore des nouvelles. Beau courage.

 

M. Victor Cherbuliez.

A le voir, on dirait un fils de la haute bourgeoisie qui a eu des malheurs et a été quelque peu maître d'étude. Fin, réservé, serré, étonnamment lettré pour son temps, se croit cosmopolite parce qu'il est Genevois, et moraliste parce qu'il est né protestant critique d'art plein de goût; tempérament de dilettante, non de romancier, assez habile pourtant et assez délié pour réussir dans le roman. Les. qualités dramatiques et de force lui font presque complètement défaut.

[…]


Gustave Hector

Le Figaro 14 et 15 avril 1874

 

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