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               C’est son compatriote Paul Perret qui signe ici la nécrologie de Félix Platel dit « Ignotus » chroniqueur au Figaro. Il collabore parfois à la signature collective « Tout-Paris » avec laquelle Marcel Proust va débuter quelques années plus tard. De la même génération que Platel et originaire comme lui du Pays de Retz, ils font tous les deux leurs débuts au Figaro en 1856. Après 1871, Perret abandonne le journalisme pour se consacrer au roman, c’est l’époque où Platel devient un des chroniqueurs vedette du journal de la rue Drouot. Perret, dont l’expression romanesque est élégante, ne peut s’empêcher de faire état du style coloré jusqu’à l’excès d’Ignotus qui fait de lui un collègue dont les articles prêtent à sourire pour la plupart des hommes de lettre de son temps. Des textes qui cependant assurent à leur auteur un public fidèle. Zola, ne pense t-il pas à lui lorsqu’il écrit : « Cette chronique était écrite à la diable, avec des cabrioles de phrases, une outrance de mots imprévus et de rapprochements baroques ? »(1)  

 

Bloc-Notes Parisien 


LE BARON PLATEL

 

               Vendredi soir, à cinq heures, est mort, en son château du Grand-Clavier (Loire-Inférieure), celui qui s'est fait une place à part dans la littérature et qui fut, sous le nom « d'Ignotus », un des principaux collaborateurs du Figaro.
               Avec ses grands défauts, sa préoccupation de l'antithèse, une certaine redondance et des naïvetés d'enfant, malgré l'avis de Sarcey (2) , de Rochefort (3)  et de Richepin (4) , qui le malmenèrent souvent, il était ce qu'on peut appeler quelqu'un. Son style, monté sur échasses, coloré jusqu'à l'excès, lui appartenait en propre et reflétait exactement son tempérament enthousiaste et sa nature robuste de Breton né aux bords du vaste océan. 
               Car Félix Plate! a vu le jour dans ce même château du Grand-Clavier, où il vient de s'éteindre, tout près de Saint-Philbert-de-Grand-lieu.
               Le domaine appartient à la famille depuis de longues années. C'est là qu'est enterré son père, à côté de la tombe du général Lamoricière. Ignotus est petit-fils de la baronne Victoire Platel, née Patris Culey,  qui, petite-fille de Louis Patris Culey, duc d'Estourville, et nièce de Mme de Lamballe, fut demoiselle d'honneur de Marie- Antoinette. Elle publia les lettres de la princesse de Taileyrand, dont Sainte-Beuve s'est servi pour son étude. Ignotus possédait un superbe portrait de son aieule, peint par Chardin, en toilette de Trianon.
               Son père, colonel d'artillerie, est mort en 1854. Il avait été attaché à la maison de Madame la duchesse de Berry; il laissa trois fils. L'aîné vivant aux environs de Nantes et commandant en retraite; le second qui fut Ignotus, et le cadet, lieutenant de vaisseau, commandant il y a un an encore, la station navale d'Islande et maintenant à Cherbourg. 
               Félix, avant d'entrer dans la carrière des lettres, entreprit quelques voyages. A la sollicitation de sa mère, que Napoléon III avait fait assurer de ses sentiments bienveillants, Félix Platel, malgré son jeune âge, obtint du ministre de l'instruction publique et des affaires étrangères une double mission en Italie. Il se rendit à Turin auprès du prince de La Tour- d'Auvergne, ministre plénipotentiaire de France, et publia les Causeries franco-italiennes auxquelles il fit souscrire Cavour pour mille exemplaires. Il entra bientôt en relations avec le fameux homme d'Etat et devint son secrétaire. C'est de cette époque que datent ses débuts littéraires, qui lui valurent un duel sans résultat, duel qui eut pour théâtre le jardin des Charmettes . (5)
               Après un séjour de cinq ans en Italie, où il se trouva en relations avec les hommes politiques de ce pays, il revint dans sa chère Bretagne, et se livra à une série d'études sur les prisons, les crèches, les asiles, les établissements hospitaliers. Aimé de tous ceux qui l'entouraient, il sollicita les suffrages de ses concitoyens et fut nommé maire de Sainte-Lumine, puis conseiller général de la Loire-Inférieure.

