Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

          La tentative de soulèvement vendéen du printemps 1832, l’arrestation à Nantes de son inspiratrice, la duchesse de Berry en novembre de la même année, ont marqué les esprits en Pays de Retz. Dans son ouvrage Châteaux et manoirs en Pays de Retz (Siloë 1995) Emile Boutin évoque les souvenirs de son grand-père qui affirmait le passage de Madame au Bourg des Moutiers et sa traversée du ruisseau de Port-Royal sur les épaules d’un ardent légitimiste. Le porteur ne pouvait se méprendre sur l’identité de la princesse : « Madame louchait et avait un œil vers Nantes et l’autre vers Challans.» Afin d’égarer la police de Louis-Philippe, les partisans de « Petit-Pierre », ainsi appelait-on Madame habillée en jeune homme, avaient en réalité infiltré dans le pays un sosie de Petit-Pierre. Ceux que l’on appelait encore les Bleus en souvenir de la « Grande guerre » investirent sans succès les châteaux du Bas Pays de Retz : Celui de la Jarrie appartenant à la famille du Tressay de la Sicaudais et celui de la Gressière, près du village de la Bernerie que possédait Louis Charrette de Boisfoucault.
          De nombreux historiens se sont penchés sur la tentative légitimiste de 1832. Le journalise Alfred Nettement est le premier en 1837, suivi d’Imbert de Saint-Amand dans les années 1860-1890. Bien d’autres vont leur succéder jusqu’aux ouvrages majeurs de Thérèse Rouchette, La Folle équipée de la duchesse de Berry (Centre vendéen de recherches historiques 2004) et de Jean-Noël Brégeon, La duchesse de Berry (Tallandier 2009). 
          La Vendée de 1793 comme celle de 1832 a moins inspiré les romanciers. Elle n’a eu ni son Balzac (Les Chouans 1832) ni son Hugo (Quatre-vingt-treize 1873) regrette Jean-Clément Martin (Actes du colloque Vendée-chouannerie-littérature PU Angers 1985) : « elle aura eu au mieux Alexandre Dumas dont les Louves de Machecoul font piètre figure. » Le constat est sévère, mais on sait que le feuilleton de Dumas (paru en 1858 dans le Journal pour tous réédité aux éditions du Carrousel en 1999) doit plus à la plume du marquis de Cherville, alors nègre patenté de Dumas qu’à celle de l’auteur des Trois Mousquetaires. « Le résultat est un peu décevant car le récit est décousu, voire flasque, le style verbeux » écrit Jean-Noël Brégeon. Il est vrai que les aventures du marquis de Souday et de ses deux filles s’étire mollement sur 700 pages (et six mois de publication, ce qui peut expliquer cela !)
         La sévérité des historiens eut été moindre, je veux le croire, s’il était parvenu sous leurs yeux un autre roman prenant pour cadre l’épopée vendéenne de la duchesse de Berry. Les Demoiselles de Liré paraît en 1894 chez l’éditeur Boussod et Valadon de Paris. Son auteur est Paul Perret né à Paimbœuf en 1830, mort à Pornic en 1904. Cette première édition (plusieurs autres suivront chez Ollendorf) bénéficie du talent de l’illustrateur Maurice Leloir dont les 32 aquarelles sont d’abord exposées à Paris dans une galerie du boulevard des Capucines. Si le peintre est qualifié dans le Figaro de « peintre féministe par excellence », la réputation de l’auteur est celle d’un « analyste délicat et sûr des passions féminines» comme l’écrit le même journal. En 1894, la réputation de romancier et de feuilletoniste de Perret n’est plus à faire. Malgré ce qu’en dit Zola, ses livres ont du succès notamment près des lectrices fidèles des bas de page du Figaro ou de La Presse qu’il ne noie pas sous un romantisme exagéré. En 1900, c’est à Berthe Mendès, critique théâtrale du journal féministe La Fronde (Journal entièrement écrit et fabriqué par des femmes créé en 1897 par Marguerite Durand) qu’il confie la version dramatique des Demoiselles de Liré qui est jouée au théâtre de la Porte Saint-Martin.
          Perret se singularise de Dumas dès les premières pages en faisant débuter son récit à Paris, le 1er février 1832. Ce soir-la, un attentat Carbonariste visant Louis-Philippe et sa famille est déjoué rue des Prouvaires. L’un des protagonistes, le vicomte Armel de la Cicaudais parvient à s’échapper de la rafle policière grâce à la complicité d’une voisine, Marie-Antoinette de Liré, épouse d’un préfet nouvellement nommé qui meurt fort opportunément  dans l’affaire ! La dame cache le bel aristocrate et le conduit en Vendée au château de Liré (non loin de Clisson) où vivent ses trois sœurs, Marie-Anne, l’aînée porte le nom d’une glorieuse aïeule, Marie-Josèphe et Marie-Louise sont ses cadettes. Le retour de la benjamine avec son héros coïncide avec le début des troubles et l’apparition de Petit-Pierre. La Cicaudais est recherché comme un des chefs de la rébellion. La police tente d’utiliser la jolie parisienne Julie Mauses, rivale de Marie-Antoinette de Liré dans le cœur du vicomte, pour débusquer le chef vendéen. Las ! Julie prend à son tour fait et cause pour Madame et devient le sosie de Petit-Pierre. Comme on le sait, l’aventure tourne court et se termine (dans le roman) par l’incendie du château de Liré et la mort de Marie-Anne. Réfugiée à Nantes avec La Cicaudais devenu son mari, Marie-Antoinette de Liré partage le refuge de la duchesse de Berry rue Haute du Château mais c’est de l’appartement voisin qu’elle assiste au départ de Madame entre les gendarmes. Curieusement, Perret ne relate pas les circonstances précises de l’arrestation de la duchesse vendue par le traitre Deutz, le réduit où elle se cache derrière la cheminée et le hasard d’un feu qui la force à se livrer. Il s’attache pourtant à la personne du traître qu’il décrit parcourant les rues de Nantes renseigné par les confidences imprudentes de Marie-Louise de Liré devenue religieuse. La Vendée militaire est bien morte conclue Paul Perret mais le bonheur de ses deux héros lui importe plus !

VN-Lire-6.gif

          Là où Dumas exploite l’histoire pour conduire un récit sans doute trop long, Perret ramasse le sujet en deux fois moins de pages et utilise les circonstances historiques (de nombreuses anecdotes trouvent leur source dans l’histoire locale et dénotent une sérieuse documentation) pour y faire évoluer ses personnages et observer leurs rapports. Perret appartient à la littérature idéaliste, son style très élégant ne s’accorde pas toujours à la réalité des faits et des êtres, ce que lui reproche Zola en disant de son confrère que ses romans sont du Georges Sand « délayé à grande eau ». Mais si le texte de Perret apparaît daté, il s’appuie sur sa propre connaissance du temps et de l’espace dans lesquels évoluent ses personnages leur donnant ainsi une profondeur qui manque aux Louves de Machecoul, que l’on peut préférer cependant si on est insensible à la psychologie de Perret où à l’élégance de ses descriptions paysagères.
         Perret n’est pas un romancier régionaliste, il fait carrière à Paris, mais il n’échappera pas au lecteur que les Demoiselles de Liré bénéficient de certaines connections avec la petite province de naissance du paimblotin. La Cicaudais fait écho au nom des propriétaires de la Jarrie et à celui de l’hôte d’Henri IV chanté par tant d’auteurs. En en faisant usage, Perret montre qu’il n’ignore rien des récits entendus dans le Pays de Retz de son enfance. Son histoire familiale (un grand-père tué par les bleus à Buzay) le rend sensible au temps pas si lointain de la Vendée militaire. Mais son regard ne semble pas nostalgique et son héroïne préfère l’amour du beau vicomte pourtant infidèle, à la cause de Madame. Il nous reste enfin ces paysages que Perret excelle à décrire, des paysages où toujours l’eau est présente. Voici Clisson :

 

            « La Moyne arrivait bruyante et toute écumeuse, se brisant aux blocs de roches grises épars dans son lit. La rivière se précipitait en cascatelles sonores, entre deux berges vertes plantées de figuiers et de platanes, jusqu’au fond d’un vallon couvert de bocages ; elle traversait un parc dont le logis, un ancien couvent, avec ses hautes murailles et ses clochetons, couronnait le faîte du coteau abrupte ; elle battait en hurlant les arches en ogive d’un vieux pont et bientôt se ruait dans la Sèvre que le château du Connétable dominait. Un prodigieux amas de débris s’entassait sur cette autre colline, regardant le couvent : de gigantesques pans de murs enlacés de grands arbres qui avaient planté leurs racines dans les brèches ; d’autres vêtus d’un manteau sombre de lierre ; des parties intactes du rempart avec leurs mâchicoulis d’où les valérianes et les gueules-de-loup sortaient   en touffes éclatantes ; des tours éventrées, des bastions ouverts ; le donjon dominant toute la ruine de son ombre superbe. »

 

            Et plus loin vers l’étang de Grandlieu, cette campagne si belle dans la lumière de mai :

 

           « La prairie, bordé en bas par le premier buisson d’un taillis, montait, par une pente douce, vers le grand bois. Ce tapis incliné était tout en fleurs. Un ruisseau le coupait ; l’eau, très claire, bondissait sur les cailloux blancs et sa chanson se mêlait à celle des cigales, dans ces hautes herbes diaprées. En ce coin de bocage printanier, tout était d’une harmonie délicieuse ; au-dessus s’éployait un ciel bleu vers lequel montait, comme une fumée presque invisible, l’haleine de la terre chaudement caressée par le soleil. Cette heure était de celles où il fait bon se laisser exister, ce qui est bien différent de vivre, - car vivre, c’est penser, c’est se souvenir, c’est descendre au-dedans de soi, c’est y trouver le reproche armé, avec le regret qui déchire. »

 

           La personnalité de Paul Perret garde un peu de son mystère. Lorsque, trente ans avant la parution des Demoiselles de Liré, une enfant est née à son foyer, il lui a donné les prénoms de la duchesse de Berry couronnant même symboliquement l’héroïne romantique : l’enfant s’appellera Regina Marie Caroline, tout un programme ! Elle vivra à Pornic jusqu’en 1956.

           En 2011, les éditions Vita Nova de Saint-Pétersbourg publient en russe Les Demoiselles de Liré dans une collection ou ce roman côtoie les œuvres essentielles de la littérature russe et de grands noms de la littérature européenne. Paul Perret fait figure d’inconnu au milieu des Pouchkine, Dostoïevski, Shakespeare ou Dante, à quoi doit-il l’honneur d’être des leurs ?
           Les aquarelles de Maurice Leloir (gravées par Charles Delort) sont présentes dans deux autres publications de Vita Nova, Les Trois Mousquetaires de Dumas et Manon Lescot de l’abbé Prévost. C’est fort logiquement qu’un troisième volume bénéficiant d’une telle collaboration prend place dans le catalogue de l’éditeur de Saint-Pétersbourg. Les Demoiselles de Liré n’auraient pourtant pu être retenues si, comme l’écrit le responsable de l’édition, Michail Yasnov, par ailleurs poète, écrivain et traducteur, dans sa présentation de l’auteur,  le roman de Perret n’était pas écrit « dans la plus pure tradition des romans psychologiques français. »

                                                                                                                                     PatBdM 

 

 DllesdeLIRE-2011 Paul PERRET, Les Demoiselles de Liré éd. Vita Nova 2011

 

Tag(s) : #Notes de lectures