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             Représentant de la Petite presse non quotidienne, le Figaro est né en 1826  sous la Restauration. De tendance alors libérale, il emploie un ton satirique qui lui attire souvent les foudres du pouvoir et de fréquentes interdictions. Au début du règne de Louis-Philippe, le journal est racheté par des monarchistes et devient moins critique vis-à-vis du pouvoir (1) . Pierre-Michel-François Chevalier dit Pitre-Chevalier, jeune auteur originaire de Paimbœuf  comme Paul Perret, où il est né en 1812, fait ses débuts dans le journal le 11 juillet 1837 avec une nouvelle publiée dans les variétés du journal : Après-souper sous titrée histoire puérile. Il publie ensuite un article (2) sur le musée historique de Versailles qui vient d'ouvrir ses portes dans le château de Louis XIV. Une revue littéraire de sa plume (3) , est suivie quelques jours plus tard par les débuts dans le même journal d'une femme de lettres qui signe Lady Jane CH… qui n'est autre que sa jeune femme Camille Decan de Chatouville, épousée en 1835 avec pour témoin Alfred de Vigny. Elle donne une nouvelle Ascanio le lazzarone, puis en août une nouvelle sombre aux accents antisémites : Le dernier enjeu.
               Depuis 1833, le journal a perdu avec son mordant, une partie de ses lecteurs. Les rédacteurs en chef se succèdent sans effet notoire sur la relance du journal. En 1845, Pitre-Chevalier prend la tête du journal à la suite de son ami Alphonse Karr. L'absence d'archives entre 1840 et 1854 ne permet pas de juger de l'efficacité de sa politique éditoriale. En cette même année 1845, le journaliste de Paimbœuf débute aussi sa collaboration avec le Musée des Familles revue catholique dont il devient directeur en 1849 après avoir racheté un tiers des parts.
               En 1854, Hippolyte de Villemessant, journaliste parisien, après plusieurs échecs décide de ressusciter le Figaro. Son ambition est limitée (4), faire un journal hebdomadaire ne comportant que des articles littéraires et des nouvelles à la main. Héritières de la longue tradition des gazettes manuscrites souvent secrètes qui avaient précédé l'invention du journal, les nouvelles à la main sont des textes courts au caractère satirique. Des journalistes comme Alphonse Karr, à la verve mordante dit Villemessant, s'en font une spécialité. Le nouveau patron, monarchiste lui-même, a retenu les leçons de la période précédente et bannie la politique des colonnes du journal. La poésie n'a pas non plus ses faveurs. Admettre le moins possible d'élucubrations poétiques et renvoyer les poètes à la Revue des deux mondes est sa ligne de conduite face à ce qu'il n'est pas loin de considérer comme un envahissement. Deux ans après le lancement du nouveau Figaro qui tire encore modestement entre 1200 et 1500 exemplaires, Villemessant décide de doubler sa parution, le mercredi et le dimanche. L'année 1856 (5) va donc être celle du recrutement de nombreux auteurs. Quelques uns se feront un nom, Erckmann et Chatrian, ou Edmond About le futur rédacteur en chef du XIXe Siècle. Au milieu d'eux, beaucoup d'anonymes et deux jeunes auteurs depuis peu débarqués de leur Pays de Retz natal. Paul Perret de Paimbœuf a signé quelques papiers dans les revues littéraires mais son cadet de deux ans, Félix Platel, 24 ans, originaire de Saint-Lumine de Coutais, diplôme d'avocat en poche, n'est pour l'heure que sous-bibliothécaire à la Mazarine. Villemessant, se souvient-il de ses vingt ans, lorsque jeune inspecteur d'assurances à Nantes, il écumait les tréteaux du théâtre de la ville ? (6) Perret et Platel ne seront pas les seules recrues nantaises. L'année suivante il accueillera Charles Monselet, fils d'un libraire du chef-lieu de la Loire-Inférieure, qui contribuera par sa verve au renon du journal.
                        Le Figaro ouvre ses colonnes aux deux provinciaux pour des études de caractère alors très en vogue. Le plus jeune qui signe Et. Pall anagramme de son nom, débute le 29 juin et le 3 juillet avec Les joueurs où il démonte sur trois pages (la quasi-totalité des journaux est consacrée à son texte) les procédés que les casinos en vogue utilisent. L'article est composé d'extraits d'une étude que Félix Platel a consacrée aux Jeux de Hombourg, et dont il donne d'autres pages au Mousquetaire, journal d'Alexandre Dumas. La publication en volume de son étude est perturbée par les pressions des responsables du casino de Hombourg.
                        Paul Perret débute le 28 août par un long texte également à la une, consacré à une catégorie de population qu'il semble bien connaître : les artistes. Du mal secret des artistes est un texte curieux. On y retrouve les réticences de Perret pour le milieu bourgeois dont il est issu, pour l'église des confréries symbole de passé révolu, et la sympathie, la connivence peut-être envers l'artiste s'il ne s'éloigne de sa conception du beau par un excès d'idéal. Et ce mépris pour la critique ! Il en fera profession pourtant. On y sent aussi poindre l'amertume d'un homme de lettres peut être résolu lui-même à rentrer dans le rang, s'il ne l'a jamais quitté, d'une bourgeoisie bien pensante qu'il faut bien distraire par quelque jolie histoire. 

 

 

Le Figaro du 28 août 1856 (source Gallica)Figaro 28-8-56

DU MAL SECRET DES ARTISTES

 

(Un mot sur un point obscur)
II y a dans l'histoire des artistes un problème qui nous confond. Ce n'est pas l'existence assez bien prouvée des Rembrandt et des Michel-Ange, qui ne sont point, après tout, de trop grandes anomalies. c'est que le peuple de l'art, les petits bonnets de la foule sacrée, les pareils, enfin, de beaucoup de ceux qui vivent aujourd'hui, portant bec et ongles, que ceux-là, dis-je, aient pu jamais, sans se déchirer les uns les autres, vivre en confrérie.
Or, on n'en peut douter, ils ont, autrefois, vécu de cette chrétienne façon-là. Ils se nommaient alors les confrères de saint Luc; les architectes et les sculpteurs ne se donnaient encore que la qualité de maçons; les peintres portaient des chapeaux de roses, en l'honneur de leur saint, et tous les confrères lui faisaient fête, en procession, avec torches et chandelles.
Autre temps, autres moeurs. Et d'abord les artistes, à présent, font procession pour tous les saints au vrai, lorsqu'ils illuminent leurs maisons, c'est toujours en l'honneur des oeuvres qu'ils ont placées. Ils aiment à vendre on en a vu qui ouvraient boutique, et le public s'étonnait que, puisqu'on tenait chez eux le peinturage, on n'y tint point aussi les vitres. Ils aiment à faire parler d'eux il en est un qui, dernièrement, frappé dans son sanctuaire par ses rivaux, est ressuscité tout exprès, le troisième jour, pour venir raconter comme quoi, la surveille, on l'avait assassiné. Oui, la confrérie de saint Luc est bien morte, à moins qu'on ne veuille absolument retrouver quelques traces de cette institution toute fraternelle dans le jury d'exposition. Mais jadis, dans le bon vieux temps, grâce à leur patron, les fils de saint Luc taillaient innocemment la pierre des cathédrales et peinturluraient les murs des couvents. Et alors ils étaient heureux, car il n'y avait point de critiques.
En ce temps-là, il n'y avait pas non plus de cimetière au palais Mazarin, et la mode n'était pas venue que les fils de saint Luc s'habillassent de vert, pour s'aller faire enterrer tout vifs ? 
  …/…
  (Tout te qu'il y a dans un pot-au-feu qu'on ne mange pas)
Devers les hauteurs de la rue Saint-Jacques d'un côté, de l'autre vers les Batignolles, aux frontières de Paris, sont situées les demeures d'artistes. Ce sont de grands bâtiments assez mornes, qui ont le tort de ressembler à des fabriques; quatre murs sacrés, pourtant, entre lesquels l'art s'exerce, en marbre, en pierre, en bois, sur toile et sur porcelaine, avec ou sans illusions. Vous pouvez entrer sans frapper ayez soin seulement de ne point déranger les moquettes, et, si c'est un homme, ne regardez pas le modèle. Faites un salut. Si vous êtes collectionneur ou critique, le maître de céans vous le rendra. Allons, deux pas en avant. vous êtes dans le sanctuaire.
Le jour tombe, et les fils de saint Luc mettent à profit, pour ne point penser, la dernière heure de l'après-midi. Ils sont là autour du poêle, les uns ambitieusement coiffés du bonnet de Buonarotti, les autres, les plus novices, du simple béret basque, tous secouant leur chevelure immense, dont ils se pourraient faire, non un manteau de roi, comme dit le poète, mais un véritable carrick. Ils sont là, entre camarades, et ils discutent.
Et que discutent-ils ? Le bourgeois.
Holà! que dit le bourgeois devant la Vénus de Milo? Il dit Voici, ma foi ! une belle femme sans bras Holà! que dit lé bourgeois devant la Kermesse de Rubens ? Il dit Tous ces gens-là sont ivres. Holà que dit le bourgeois devant l'Enterrement d'Ornans (7) ! II dit Voici de piteuses mines.
Et que voit-il ? Un marbre mutilé; deux cadres avec deux toiles, dont l'une est peinte et l'autre décorée. Et quand il a dit, quand il a vu, qu'achète-il ? II achète un parapluie.

Haro! haro sur le bourgeois!

C'est le thème favori des fils de saint Luc, qu'en dehors de la compréhension de l'art, il n'est point d'intelligence. L'artiste a fait une création sublime, qui ne tient ni à la peinture, ni à la sculpture dans ses délassements, il a inventé le bourgeois, type qu'il raille, et qu'au fond il admire.
…/…
(De l'existence chevelue)
  Quel air de défiance incurable dans les traits de ce bourgeois qui pose En posant, le pauvre homme regarde l'artiste, et il ne se sent point à l'aise.
Et pourtant quel abîme d'indulgence qu'un bourgeois, et comme il rit bien tout le premier des mauvaises plaisanteries qu'on a faites sur son compte ! Vis-à-vis de l'artiste, il a commencé par un naïf étonnement il se demande fort sérieusement où ces quelques fils de Noé ont pu prendre cette
singulière imagination de peindre, et cette patience admirable de pousser l'ébauchoir on le blaireau. Ce qu'il reproche à l'artiste, ce n'est point ses railleries, ce n'est pas même la méchanceté que celui-ci met souvent à le faire si laid c'est sa vie. ?
 Et pour cela il le vilipende, il n'ose l'éloigner toujours mais il pousse le mépris jusqu'à lui donner quelquefois sa fille comme une aumône, tandis qu'aux autres Il la vend.
…/…
(De la vocation du fils de Saint Luc)
Allons donc, jeune homme, il faut peindre, il faut modeler. Assouplissez votre instrument, il n'est besoin de rien plus que de cela. Faites de votre pinceau quelque chose de docile comme une navette, et votre fortune est dans vos doigts. Voici la recette: se procurer une jolie femme et, lorsqu'elle est là, vraiment résignée, peindre le portrait de sa robe ou modeler les fleurs qu'elle a dans les cheveux. Une fois la robe peinte, qu'elle soit habitée ou non par un corps, qu'importe Les fleurs une fois faites et mélangées avec les boucles de la chevelure, qu'il y ait ou non au dessous une physionomie vivante et humaine, cela ne fait rien. C'est trois mille francs
…/…
Mais là critique !
Je vous te demande enfin, ô public trop confiant, qu'est ce qu'un critique? Allons, messieurs. de saint Luc, point de politesse. Un critique, c'est une sorte de bête à cornes que les malveillants déchaînent par le Salon. un taureau furieux. qui court dans, la foire et renverse les boutiques.
 Un critique ? Cela dit du bien de votre voisin … et de vous ? II en est un, messieurs, qui, pendant dix années, a chéri vos oeuvres et vous a donné les bénéfices d'une publicité trop indulgente. C'est celui que vous haïssez le plus. Un vilain métier, dites-vous, et aucun de nous n'oserait le faire. Je le crois
La critique sera vraisemblablement la profession manuelle de l'Antéchrist.
…/…
(Le pays de l'idéal)
L'Idéal est un pays peu connu, borné de tous côtés par une mer difficile. Entre autres localités intéressantes, on y trouve le cap de l'Ennui, ce qui prouve qu'il ne faut point y pousser trop avant; mais les abords du pays ne sont guères moins gracieux que la forêt de Fontainebleau, l'Eden des paysagistes. Seulement il n'y a pas d'auberges.
