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            Edmond de Goncourt appréciait ce texte et s’étonnait presque de le voir sorti de la plume d’Ignotus. L’enfant de Saint-Lumine-de-Coutais se plaisait à visiter le Paris Secret (1)  auquel appartient le couvent des Clarisses de l’avenue de Saxe mais il aimait aussi évoquer des figures religieuses pas si fréquentes jusque là dans les colonnes du Figaro. A cause de lui, Louis Veuillot directeur de l’Univers s’emporte contre Hippolyte de Villemessant « Pourquoi me prend-il mes curés ? Est-ce que je lui enlève ses danseuses, moi ? » (2) . Au lendemain de la mort de Félix Platel, La Croix (3)  gronde encore : « Il a fait pénétrer le Figaro dans beaucoup de familles chrétiennes; c'est une responsabilité qui sollicite pour lui des prières en ce moment. »
             Le mysticisme de Platel que ne semble pourtant pas goûter le rédacteur survivant du Journal des Goncourt est ici teinté par l’humour du chroniqueur. L’étrange alchimie ne rebute pas le lecteur plus habitué aux feuilletons théâtraux qu’aux sermons de Saint-Sulpice.

 


UNE HEURE AVEC UNE MORTE

 

        En d'autres temps qu'aujourd'hui, je n'eusse pas écrit cet article. Mais les Révolutions font apparaître, en plein soleil, des morts et des mortes – de même que les tremblements de terre font surgir parfois les tombes des cimetières, sur les places publiques de la cité. Un penseur m'avait dit « Au degré le plus bas de l'échelle qui va de la terre au ciel, il y a non pas un homme, mais une femme – c'est la Sœur Clarisse aux pieds nus, Ce dernier échelon est en pleine tombe. Malheureusement il est impossible à un regard profane, de voir cette religieuse, auprès de laquelle la carmélite est une épicurienne ».

        Ce qu'aucun prêtre n'avait pu me faire voir une femme du monde vient de me le montrer. Elle a été mon cicerone admirablement intelligent, dans cette tombe. Son nom de jeune fille, un des beaux noms de France, a été donné à l'une des grandes avenues du quartier des Invalides, qui sont limitrophes de l'Avenue de Saxe. Le petit cloître des Clarisses aux pieds nus, venues à Paris en 1877, est dans cette avenue de Saxe, au fond de l'impasse.

        Mon introductrice est reçue, quoique encore jeune, avec une profonde vénération par la Sœur converse qui nous ouvre la porte. Un mauvais escalier, en plein vent, de six marches, nous conduit à un petit jardinet. Là, sont des petits carrés de fleurs, étriqués comme ceux qui sont sur les tombes et une vraie verdure de cimetière.

        La Sœur nous introduit dans un petit parloir. Elle se retire. Ces Sœurs converses n'entrent jamais dans la partie du cloître qui est fermée à tout le monde. Une seule d'elles a vu les traits du visage de la supérieure. Rien de bizarre comme ce rôle de servante d'une maîtresse invisible! 

       Ces Sœurs communiquent avec l’intérieur du cloître par un tour en bois. Par lui, elles remettent la nourriture quotidienne, etc.

       «La Révérende mère va vous parler» » a dit la converse.

      Je regarde, étonné, autour de moi. Les murs du parloir vide sont nus. J'y vois une seule inscription faite en très gros caractères. C'est une sentence mais quelle ? 

       « Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de mourir sans plaisir. »

      Tout à coup, une voix qui semble lointaine ou profonde,dit « C'est vous, madame la vicomtesse ? Oui, ma mère permettez-moi de vous présenter un ami. Je vous salue, monsieur » La présentation est faite. la présentation de la rue à la tombe !

       Tout d'abord, mon introductrice cause avec la mère. Je puis m'habituer à cette voix sépulcrale et cependant très jeune la mère n'a que trente-cinq ou trente six ans - qui vient à travers la grille de fer. Et quelle grille C'est une simple plaque de fer noirci, sans trous. On dirait du bouche-gueule d'un caveau funéraire.

        De grosses et grandes pointes de fer empêchent l'œil et l'oreille de s'approcher de la plaque.

        Certes, je me suis blasé sur bien des spectacles, depuis six ans d'écrits sur ce Paris si grand ! Un article de journal ne diminue pas plus son étude entière qu'un seau d'eau ne diminue la mer! Je suis assurément un de ceux qui ont le plus fouillé notre grande ville, fille de Babylone et petite-fille de Jérusalem et je dois être désormais à l'abri des surprises des sens et de l'esprit. Pourtant ici je me sens étonné et mal à l'aise.


        Comme mon introductrice, j'ai la conscience d'accomplir une œuvre de devoir et non de curiosité. Je sais à quoi va cet acte d'apparence trop hardie. Je n'hésite pas et avec un respect de fils pour sa mère, quoique l'invisible ait dix ans de moins que moi, je parle à la mère des différentes règles monastiques que j'ai étudiées. Je lui demande quelles sont les modifications que la Sœur Collette d'Amiens, la réformatrice, a apportées à la régle de Sainte-Claire. La mère est étonnée de mon savoir spécial. Hélas ! C'est mon métier que de parler de tout à tous ! On ne s'imagine point quels êtres et quels livres il faut feuilleter pour écrire un de ces petits articles qui deviennent, le lendemain, aussi inutiles que des affiches de la veille.

        La tombe écoute. Quand je m'arrête, elle dit « les modifications de la réformatrice ont toutes été faites dans le sens plus rigide » et la Mère me raconte toute cette règle étonnante, qui n'est pas imprimée. Je retiens les points qui sont plus sévères que la règle fameuse du Carmel.

       La Clarisse n'a aucune récréation. Elle va du réfectoire à la table de travail et de celle-ci au chœur.

Elle a dix heures de chœur par journée de dix-sept heures.

       Le silence est de règle. On permet seulement les paroles indispensables. Beaucoup de Clarisses ne profitent point de cette tolérance. La mère nous dit Je connais des sœurs qui seraient désormais incapables de prononcer une phrase un peu longue. »

       La pauvreté absolue est de règle. La clarisse vit d'aumônes reçues par les sœurs converses et le couvent distribue lui-même des aumônes avec le surplus de ces dons qui lui sont faits quo- tidiennement, et avec le produit du travail qui occupe la clarisse pendant les quelques heures où elle n'est pas au chœur.

       La clarisse a toujours les pieds nus. Elle porte une robe de bure, dont l'étoffe est presque aussi épaisse que ce numéro-ci double du mercredi, quand il est plié. Elle jeûne pendant toute l'année, excepté au jour de Noël. Elle n'a qu'un repas par jour. Elle ne mange jamais de viande. J'ai vu la soupe faite pour les dix-huit mères du cloître. Certes, la meute lauréate de la duchesse d'Uzès n'en voudrait pas.

       Le lecteur peut juger que la règle de Sainte-Claire est plus sévère que la règle du Carmel! Vraiment, cette règle-ci, semble être le carnet d'une suicidée

       La mère veut bien me donner par le Tour une poupée vêtue en Clarisse. Le costume, avec le double voile blanc et noir, la grosse corde franciscaine à trois nœuds, la guimpe très longue, très large et plissée sur la poitrine - a cette beauté particulière qu'ont les vieux costumes sur qui les siècles ont passé. C'est la beauté sui generis que donne aux vieux tableaux la patine des temps !

      « Mais. ma mère, pendant l'hiver, vous n'avez pas toujours les pieds nus ? Si fait Vous avez au moins du feu ? Pas un tison, car la cuisine se fait au dehors chez les converses. Mais, ma mère. c'est affreux. »

      Mon « c'est affreux » est si naïf que la Tombe fait entendre un petit rire gai. La morte qui rit !

     Ce rire a comme deux échos. Ce sont les deux Sœurs dites anges gardiens qui accompagnent au parloir, même la supérieure. La règle permet de rire au parloir.

      Alors, aussi nous, mon introductrice et moi, nous rions de bon cœur, comme les mortes !


      Pendant que nous causons,une cloche sonne parfois, lointaine comme la voix de la morte. C'est un tintement hâtif comme celui du Tocsin. Un Tocsin d'outre-tombe !

      La Révérente Mère me dit qu'ici la cloche sonne les quarts d'heures. C'est comme à bord. Ce petit cloître est une sorte de navire fantôme voguant vers l'Infini, avec un équipage de femmes.

      Cependant la Mère m'avoue qu'un article de cette règle semble toujours un peu dur aux Sœurs. C'est le sommeil de six heures, coupé en deux parties égales de minuit à deux heures, par une longue oraison au chœur. `

      « Soyez certain, monsieur, que le reste n'est rien.» Alors, vous vivez longtemps dans vos cloîtres ? »

      La Mère ne répond pas. C'est l'unique point où la sainte n'ait pas répondu à mes questions, avec une franchise et une gaieté étonnantes. Ce silence en dit gros !
      C'est que jamais l'outrance dans l'extase n'a été poussée aussi loin. Chaque article de la règle tâte le pouls et s'arrête au point où la Sœur s'évanouirait, comme une patiente quand est dépasse le summum de la douleur qu'un être humain peut supporter !

      La Mère me raconte que sainte Collette d'Amiens a supprimé le drap mortuaire, dans la cérémonie de la prise, d'habits, parce qu'un jour une récipiendaire a trop voulu la mort, pendant qu'elle était sous le drap mortuaire. On l'a trouvée morte, à la fin du De Profundis.

      Or, la mort est un bonheur qu'il faut gagner et non surprendre ! Rappelez-vous la sentence du Parloir.

      L'autre an, une novice fut renvoyée du couvent, parce qu'on la jugea atteinte d'une maladie mortelle. Elle serait morte trop vite, sans avoir gagné le ciel. à la rude façon des Clarisses. Alors la pauvre enfant fit avec la Mère l'arrangement suivant « Je vais aller prier là-bas Notre-Dame de la Salette. Si je reviens guérie, me recevrez-vous?- Oui. »

      Elle alla et fut guérie. Aujourd'hui rentrée au couvent, elle a fait ses vœux perpétuels. La bande des jeunes saintes qui sont ici, l'ont trouvée assez vigoureuse pour mourir de leur mort !

     Je signale ce miracle à M. Henri Lasserre, qui, l'autre matin, m'a narré, avec une éloquence remarquable, le livre qu'il vient de publier sur les miracles de Lourdes.

     Mais prenons congé de la Mère. Elle m'annonce qu'une sœur converse va nous mener dans une cellule vide de Clarisse. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas aller voir ce lit !

      En effet, je regarde à peine la cellule. Je ne vois que le lit. Imaginez une planche d'un mètre de large et seulement d'un mètre de long !! c'est un lit d'un mètre carré. ON n'y peut coucher QUE PLIÉ EN DEUX.

      La paillasse est remplie de paille mais à quoi bon les autres détails. La Sœur n'est jamais déshabillée, sur ce lit. Elle ne change de vêtement que pendant le jour !

     0 sainte Collette ! Quoi ! le supplice, même dans le sommeil ! Le moyen âge farouche n'avait pas songé à cela ! Cependant je n'ose pas dire cette fois mon c'est affreux. J'ai peur du rire de la Mère supérieure. Elle me regarde peut-être par quelques trous de sa tombe. Eh quoi serais-je devenu enfiévré par cette senteur troublante de tombes féminines? Je me dis que ces femmes, fatiguées par une tension surhumaine de l'esprit, ont dans ce lit épouvantable un sommeil meilleur que celui de bien des femmes du monde. dans les lits mœlleux où l'on peut étendre les jambes ! Par exemple, n'y a-t-il point des amours forcées, plus cruelles pour une femme de cœur, que ce supplice purement physique du lit des clarisses ?

     Près de la chapelle est la grande porte du cloître d'intérieur. Des araignées ont tissé leur toile sur la serrure. Quand une Clarisse est morte, les autres sœurs la placent dans l'intervalle qui est entre cette porte et une autre plus intérieure. Puis elles se retirent après avoir fermé cette deuxième porte. Alors on ouvre du dehors la première porte et un homme peut enfin voir et toucher une Clarisse en levant le couvercle du cercueil La chapelle est très petite et très pauvre. La grande grille du cloître y ressemble à celle du parloir. On y remarque une ouverture étroite, maintenant fermée. C'est par là que le père et la mère peuvent voir, deux fois par an, le visage découvert de leur enfant, muette et placée au fond du chœur et la voir pendant tout le temps que dure un Ave-Maria !

