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Félix-Louis-Joseph Platel est né en 1832 dans la propriété du Grand-Clavier en Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, sur les bords du lac. Son père joliment prénommé Victorique, officier d’artillerie, avait rencontré au château des Jamonières, chez son ami Juchault de la Moricière, la fille du chef vendéen Joseph Monnier et l’avait épousée en juin 1831 à Saint-Lumine de Coutais.
Avant de devenir une des plus jolies plumes du Pays de Retz, Félix Platel traîne son enfance au Grand-Clavier : « C’est dans cette propriété qu’il a poussé à l’air libre, en rase campagne et sur l’eau, où le plaisir de la pêche et l’amour de la chasse l’attiraient. Il allumait sa pipe, sifflait ses chiens et allait en embuscade, le fusil sur l’épaule, tirer des halebrands parmi les joncs et les roseaux du lac. » (1)
Parmi les souvenirs de jeunesse parus dans les années 1870 et 1880 dans les colonnes du Figaro, Une louve (le Figaro du 11 novembre 1879) raconte une chasse dans la forêt de Machecoul au début du Second Empire.
A l’heure des contes de Noël, je choisis à dessein ce récit pour mes lecteurs. La chute leur paraîtra amère, mais comment fêter Noël sereinement à la fin de ces années 2000, sur une terre vouée à la destruction par le péché des générations successives.


 Ignotus_SP1887-2.jpgFélix Platel (1832-1888)


C’était le 4 septembre 1855 ; On avait signalé la présence d’un louvard, égaré dans la forêt de Machecoul et venu de la forêt de Touvois. A six heures du matin, le baron des Jamonières monte à cheval – accompagné de votre serviteur, de deux piqueux et de quarante chiens superbes appartenant à la vieille race française – la Poitevine ! Les chiens de tête s’appellent Duchesse et Marius. Il n’y a peut-être pas en France un chasseur à courre de plus de trente ans, qui n’ait connu de loin ou de près le baron des Jamonières et son équipage de chasse. Si je commets, tout en évitant une trop grande technicité de langage, - quelque hérésie cynégétique, je suis impardonnable ! En effet, c’était peut-être la centième fois que je chassais avec Duchesse et Marius.
 Le piqueux Yves, aujourd’hui garde-chasse au château de Fond-des-Bois chez M. de la Haye-Jousselin, n’appartenait pas au baron des Jamonières. Il lui avait été envoyé par le baron de Lareinty (2), aujourd’hui l’éminent sénateur qu’on sait. Pêcher était le piqueux ordinaire. Ses chiens étaient tous de taille superbe. Moins vite que les chiens anglais dont on se sert aujourd’hui, ils avaient plus de gorge. En ce temps, on chassait, grâce à eux, avec une musique plus vibrante encore que celle des trompes – la musique de leurs voix sonores ! Le baron était un des derniers représentants de la grande école de vènerie française. Parmi ses nombreux axiomes, il avait, avec raison, celui-ci : « Le loup est, en effet, une sorte de chien dont les facultés physiques et intellectuelles sont arrivées au maximum de sa race.
Le loup ne peut donc être forcé par un animal de même race – et inférieur à lui. Cependant, le duc de Beaufort est venu en Vendée avec cent chiens, pour savoir enfin ce que l’on devait penser de ce vieil axiome de vènerie. Ses chiens n’ont pas même voulu courir le loup ! Quant à Marius et à Duchesse, ils étaient depuis longtemps dans la voie du loup. Deux fois, dans les forêts de la basse Bretagne, ils avaient forcé – mais avec des relais de chiens échelonnés – un grand loup. Aujourd’hui, il ne s’agit que d’un louvard, ou même d’un louveteau âgé de moins de cinq mois, nous sommes donc certains du succès. Nous n’avons pas de fusils. Un fouet, une trompe, un large couteau de chasse – voilà tout !
Nous sommes tous biens gais en quittant le château des Jamonières. Le cheval de chasse n’est pas comme les autres chevaux qui, dit-on, ne pensent qu’à l’avoine. Nos chevaux et nos chiens, longtemps en repos, comprennent que l’heure de chasser est revenue. Tout ce monde se connaît. Les chiens, non couplés, passent entre les jambes des chevaux. Ma jument tire sans cesse à la main, pour baisser la tête. Elle veut souffler dans le dos de quelque chien qui trotte devant elle. Nous marchons dans l’opale du matin. Au levant, quelques nuages sont d’un jaune d’or, comme des fleurs d’ajonc !
Ces âpres senteurs qui grisent les jeunes poitrines montent dans la buée miroitante du matin. Tout s’éveille en moi et autour de moi. Ce n’est que plus tard dans la vie, que nous voyons d’un même œil le soleil se lever et se coucher ! Ma personnalité n’existe pas ici. Je parle au nom d’une légion ! Ah des matinées de chasse à courre – quand nous avions à peine vingt ans, - vous en souvenez-vous ?
A une heure de l’après-midi, nous avions battu une bonne partie de la première forêt et nous n’avions pas encore trouvé le louvard signalé. A chaque moment, les piqueux avaient ramené les chiens qui partaient sur des voies chaudes de renards, nos ordinaires bêtes de chasse. Nous n’y comprenions rien – ni les chiens non plus ! Tout à coup un chien donne un coup de gueule, au fond du Bouqueteau, sorte de carrefour plein d’épines inextricables. C’était la voix bien connue de Duchesse – mais ce n’était pas son ton habituel. Il y avait dans ce hurlement un sentiment d’effroi mêlé à une sensation de plaisir !
Nous criâmes aux chiens : « écoute, à Duchesse » mais d’eux-mêmes ils avaient déjà abandonné leurs quêters et se ralliaient à Duchesse, en qui ils avaient confiance. Pauvre Duchesse ! aujourd’hui morte, elle aussi ! Elle n’était point bavarde et comme elle était vive ! moins de fond que Marius mais plus de vitesse. Bientôt on entendait la grosse voix de Marius reproduire, avec un octave en dessous, les hurlements entrecoupés de Duchesse. C’était enfin le louvard !
Yves sonne le lancer. C’est un des meilleurs sonneurs de trompe qui existe aujourd’hui. Le louvardd se fait chasser en rond comme un renard. Il ne sort pas du bouqueteau. A trois heures, les quarante chiens, ramassés en peloton, poussent un hurlement formidable, comme si une main violente leur avait tiré à tous l’oreille ! Ils partent à fond de train au long du grand chemin tordu de la forêt. Pêcher fait : « Un drôle de louvard, tout de même. Il se fait chasser comme un cerf. » Nous suivons la chasse au galop. « Ohé ! dit le baron en montrant une trace de pied au milieu de toutes les voies laissées par la meute, regardez-donc ça ! » C’est la trace d’un pied de loup – mais pied encore plus allongé que d’ordinaire et au talon plus long. C’est comme un pas plus cambré, plus aristocratique – le pied d’une louve ! On sonne avec enthousiasme le vol-ce-l’est (3), et la fanfare si retentissante et étincelante du loup : Quand on est amoureux d’une belle, etc.
La louve qui n’avait pas été signalée par les paysans, était allée dans la forêt retrouver ses louvards. Elle vient de se donner aux chiens pour sauver ses petits !  Le baron des Jamonières, monté sur Djalma, me fait : « Dis à ta jument que si elle a de belles jambes, c’est le moment de les montrer ! »

 
La louve continue à suivre le chemin. On comprend que les chiens de tête la voient de temps en temps – au redoublement et au changement subit de la tonalité de leurs hurlements. Braves chiens ! Ils ne chantent pas ici pour la curée – mais pour l’amour de l’art ! Un chien n’a jamais mangé morceau de loup ! On ne pourrait pas faire le pendant de cet axiome, pour le loup – qui mange le chien. Deux jeunes chiens très vite, mais galopant comme font les jeunes chiens, avec le train de derrière un peu de travers, se sont sans doute approchés de la louve, car ils reviennent vers nous, la queue entre les jambes. Cette chasse folle dure depuis une demi-heure. Enfin, au détour du chemin, nous apercevons, à cent mètres, la louve.
 Je m’en souviendrai toujours tant elle était belle et grande. Ses muscles vigoureux et sa taille élancée la rendent si souple qu’elle est infiniment gracieuse. Ses jambes magnifiques ne nous disent rien de bon ! Elle nous regarde pour voir si nous avons des fusils. Rassurée sur ce point, elle se laisse gagner par les chiens. Ils font mine de se jeter sur elle – mais, tout en courant, elle fait une pirouette comme un cheval de cirque et montre une splendide rangée de dents blanches. Les chiens ne s’approchent plus, mais crient de plus belle. La chasse reprend un train d’enfer. Il serait absolument impossible à chacun de nous d’arrêter son cheval. Le cheval ne cesse de regarder la louve et de souffler – mais il galope sur elle, evec effraoi, colère et plaisir. Les piqueux ont tout d’abord voulu crier à la louve quelques gros mots – mais le baron des Jamonières les arrête vivement ! Ils se contentent de sonner avec rage, la vue – et même tout à coup, quand la louve est tout à fait au milieu de nous, Pêcher sonne l’hallali courant. La louve semble le regarder avec ses yeux fauves – et rire avec ses dents blanches !
 Tout enfant, j’avais déjà pris part aux terribles chasses de renard dans ces pays difficiles, où il faut, à chaque moment, passer des obstacles insensés. Cela rappellerait le mot de l’Allemand invité à une chasse au renard en Angleterre : « C’est magnifique ! mais je me demande s’il y a des gens qui font deux fois cette chasse ! » L’autre semaine, en revoyant ces fosses, je me suis senti bien vieux. Un roi disait : « Mon royaume pour un cheval ! » je dirais : « Toute ma sagesse d’aujourd’hui pour mon cheval d’autrefois ! »
 C’était la première fois que je suivais un grand loup. L’émotion est d’autant plus vive. Sept heures sonnent au loin. Le soleil baisse à l’horizon. Nous galopons vers lui ! On dirait que nous courons à quelque incendie !
 O ces galops sous la feuillée ! Amazones des bois de France, d’Angleterre et d’Allemagne, vous seules pourriez dire combien, à ce galop, on éprouve le besoin de partager son âme avec quelqu’un – Les chevaux vont baissant, par un mouvement d’encensoir, la tête jusqu’à leurs genoux – le buit des gourmettes chatouille les nerfs – les branches vous envoient une petite pluie fine, qui est l’embrun des forêts !...
 Le train augment ou se ralentit selon que le veut la louve. Les chiens ne peuvent plus crier. Depuis longtemps les piqueux ne sonnent plus. Le cheval d’Yves est merveilleux, mais maigre. Il ressemble à un cheval de jouet d’enfant dont on remonte la mécanique intérieure. A chaque moment, il faut descendre pour serrer la sangle – on dirait alors qu’Yves remonte la mécanique de son cheval. Par un train pareil, Yves n’a pu descendre. Tout à coup, la selle tourne. Il tombe. On ne se détourne même pas. Hodie mihi ; cras tibi ! (4) Je vois vaguement les paysans et les bœufs qui nous regardent par-dessus les haies. La louve a pris une sorte de galop rassemblé. Chiens et chevaux galopent dans le même rhythme qu’elle. La chasse est devenue comme un seul être fantastique à tête de louve !
Tout à coup, la louve gagne sur nous. Elle disparaît. Enfin le baron fait arrêter la chasse. Mais les quatre chiens qui restent – persistent. La nuit est venue. En voulant ramener les chiens, je m’égare. Je laisse à ma jument le soin de se tourner du coté du logis – mais elle est si fatiguée qu’elle aussi se perd. Je descends de chemin sur le boord d’un grand chemin – je me couche. Trois chiens m’ont suivi, croyant que je sais le chemin du chenil. Ils se couchent près de moi. Dans la forêt, c’est la nuit noire – mais non le silence. On y entend le frou-frou des bêtes nocturnes, à poil ou à plume. C’est la forêt vivante d’Alighieri. Les étoiles brillent près de moi, au fond du feuillage d’un grand arbre. On dirait d’un pommier à pommes d’or !
 Les chiens halètent – la langue pendante. A ce bruit monotone, je ferme les yeux. On se croirait sur l’eau – j’ai encore dans les membres l’allure en cadence du cheval. Ces halètements de chiens rappellent un bruit lointain de bateau à vapeur, je rêve – ô ces rêves que la vie rature peu à peu ! la vie qui bientôt a un agenda rempli !
 C’est minuit. J’entends la voix lointaine d’un chien – intermittente et comme étouffée ! mais c’est Marius ! Il n’a pas quitté la voie de la louve ! oh ! tu Marcellus eris ! (5) Depuis, nous avons compris que la louve, après s’être donnée aux chiens pour sauver ses louveteaux, avait imité la perdrix qui fait la blessée devant le chasseur, pour l’écarter de ses petits !
 Mais la persistance de Marius empêcha la louve de rentrer aussitôt près de ses louvards.
Rien de poignant et de pénétrant, comme la voix lointaine et perdue de ce chien, dans la forêt ! Ce sont comme des sanglots de plus en plus espacés ! Que faire alors – si ce n’est encore rêver ! O notre jeunesse, couchée et morte avec tout ce qu’elle aimait … Je puis dire aujourd’hui d’elle ce que lord Byron disait de sa fille morte, Aida :
« Andro a lei, ma ella non retornerà a me. » « J’irai à elle, mais elle ne reviendra plus à moi ! »
  Tout à coup les chiens, mes compagnons, grognent et la jument souffle. J’ouvre les yeux : la lune éclaire. Sur le chemin, là-bas, la louve vient vers nous. Les chiens hérissent leurs poils et se serrent contre moi. La louve nous a vus. Arrivée à dix mètres de nous, elle franchit un fossé avec la haie et disparaît dans les prés, sans quitter une sorte de grand trot à l’amble – si uni qu’un verre plein d’eau tiendrait sur son échine. Une demi-heure après passe le vieux Marius, bien distancé on le voit. Au moment où il va brouer sous la haie que la louve a franchie – je l’arrête. Il donne encore de la voix – une voix mi-endormie ! Le jour vient. Il rend blafarde la lune – comme à l’aurore, quand on ouvre les volets d’une chambre, pâlit la lame encore allumée !
Trois heures après, nous étions réunis à la Tuilerie.
 Le baron avait couché dans une ferme. De tous côtés les chiens, clopin clopant, sont revenus aux appels. Un paysan resté à l’affût nous dit qu’il a tiré sur la louve et que la louve a roulé parterre – puis elle s’est relevée et dirigée vers le Bouqueteau. Nous refaisons l’enceinte. Un piqueux fait tourner en cercle un chien – comme le barbet de Faust qui fait des ronds. Un autre fait décrire à un autre chien une plus grande circonférence.
 C’est la petite et la grande aiguille qui tournent autour du même centre, avec une vitesse différente, pour arriver au même point. Chose étrange, toute voie de loup est très fugace, malgré l’odeur de l’animal. Les chiens sont d’ailleurs éreintés. Mais nous sommes conduits enfin par des gouttes de sang, qui sont comme les fruits rouges des haies ! Voici dans une petite éclaircie, au milieu du Bouqueteau – la louve ! Elle est assise comme un chien. Sous ses pattes de devant qu’elle tient droites, sont deux louveteaux. Quel bronze incomparable ! On dirait de la louve romaine – avec Romulus et Rémus !
 Ces louveteaux sont jolis à ravir, ils montrent leurs petites dents blanches. Les oreilles de la louve sont droites, courtes et pointues, comme des oreilles de bull-dog, découpées au ciseau. Son œil fauve me regarde. Chacun de nous a cru être ainsi regardé spécialement. Nous sonnons l’hallali. Quelques chiens se précipitent. Il sont étranglés, chacun par deux crochets superbes qui font dans le cou deux trous de balle. Les autres chiens se tiennent aux abois – c'est-à-dire qu’ils hurlent, en regardant la louve. Nous avons nos couteaux à la main. Un paysan tire un coup de fusil. La louve chancelle. Un large ruisseau de sang avait déjà coulé sous sa gorge. Elle est, cette fois, atteinte à la tête – sa belle tête de loup à forme de lampe antique ! Elle nous lance encore un regard de défi suprême. Il me semble qu’elle dit : « Je ne demandais pas à l’homme de me chérir – mais de me laisser vivre. Si je n’avais pas voulu sauver mes petits, vous ne m’auriez pas ! » L’œil se ferme. La louve glisse lentement sur ses deux jambes de devant – elle tombe majestueusement. La louve est morte !
 Les chiens se précipitent. Ils déchirent en cinq secondes les deux louveteaux. A l’heure dernière où chacun dit, selon le rite de sa religion, adieu aux choses d’ici-bas je confesserai les péchés de ma vie ! Péchés qu’on dirait communs à toute notre génération déshéritée, et dont chacun de nous pourrait faire la confession publique ! A ce moment, il me paraîtra dur de ne pas confesser, pour en avoir le pardon, cette mort dont j’ai été un des coupables – la mort si fièrement humaine de la louve du Bouqueteau !...

 

 

 louve.jpg

(1) Georges BASTARD Revue de Bretagne, 1909
(2) Le baron de Lareinty était lieutenant de Louveterie 
(3) Empreinte laissée par le pied du cerf, et sonnerie de trompe correspondante
(4) Aujourd’hui moi, demain toi. Locution proverbiale latine rappelant l’imminence de la mort , jadis à la porte des        cimetières (site ABC-lettres.com)
(5) Tu seras Marcellus ! synonyme de promesse qui ne se réalisera pas  (site ABC-lettres.com)
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