Le Réalisme n'est pas un pays, c'est un potager. Comme la terre ne saurait produire beaucoup à la fois, on n'y a pu marier les plantes d'agrément et les légumes utiles, et la betterave y tient noblement la place de la rose. L'artiste réaliste n'est point comme l'abeille, et ne saurait se nourrir de fleurs.
Au pays de l'Idéal, on allait autrefois c'était le tour de France des anciens artistes, mais le voyage étant court, ils le faisaient plus souvent. Le pays, d'ailleurs, était bien habité; on y rencontrait des têtes: aujourd'hui il n'y a plus de têtes, il y a des types. Et pourquoi se dérangeraient les fils de saint Luc, depuis qu'ils ont inventé de se peindre eux-mêmes, une pipe à la bouche Que pouvaient-ils créer de plus saisissant en fait de réalité ?
…/…
Quelques esprits sains affirment bien que le vrai réaliste est celui qui ressemble au soleil, à la nature, à la beauté, à tout ce qui vit enfin, et non point à ce qui grouille mais ces gens-là ne:savent ce qu'ils disent. Il y a
eu pourtant des réalistes qui se sont nommés Rubens, Vélasquez ou Claude Lorrain, et ceux-là aussi ont peint ce qu'ils ont vu.
…/…
(Comme quoi il existe des maux sans remèdes)
Pourquoi se renferme-t-il dans la contemplation de son œuvre ? L'escargotisme, ô mon Dieu! n'est point une vertu. Pourquoi ne tente-t-il point le vrai réalisme, tel que l'ont fait la charte et les progrès de l'industrie ?
Pourquoi, lorsque son beau-père lui dit « J'ai été ouvrier, moi, et j'ai gagné ma fortune! » ne fait-il point comme son beau-père, n'ouvre-t-il pas carrément boutique, et ne vend-il pas à la toise ?
Pourquoi se roidir contre la fièvre de bourgeoisie qui le mine ? Si c'est un possédé, holà qu'on l'exorcise. Si l'art est la forme vide, si l'art est devenu l'industrie, qu'il en convienne. L'art est une grand ombre qui s'allonge par devant les fils de saint Luc, ce qui fait voir que la lumière est derrière eux. Qu'ils se retournent. Mais, non pourquoi faire ?
Nous souhaitons qu'on ouvre au plus tôt de vrais comptoirs de peinture. I1 y aura un rapin derrière, un rapin qui vendra. Quand ils auront vendu, les fils de saint Luc redeviendront heureux.
Ainsi soit-il.

Paul PERRET,   Le Figaro du 28 août 1856

 

(1) Emile GABORIAU L'ancien Figaro Paris Dentu 1861
(2) Le 22 et le 31 juillet
(3) Le 23 juillet
(4) H de VILLEMESSANT, Mémoires d'un journaliste, à travers le Figaro Paris Dentu 1873
(5) Firmin MAILLARD histoire du Figaro de 1854 à 1862 parue dans le Figaro du 3 au 20 avril 1862.
 Le N° du 4 avril donne le nom des nouveaux collaborateurs de 1856.
(6) H de VILLEMESSANT, Mémoires d'un journaliste,  souvenirs de jeunesse Paris Dentu 1884
(7) Tableau de Gustave Courbet vers 1849-50

 

 

 

 

 


 

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