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                Dans un article de la revue "Le Pays d'Auge", repris sur son blog,  Pierre Henry cite une lettre adressée par Marcel Proust à son ami Georges de Lauris le 23 mai 1909 :  

                " Savez-vous si Guermantes qui a dû être un nom de gens, était déjà alors dans la famille Pâris, ou plutôt pour parler un langage plus décent, si le nom de Comte ou Marquis de Guermantes était un titre de parents de Pâris, et s'il est entièrement éteint et à prendre pour un littérateur…"
                Les scrupules de l'écrivain le conduisent au château de Guermantes après la publication de Du côté de chez Swann, premier volume de la recherche du temps perdu (fin 1913). Il y dédicace plusieurs exemplaires, encore aujourd'hui dans la bibliothèque du château, en remerciements de l'emprunt qui donne à cette demeure de la fin du XVIIe siècle (que l'on doit tout de même en partie à Jules Hardouin-Mansart et André Le Nôtre), une célébrité sans rapport avec l'anonymat de ses propriétaires.

 Guermantes
              

                Mais sait-on que le château de Guermantes fit ses débuts littéraires 40 ans avant la visite de Marcel Proust et que la famille qui l'habitait alors est fort connue dans la Loire-Inférieure des années 1900 et accessoirement des lecteurs de ce blog ?
               Je dois cette découverte à l'étude qu'Anne Martin-Fugier a consacrée  aux Salons de la IIIe République (Ed. Perrin 2003, réédité dans la collection de poche Tempus en 2009). Elle cite Le Journal des Goncourt qui raconte une visite d'Edmond au château de Guermantes le 7 septembre 1873 (1) .
               Trois femmes reçoivent Edmond de Goncourt, ou devrais-je dire trois générations de femmes d'une même famille dont la conversation intéresse au plus haut point l'écrivain, non par sa teneur mais par ce qu'elle révèle de la personnalité de ses hôtesses. 
               

                Eulalie de Chastenet de Puységur (1804-1889) a près de 70 ans, fille du marquis de Tholozan, elle partage la propriété du château de Guermantes avec son frère Edmond, célibataire. Trois ans plus tôt, au lendemain de Sedan, ils y ont reçu le futur empereur d'Allemagne, Guillaume 1er encore roi de Prusse. Pour l'heure, la vieille dame est allongée sur une chaise longue, toute dolente d'une piqûre de guêpe. "Il m'échappe un mot méchant", dit Goncourt – il en écrit aussi – " un mot qui fait comprendre à ces dames qu'elles ont un partner. A ce moment, c'est un curieux spectacle que l'épanouissement de ces mondaines ennuyées et sans pâture d'esprit, que l'éveil qui se fait dans leurs figures, qui semblaient tout à l'heure sommeillantes, que l'affectuosité dont elles se prennent tout à coup pour nous. Jamais je n'ai vu une transfiguration pareille à celle qui a eu lieu chez la vieille Puységur. La guêpe est oubliée ; et comme un beau diable, elle s'agite et se remue, toute jubilante, sur sa chaise longue."
                La maîtresse de maison a la méchanceté d'une grande dame : "L'exécution, chez elle, est faite moins avec des mots spirituels qu'avec des sous-entendus, des appuiements sur les choses, des soulignements de sourires, des riens perfides, tout l'arsenal du plus exquis et du plus meurtrier esprit français."
               

                Veuve depuis longtemps, Madame de Puységur n'a qu'une fille : Julie (1830-1913), quadragénaire, elle s'est mariée à Guermantes en 1849 avec le baron de Lareinty alors officier d'ordonnance du général Changarnier. En 1873 il est conseiller général de Blain et sera élu à Port-Saint-Père l'année suivante avant de devenir président du conseil général et sénateur de Loire-Inférieure. Madame de Lareinty n'a pas la finesse de sa mère : "Elle éreinte les gens avec des paroles cruelles, des méchancetés de journaliste ou de foyer de théâtre, de la raillerie toute moderne, de la blague presque." 
               

               Née à Guermantes comme sa mère et son frère aîné Jules, futur député de Saint-Nazaire, Guillemette Baillardel de Lareinty n'a pas vingt ans, elle est mariée à un officier de marine, le comte Gabriel de Paris de la Brosse. Concluant son portrait de famille, Edmond de Goncourt n'est pas tendre pour la petite-fille dont la naïveté apparente se révèle redoutablement perverse : "Ce sont à tout moment, des interrogations, des demandes d'explications, des airs de ne pas comprendre, une sollicitation continue, près de la méchanceté de sa grand-mère, près de la méchanceté de sa mère, à se faire plus claire, plus accusée, plus mordante, plus assassine."
 

              La comtesse de Paris n'est certes plus une jeune fille en fleur lorsque Proust visite Guermantes 40 ans plus tard. Grâce à Goncourt on sait aussi qu'elle n'eut pu être le modèle d'Albertine (Ici encore : le portrait d'Albertine de Guermantes morte à vingt ans) mais le Journal des Goncourt n'était pas inconnu de Proust, Le temps retrouvé en conserve le souvenir et aussi celui des gens que nous regrettons de ne pas avoir connus.

 

                                                                                                                                       PatBdm

 

 

  (1)    Je fais ici appel aux lecteurs du fameux Journal car je n'ai pas trouvé dans les éditions de la BNF (Gallica) le récit de cette visite à la date indiquée, ni les noms de famille dans l'index des noms cités. Les extraits sont ceux cités par A. Martin-Fugier.

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Notes de lectures