      Mais la Clarisse espère revoir ses parents dans le ciel, unis de nouveau à elle par des liens étroits. Elle est, sur ce point, de l'avis de Fénelon, que je vois reproduit aujourd'hui dans une biographie très haute et très émouvante de mon admirable amie, la mère de Saint-Geniest.

      Le confessionnal est étrange. Il est à moitié dans le cloître comme s'il était à moitié enfoui dans la terre d'un cimetière. Le prêtre peut confesser, presque en même temps, les mortes et les vivantes !

     A ce moment, mon introductrice me quitte. Je dois attendre, seul, dans la chapelle, le moment où les mères clarisses viendront prier et chanter derrière la grille.

     Le jour décroît. Le bruit de Paris semble s'en aller au loin, comme le bruit de la mer qui s'éloigne à marée basse. Tout à coup, j'entends-les voix chanter sur un rythme dolent. Puis elles récitent en latin le chapelet. Je m'approche très près de la grille. Personne ne me voit. J'entends les jeunes mortes, comme si je les touchais.

     Quelques voix sont des voix blanches de nonnes. Les autres ont le mordant de la femme jeune et même le zézaiement de l'enfant. On m'a dit tout à l'heure quelques noms de familles connues et riches que portent ces jeunes clarisses. Je sais que quatorze de ces dix-huit sœurs n'ont pas vingt-trois ans.

    J'entends nettement le glissement des pieds nus sur le parquet. C’est comme le glissement des rendez-vous nocturnes d'amour.

     En effet c'est bien là un murmure des soupirs, des baisers sur le crucifix tout à coup un chant d'amour. Les clarisses sont avec le Bien-Aimé. Si la Clarisse est fille de sainte Claire, elle est petite-fille de la Sulamite !

Dans une fente de la grille je vois, à travers le grand voile noir, une assez vive clarté. On dirait que ces dix-huit âmes sont dix-huit cierges allumés !  Mais cette clarté est causée par une fenêtre ouverte dans le chœur intérieur. Des fantômes m'apparaissent. Les uns sont à genoux, les autres sont debout. Un est assis. sans doute une malade. Je vois son pied nu, vaguement chaussé d'ombre.

    Je ne ferai point plaisir à ceux qui aiment les vieux clichés. Je ne dirai point que notre époque manque de mères et d'épouses et que c'est grand péché de voir les clarisses.

Je ne dirai point que les couvents des contemplatives sont inutiles, alors que seulement sont utiles les couvents des Sœurs actives.

    Je ne veux regarder ces choses étonnantes qu'avec le regard d'un psychologue et d'un physiologiste.

    Je dis que ces contemplatives dans la folie de la croix, montent plus haut que l'homme vers le grand au delà !
     Qu'elles restent donc dans leur tombe ensoleillée, puisqu'elles y ont trouvé l'amour. ces saintes Thérèse anonymes !

     Ces pseudo-mortes vivent la grande vie. Elles sont de la grande famille des illustres passionnées, profanes ou saintes, dont l'histoire nous a transmis les profils ardents ou passionnés !

    Je regrette qu'un médecin n'ouvre pas le cadavre d'une Clarisse aux pieds nus, il y trouverait assurément un cœur et un cerveau extraordinairement développés.

    On me pardonnera cette dernière pensée. Evidemment j'ai subi la contagion de l'outrance en écrivant, dans la nuit de vendredi à samedi, le récit de l'heure, passée avec une morte !

 

                                                                                                                     Ignotus.


                                                                                                                                           Le Figaro du 27 juin 1883

 

(1) Nom donné en 1889 à un recueil posthume de 32 articles parus dans le Figaro.
(2) B. de Saint-Vincent et JC Chapuzet Le Roman du Figaro 9 Le deuil des illusions  (Le Figaro.fr)
(3) 11-12 novembre 1888

 

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ill. Les Clarisses :R.P. Hélyot, Dictionnaire des ordres religieux, Paris, Migne 1847-1859 t.1

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