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"En 1881, Marius Hurard propriétaires de fabriques de rhum et directeur du journal les colonies à Saint Pierre est élu député dans les deux circonscriptions de la Martinique. Après qu'il ait opté pour la première, la seconde élit l'année suivante pour le remplacer Ernest Deproge négociant de Fort de France. Les deux hommes sont tous les deux républicains, le premier plus conservateur, on le dit gouvernemental, le second radical et proche de Schoelcher. Les élections suivantes, celles d'octobre 1885 vont consacrer le divorce entre les deux hommes et la scission des républicains martiniquais entre Hurardistes et Deprogistes" J'ai raconté dans la dernier bulletin de la Société des Historiens du Pays de Retz (1) comment, cette année-là, Victor Schoelcher publia depuis Pornic un soutien au député de Fort de France.

En juillet 1881, le mulâtre Marius Hurard fut agressé dans une rue de Saint Pierre par un blanc, M. Lota. Une émeute s'en suivit où la population noire s'en prit à la maison de Lota. Si, aux yeux de la métropole, la situation apparut tendue pendant quelques jours, il ne fut guère question que de vociférations, raconte Janine Alexandre-Debray biographe de Schoelcher. L'abolitioniste consacra pourtant une étude à cette affaire : Les Evènements des 18-19 juillet 1881 à Saint-Pierre de la Martinique (1882). Voici comment le journal républicain Les Colonies relate l'incident provoqué au Sénat par cette affaire entre le baron de Lareinty, grand propriétaire de plantations de canne et ancien délégué colonial de la Martinique, Victor Schoelcher et le ministre de la Marine et des colonies.
 Le baron de Lareinty

Les Colonies du 24/8/81

Page 2
Nous publions le compte--rendu de l'incident du Sénat ayant trait aux troublés de Saint-Pierre, afin que nos lecteurs jugent eux-mêmes jusqu'à quel degré d'exagération et de haine en sont arrivés les ennemis et les alliés de la démocratie coloniale.
M. le baron de Lareinty. – Hier, quand j'ai protesté contre cette attaque de M. le ministre, qui était tout à l'ait inattendue, je suis resté dans la vérité. Mais M. le ministre de la marine me pardonnera de lui dire la vérité comme je le disais tout à l'heure, parce que j'espère que nous l'aimons autant l'un que l'autre; mais ma protestation sans explication semblerait dire que l'administration de M. l'amiral Cloué — car ce n'est pas au ministre de la marine que je m'adresse — n'avait pas eu de blâme de ma part; je ne veux pas que le Sénat croie que quand j'ai fait une chose, je n'ai pas le courage de le déclarer à la tribune.
Quant à M. l'amiral Cloué, que je n'avais pas l'honneur de connaître, il arriva à la Martinique précédé de tout son bagage maritime c'est à dire de sa réputation; comme colon, ancien représentant du pays, y ayant de grands intérêts, j'avais l'espoir d'une très grande impartialité, c'est-à-dire d'un grand apaisement que comme délégué de la Martinique j'avais essayé de faire tout le temps que j'ai eu l'honneur de représenter ce pays. Malheureusement, l'apaisement ne s'est pas produit. M, l'amiral, au contraire, a semblé porter toutes ses forces du côté de la majorité, c'est-à-dire contre une race aujourd'hui opprimée.
M. Schoelcher. — Il n'y a pas de race opprimée.
M. le baron de Lareinty. — .Les choses sont restées jusqu'au moment où l'immense majorité du conseil général qui était extrême gauche, croyant à une docilité qui n'était pas dans l'esprit du gouverneur, l'a attaqué très violemment. Tout le monde sait de quelle façon se souvenant qu'il était marin et qu'il devait fait. respecter son autorité, il a brisé le conseil général. Dans des conditions, si vous croyez que ma parole d'hier pouvait impliquer l'approbation des actes de, l'amiral Cloué, je ne voudrais pas qu'on pût le croire un instant, je me suis trouvé en désaccord avec lui ; ma simple protestation ne prouve pas qu'en aucun cas j'ai pu approuver des actes que j'ai déplorés ; car pendant tant d'années j'ai cherché à faire de l'apaisement, apaisement si nécessaire à ce pays qui ne demande que cela pour prospérer, et vraiment je suis effrayé. Hier en sortant du Sénat j'ai reçu une seconde dépêche qui a confirmé la première et qui me disait : "Emeutiers impunis. Demandons justice"
Ce n'était pas signé ; il n'y a pas de nom, c'était d'une minorité ; je puis donc croire qu'il s'est passé des faits qui ont porté préjudice à une minorité. Au nom de la justice, je demanderai que M. Je ministre, quand il y a une minorité, soit plutôt du côté de la minorité que du côté de la majorité qui est contraire et oppressive.
M. Schoelcher. — Il n'y a pas de majorité oppressive
M. le baron de Lareinty. — Je. ferai remarquer à mon honorable collègue M. Schoelcher, qu'il y a bien longtemps qu'il n'a pas vu les colonies ; s'il les revoyait il déplorerait comme moi que malheureusement il y ait une minorité. Cette minorité est d'autant plus minorité qu'ayant été une race dominatrice, elle est aujourd'hui, par le fait non-seulement des institutions mais du gouvernement, complètement frappée d'ostracisme et en dehors de toute action. Voilà ce que c'est qu'une minorité à laquelle appartient la race qui a fait la France coloniale, et qui ne peut plus rester
dans le pays grâce aux agissements de l'administration, parce que c'est une race de parias.
M. Schoelcher — Je le nie absolument.
M. le président. — M. le ministre de la marine a la parole.
M. le vice-amiral Cloué, ministre de la marine et des colonies. — Messieurs je ne puis pas admettre qu'on vienne dire qu"il y a aux colonies une majorité dominante et une minorité opprimée. La justice est rendue à tout le monde, je vous affirme, M. de Lareinty.
M. le baron de Lareinty. — Je le désire et je suis heureux de vous voir dans ces dispositions.
M. le ministre de la marine. — Quant à la dépêche que vous avez  reçue de la Martinique, je dirai que le ministre n'a pas reçu d'autre télégramme du gouverneur que ceux que j'ai cités hier et que j'ai reçus hier. Ils affirment que la paix règne à la Martinique et qu'il n'y a aucune nécessité d'établir l'état de siége ;
M. de Lareinty a reçu une dépêche.
M. de Lareinty. — Je vous ai donné mes renseignements tels qu'ils sont.
M. le ministre de la marine. — Votre dépêché n'a pas plus de valeur que la mienne à laquelle vous voudrez bien me permettre d'attacher plus d'importance car elle émane du gouverneur.
La paix règne à la Martinique et la justice aussi, et tant que je serai ministre elles y règneront ! (Très bien ! à gauche.)
M. le baron de Lareinty. — Je remercie M. le ministre de cette déclaration.
M. le président. —  L'incident est clos.


Page 3 Le journal ajoute ce commentaire :

M. de Lareinty s'est écrié devant le Sénat stupéfait : « il y a dans les colonies une classe de parias»
Paria est bien, paria produit toujours de l'effet. Comment, se sera-t-on dit, en plein dix-neuvième siècle, dans les colonies françaises, trente-trois ans après l'abolition de l'esclavage, il y a encore des parias. Et tous les monarchistes, un peu honteux de la découverte que venait de faire le sénateur de la Loire-Inférieure qui faillit un jour, on en rit encore, être ministre de l'instruction
publique, baissèrent la tête.
Mais quand M. de Lareinty avoua que c'étaient des Français qui étaient ces parias (paria voulant dire, d'après Littré, homme de la dernière, classe, objet de mépris et d'exécration), l'étonnement redoubla, et la droite du Sénat plus honteuse encore, couvrit bruyamment de ses applaudissements la voix de cet émule des Gavardie et des Lorgeril.


Les curieux rapports du baron de Lareinty et de Victor Schoelcher ont déjà étés évoqués ici, (j'en ai développé l'analyse dans l'article déjà cité). Le journal des Colonies nous apprend que le fougueux président du Conseil Général de Loire-Inférieure, grand pourfendeur de l'article 7 et des décrets pris par Jules Ferry contre les congrégations religieuses en 1880, fut, probablement au temps de "l'Ordre Moral" pressenti pour le ministère de l'Instruction publique !

(1) P. Pipaud "Les vacances pornicaises de Mr Schoelcher"
Revue de la Société des Historiens du Pays de Retz 2009
Contact Association : paysderetz@online.fr

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire