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               Triboulet-1880.jpg                                                                                   Le 27 décembre 1885, le Triboulet du baron Harden-Hickey dit "Saint-Patrice", consacre sa critique dramatique "Triboulet au théâtre" à la pièce qu'Alphonse Daudet a tiré de son célèbre roman Sapho  avec la collaboration d'Adolphe Belot. La scène X de l'acte III entre Gaussin et Fanny est illustrée d'un dessin signé Lilio. Le dessinateur et caricaturiste qui signe de ce nom collabore au Triboulet (créé en 1878) et va illustrer avec talent le livre de Saint-Patrice  Nos écrivains en 1887. Amère ironie ! écrit Jean-Yves Sureau,  biographe de notre héros, Lilio n'est autre que le modèle qui a inspiré Daudet pour son évocation de la déchéance d'un artiste dont le seul crime est de trop aimer.
                    L'histoire d'Achille Lemot, dit Uzès, artiste devenu faussaire par amour, est racontée par Jean-Yves Sureau sur le site La Vie Rémoise. Achille Valentin né à Reims en 1846, prend le nom du second mari de sa mère. Il semble avoir été un élève du célèbre caricaturiste André Gill, en tout cas, il collabore à son journal La Parodie en 1869-70, ainsi qu'à de nombreux journaux satiriques à la fin du Second Empire. Ses copains l'appellent "Lemot pour rire". En janvier 1869, Le Monde pour rire,  publie à la une le portrait collectif qu'il fait de la rédaction du journal, on y reconnaît avec lui le nantais Charles Monselet. Spécialiste du portrait-charge, il se représente lui-même en garde-mobile en août 1870 :

                  "Les cheveux flottants sous le képi, sac au dos, accroché au sac son crayon dont la pointe embrochait une boule de son, le garde mobile Lemot, empoignant d’une main la crosse de son chassepot et sa pipe, quittait, la larme à l’œil, les bureaux du Monde pour rire pour le monde où on se battait"

                  Et il se bat, est blessé. Après l'insurrection de la Commune, il est décoré de la médaille militaire mais erre sans emploi dans ce Paris où ont disparus les journaux qui l'employaient. LeMondepourrire.jpg
                  En juillet 1871, il fait la connaissance d'une petite actrice du théâtre Montmartre : Augustine-Reine Attagnant qui quitte un protecteur pour ce jeune amant de coeur. Rien n'est trop beau pour celle qui lui inspire une folle passion. Les quelques croquis vendus, les dessins de mode ne suffisent pas à entretenir le train du ménage bohème. Lorsque la jeune femme menace de le quitter, Lemot perd la tête et entreprend la gravure et l'impression de faux billets de 20 francs. Il est arrêté en juin 1873, Augustine quelques mois plus tard. Ils comparaissent aux Assises le 26 juin 1874. Entre le jeune héros de la récente guerre et la femme facile, le choix du président du tribunal est fait qui cherche à charger la jeune femme de toute la responsabilité du crime. Le faussaire écope de 10 ans, Augustine de la perpétuité. La gazette des tribunaux et toute la presse parisienne accable la corruptrice et plaint le faussaire. Le Parnassien Catulle Mendes s'inspire de l'histoire pour sa nouvelle Rose Flamant (Le Gil Blas du 11 juillet 1881). Alphonse Daudet surtout semble prendre la mesure du personnage : 
                "Le crime de Lemot, c’était d’avoir trop aimé. Alphonse Daudet le comprit. Lemot avait adoré sa maîtresse jusqu’au crime, jusqu’à la folie. Ce n’était pas un vulgaire criminel. La passion le transfigurait. Dans ce qu’il ne disait pas, il y avait un accent de sincérité dans la passion, un respect de la femme qui le distinguait des autres. Son silence, plus éloquent que sa défense, plaidait pour la femme qu’il avait aimée, pour laquelle il en était arrivé là, et lui-même, en ce prétoire où on stigmatisait leur double honte, elle restait pour lui la bien-aimée. Le seul coupable, c’était lui. S’il avait été un homme, il n’aurait pas cédé à la tentation. Elle l’y avait poussé ? Mais non. Il tremblait de la perdre. L’amour qui l’avait fait lâche l’avait rendu fort. Au cours de l’audience, comme durant l’instruction, il avait fait tout ce qui dépendait de lui, même quand on lui eut révélé son infidélité, pour qu’elle fût épargnée. Pas une plainte, pas un reproche. Il avait eu près d’elle, grâce à elle, deux années d’un bonheur si plein, si profond, que le souvenir en suffirait pour remplir sa vie et adoucir son sort. D’avance, il y était résigné. S’il avait pleuré, au prononcé du jugement, c’était sur sa maîtresse, condamnée malgré son sacrifice, aux travaux forcés à perpétuité. La lecture de la Gazette des Tribunaux fit une impression très vive sur le sensible Alphonse Daudet. Elle ne s’effaça point. L’affaire Lemot fut le point de départ de Sapho".

                 Augustine devient Fanny Legrand, Achille, le graveur Flamant.
                Libéré en 1881, Achille Lemot collabore au Triboulet où il prend le pseudonyme de Lilio, puis au Chat-Noir où à partir de 1882 il signe Uzès, ses portraits-charges et ses dessins satyriques qui n'épargnent pas le président Jules Grévy. Lemot a définitivement fait le choix de la presse conservatrice, voir monarchiste. Son nouveau nom de plume est un hommage à la duchesse d'Uzès qui s'intéresse au sort des détenus comme le fut Lemot et qui permet au Triboulet grâce à ses subsides de devenir quotidien en 1881.
                Flaubert-Bovary Lilio                                                     De 1884 à 1887, il illustre les célèbres aventures du Colonel Ramollot du beau-frère d'Alphonse Allais : Charles Leroy puis dresse les sages portrait des 155 écrivains du baron Harden-Hickey. C'est aussi l'époque où le caricaturiste du Chat-Noir fait la rencontre du père Vincent de Paul Bailly, fondateur de la Maison de la Bonne Presse, de La Croix et du Pèlerin. Entre le dessinateur bohème de Montmartre et le célèbre assomptionniste, le courant passe :
                "Les deux hommes se comprirent tout de suite. Lemot vint à demeure travailler sous l’inspiration du P. Bailly et traduisait sur le champ, en les saisissant au vol, ses bons mots, ses trouvailles toujours si spirituelles. Le P. Bailly, qui avait eu l’intuition de l’apostolat par l’image, comprit tout de suite quel parti il pouvait tirer du crayon de Lemot et était ravi d’arracher à Satan toutes ses armes dont il se servait pour le mal pour les tourner au bien."
               Achille Lemot, Lilio puis Uzès, meurt à Asnières le 19 septembre 1909. En 1992, cinq de ses œuvres sont exposées au musée d'Orsay dans le cadre d'une rétrospective sur le Chat-Noir. Le site La Vie Rémoise propose ici  un aperçu du talent de Lemot au travers des collections de la bibliothèque Carnegie de Reims.
              

             Au travers de portraits-charges féroces - on pense à Flaubert "disséquant" Madame Bovary, où à Zola refusé au Panthéon - Lemot fustige le roman réaliste et naturaliste. Ironie encore ! pour un artiste à la vie de bohème égaré dans le monde des duchesses, héros malgré lui du réalisme plus apaisé de Daudet.

                                                                                  PatBdM   

                                                               

                                                                                                                                                               

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