              C'est de son entrée au Figaro, en 1871, que date en réalité la popularité dont il a joui  - qui ne se rappelle les portraits d'hommes d'Etat, d'artistes, d'orateurs, de cantatrices ? qu'il fit paraître dans le journal de la rue Drouot. Ces jours derniers, il signait sa cent-unième silhouette.
              Ignotus était de taille élevée, un mètre quatre-vingt-deux, disait la toise du bureau de recrutement, les épaules développées, la figure ouverte, coupée de grosses moustaches grisonnantes et bien fournies, relevée sur les joues, un peu l'attitude et l'allure de Gustave Flaubert.
              Il parlait avec de grands gestes et d'une voix sonore et mélodramatique. Bon vivant, man- geur superbe, il ne vivait que pour et par ses articles, y pensait jour et nuit, hanté par le souci de la phrase à effet. La littérature était sa vie.
              Au demeurant, Félix Platel était un excellent homme, pas médisant, bon aux pauvres. Une grande préoccupation était sa santé menacé du diabète, il suivait religieusement les ordonnances de son médecin. On lui avait prescrit la marche, et alors il marchait, il marchait comme un Basque. Par goût, il habitait l'autre côté de l'eau il se trouva que, par hygiène, l'éloignement de sa demeure devint une nécessité. Je l'ai connu, avant qu'il habitât rue du Four, dans l'entresol du numéro 7 de la rue Bonaparte, de cette maison qu'habita Lachaud et une femme qui joua un rôle prépondérant dans la vie de Gambetta.
              Le soir, quand il revenait du théâtre ou de son journal, il se rendait à pied chez lui, seul ou avec un ami, mais rêvassant toujours, bayant à la lune, parlant seul, s'arrêtant devant le reflet des étoiles dans les flaques d'eau de la place du Carrousel, ou se plantant tout d'un coup, comme un piquet, en plein milieu du pont et restant là des heures à contempler le plongeon des lumières des becs de gaz dans l'eau roulante et silencieuse de la Seine.
              Personne n'était distrait comme lui. Un jour, Philippe Gille (6) lui fait part des inquiétudes que lui inspire son fils, du besoin d'air recommandé à l'enfant.
             Je voudrais une maison de campagne pas loin de Paris, qui me permît de venir tous les jours au journal.
             J'ai votre affaire ! dit Ignotus d'un air triomphant, près de chez moi.
             Ou cela ?
             A Nantes !

             II y a un an, il avait eu déjà une attaque à Saint-Nazaire, la nuit, dans une chambre d'hôtel, dont il ne put trouver la sonnette. C'était un premier avertissement. Aussi ses craintes devinrent-elles plus sérieuses.
             Un jour, rue de Rivoli - il y a quelques mois de cela il lâche son compagnon de route.
             –Ou allez-vous?
             –Au Louvre.
             Pourquoi faire ? 
             Vous allez voir.
             Et, entrant dans le magasin au milieu du tohu-bohu de la foule, il monte au second étage, arrive au fauteuil-balance, s'assied et sort, ravi, tenant le ticket constatant son poids, c'était le même que celui de la dernière visite.
             L'argent gagné par lui au Figaro avait été employé dans une Compagnie d'assurances américaine qui devait, à soixante ans, lui faire 25,000 francs de rente. Il voutait laisser et il laisse, le pauvre homme, sa fortune intacte à ses deux frères.

                                                                                                                     TOUT-PARIS (Paul Perret)

                                                                                                                Le Gaulois du 11 novembre 1888

le-castel-d-Ignotus.JPG

            Le "castel d'Ignotus" à Saint Lumine de Coutais

 

 (1)  Emile Zola, Nana 1880
 (2)  Francisque Sarcey 1827-1899 critique dramatique du journal Le Temps.
 (3)  Henri Rochefort 1831-1913 homme politique et journaliste républicain.
 (4)  Jean Richepin 1849-1926 homme de lettres
 (5)  Lieu de séjour de Jean-Jacques Rousseau à Chambéry
 (6)  Philippe Gille (1831-1901) chroniqueur littéraire du Figaro : « Le Masque de fer ».

Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires