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                   Peu de témoignages sont parvenus des siècles obscurs qui ont vu pourtant l’élan initial donné aux marais salants. Les avis sont partagés sur le rôle des établissements religieux. Pourtant l’ « abbaye » de Noirmoutier fondée par Saint Philbert au VIIe siècle possède dès cette époque des salines qu’elle exploite, produisant et commercialisant le sel.
                  Au XIIe siècle, une communauté cistercienne s'installe sur l'îlot du Pilier avant de gagner la grande île d'Her en 1205. C'est cette seconde "abbaye" dite la Blanche par référence à la couleur d'habit des moines, qui va donner son nom à la  « Baya », « le havre et port de mer nommé la Bae qui est l’un des plus beaux havres de notre païs ». Preuve de cette mutation, on emploie encore au XVIIIe siècle l’expression les « salines de l ‘abbaye » pour désigner les marais salants de la baie de Bretagne devenue baie de Bourgneuf. L'expression "sel de la baie" désigne l'ensemble du sel marin produit sur les côtes atlantiques.
                  L'hypothèse du glissement toponymique entre abbaye et baie est avancé pour la première fois en 1885 par Paul Vidal-Lablache (1845-1918) fondateur de l'Ecole française de Géographie. Explication souvent reprise, il n'est pas inutile de rappeler ce texte essentiel. Si la Baya ne peut désigner l'île d'Her comme l'avance Vidal-Lablache, la communauté de termes entre abbaye et Baya est bien avérée dans ce texte essentiel pour "ce coin oublié de notre littoral".

 

 

LA BAYA

NOTE SUR UN PORT D'AUTREFOIS

 

On sait que nous possédons un certain nombre de cartes nautiques, généralement désignées sous le nom de portulans, de provenance italienne ou catalane, dont les plus anciennes remontent
au commencement du xiv° siècle. Ces cartes ne répondent pas précisément aux exigences scientifiques, puisqu'elles ne reposent pas sur des observations astronomiques. Mais les positions y sont déterminées au moyen de la boussole et du compas, avec une précision assez grande pour qu'on puisse reconnaître quels étaient les parages familiers aux navigateurs auxquels elles étaient destinées. Ce sont par là des documents d'une sérieuse valeur pour l'histoire du commerce. Les cartes de Pierre Visconti de Gênes (1) en 1318, la carte catalane de 1375 (2) le portulan également catalan de Mecia de Viladestes (3)  en 1409, les cartes d'Andréa Bianco (4)  en 1436, pour ne citer que quelques uns des plus remarquables dans la série ancienne de ces monuments, sont de véritables miroirs où l'on voit jusqu'où s'étendait, aux époques auxquelles elles se rapportent, le domaine du commerce italien ou catalan. On sait, par une phrase de Guichardin (5) , qu'en 1318 cinq galères vénitiennes chargées d'épices et de drogueries parurent à Anvers; le portulan de Pierre Visconti montre en effet que dès celte époque tout le détail du littoral espagnol et français de l'Atlantique était bien connu des navigateurs italiens. On y trouve déjà, et mieux encore dans les monuments postérieurs, une richesse dans la nomenclature et une précision au moins relative dans le dessin des côtes, par lesquelles ces cartes sans prétention scientifique se rapprochent beaucoup plus de la vérité que les premiers essais de cartes savantes gravées beaucoup
plus tard à l'imitation de Ptolémée. 
 Au delà de Bruges et d'Anvers nos portulans cessent d'être circonstanciés et précis. Autant la représentation des côtes de la Méditerranée et de la France océanique nous étonne par son degré d'exactitude, autant celle de la mer du Nord au delà de l'Escaut et de la Tamise et celle de la Baltique semblent livrées' à la fantaisie. Il est clair, d'après l'imperfection de cette partie de la carte, que les marins de la Méditerranée avaient rarement à se hasarder dans ces parages. C'était le domaine des navires du Nord et surtout des Hanséates. Le commerce du Nord et celui du Midi se rencontraient surtout à Bruges jusqu'à la fin du XVe siècle, plus tard principalement à Anvers, sans empiéter sensiblement, ni l'un ni l'autre, sur leurs domaines respectifs.
Jamais en effet le commerce de la Ligue hanséatique ne prit de fortes racines au delà du pas de Calais. A défaut de portulans de provenance hanséatique, la rareté des documents diplomatiques montre qu'entre la célèbre Ligue et les rois de France, les rapports ne furent jamais actifs (6) . Cette association de négociants, très âpre mais nullement aventureuse, ne se souciait pas d'entreprendre sur le domaine de concurrents redoutables; et par un accord probablement tacite on arrivait ainsi à une sorte de délimitation comme celle que stipulent entre Rome et Carthage les traités de commerce que nous a conservés Polybe.

Il y avait pourtant, sur le littoral occidental de la France, bien au delà des limites où s'arrêtait l'activité ordinaire des Hanséates, un port qui fut régulièrement fréquenté par eux, du moins pendant toute la durée du  XVe siècle. On doit à l'auteur d'une excellente Histoire des institutions commerciales et industrielles de Dantzig, M. Th. Hirsch (7), la publication d'un assez grand nombre de documents empruntés aux archives de cet ancien comptoir hanséatique, dans lesquels revient souvent le nom de Baye ou Baya, comme but de voyages. Il résulte de l'examen de ces documents que ce nom n'est pas une appellation vague, comme le serait baie de Gascogne, mais qu'il répond à une localité située dans le duché de Bretagne et à proximité d'une ville appelée Borneffe, c'est-à dire évidemment Bourgneuf (9). C'est ce qui a été très nettement établi dans le travail que nous venons de citer, sans que d'ailleurs l'attention de l'auteur ait paru s'inquiéter de ce que présente d'insolite cette dénomination de baie sans aucune espèce de nom qui la détermine.

Les porlulans, qu'on n'avait pas songé à consulter, à ce qu'il semble, dans la discussion, mettent sur la voie de la véritable signification du mot. Il n'en est guère parmi ceux du XVe siècle, qui n'indiquent la localité en question. Comme on peut le voir d'après l'extrait reproduit ici du portulan de Viladesles, un des beaux spécimens de ce genre que possède notre bibliothèque nationale, le nom de la Baya s'applique à l'île qui est au sud de l'embouchure de la Loire, à celle que nous appelons aujourd'hui Noirmoutier (9).

 

 

Viladestes.jpg
portulan de Viladesle

 

Le nom ne pouvant à la fois désigner une île et une baie, il faut évidemment chercher un autre sens. Ce ne peut être autre chose qu'abbaye, sous une forme qui rappelle celle qui a prévalu enitalien, badia. L'abbaye qui pendant un siècle au moins prêta ainsi son nom à l'île, n'est pas cetantique monastère fondé par saint Philibert, ruiné par les Normands, d'après lequel est encore désignée aujourd'hui la petite capitale de Noirmoutier. C'est celle qui fut fondée plus tard et dont on voit les ruines à l'extrémité nord-ouest de l'île. On la trouve désignée dans la carte du Poitou par Pierre Roger (1579), sous le nom d'Abbaye blanche, par opposition à Noirmoutier situé à quelque distance. Dans un rapport
adressé aux autorités hanséatiques de Dantzig, un capitaine de navire raconte qu'à la suite d'une échauffourée entre Anglais et Hollandais, les deux partis se réunirent, pour signer un accord, dans un monastère, qui doit être notre abbaye (10) . Par sa position, c'était le premier objet qui devait signaler la côte aux marins venant du large, circonstance qui explique suffisamment que ceux-ci l'aient adoptée comme moyen de désignation de l'île entière.

Qu'allaient donc chercher Anglais, Hollandais et surtout Hanséates dans ce port de la Baya ou de l'Abbaye ? Sans doute les expéditions étaient mises à profit pour se procurer quelques-uns
des produits du pays, les vins de la Loire, les toiles à voile de Bretagne; mais il n'est pas douteux que le motif déterminant de ces lointains et périlleux voyages était l'acquisition du sel. C'est le but expressément spécifié dans les documents hanséatiques qui concernent ce coin oublié de notre littoral. D'ordinaire c'était à Dantzig que s'organisaient les expéditions. Elles se composaient de plusieurs navires, qui devaient naviguer de concert, sans qu'il fût interdit à la petite flotte de se grossir en route d'autres navires hanséatiques; mais il fallait faire deux étapes obligatoires, l'une au Zwin (port de Bruges), l'autre dans un port anglais, et arriver ainsi sans se séparer à la Baya. Précautions utiles dans des mers où les Hanséates ne se sentaient pas chez eux ! Les mêmes prescriptions réglaient le retour. En somme, bien qu'on doive admettre, que par occasion quelque navire hanséatique pût bien se hasarder jusqu'à la Rochelle, Brouage, Bordeaux et même Lisbonne, la Baya était le terme extrême de leurs expéditions régulières.

Remarquons qu'en effet les consommateurs des contrées septentrionales de l'Europe devaient pousser jusqu'à cet endroit pour se procurer directement et sans intermédiaire le sel marin. Les marais salants de Bourgneuf et de Guérande marquent l'extrême limite jusqu'à laquelle la préparation du sel marin peut s'accomplir dans de bonnes conditions. Plus au nord, la faiblesse de l'évaporation et l'excès d'humidité ont toujours empêché cette industrie de s'établir. Encore même ne sait-on pas combien nos salines de l'Ouest, dont on trouve les produits lourds et humides, ont peine à supporter la concurrence de nos salines de l'Est et du Sud ? C'est donc en définitive une circonstance climatérique et géographique qui a réglé sur notre littoral l'extension du commerce des Hanséates. Aujourd'hui on voit régulièrement les navires norvégiens apporter dans le port de Cette leurs bois et leurs goudrons, en échange du sel marin, que réclame la principale industrie de la Norvège, celle de la conservation du poisson. Nos Hanséates du XVe siècle ne pouvaient entreprendre d'aussi aventureuses expéditions, dans l'état où se trouvait alors le régime du commerce maritime ; et certainement, sans l'appât de cette denrée de première nécessité, ils n'eussent pas entrepris de s'avancer même jusqu'à la Loire, déjà si loin en dehors de leur orbite régulier d'action.

On a ainsi un exemple nouveau de l'influence historique que le commerce du sel a exercée surles relations entre les peuples. Peu de produits ont autant contribué à ouvrir des voies nouvelles, à relier des contrées éloignées, à stimuler l'esprit commercial. Les salines du Sahara lui ont fourni le principal élément de son trafic avec le Soudan. Les mines de sel répandues au nord des Alpes orientales furent, longtemps avant la conquête romaine, fréquentées par le commerce (11) . Rome elle-même fut à l'origine, d'après Mommsen, un marché de sel pour les peuples de la Sabine. Les salines du Poitou et de l'embouchure de la Loire ont provoqué des relations qui n'eussent pas existé autrement, entre les habitants de la Bretagne et les riverains de la Basse-Vistule.

P. VIDAL-LABLACHE.

Revue de géographie 1885 (A8 T16 01/06 1885)
Source Gallica

 

 

1/ Bibl. Saint-Marc à Venise.
2/ Bibl. nationale. 
3/ Bibl. nationale.
4/ Bibl. Saint-Marc
5/ Descrittione di tutti i paesi bassi, p. 162 (Anvers, Plantin, 1585).
6/ Sartorius, Urhundliche Geschichie des Ursprungs der deulschen Hanse, berausgegeben von Lappenberg. Hamburg, 1830. — Em. Worms, Histoire commerciale de la Ligue hanséatique. Paris, 1864. 
7/ Handels und Gewerbe Geschichie Dantzicjs unier der Herrschaft des deutschen Ordens. Leipzig, 1858.
8/ Lettre du comptoir hanséatique de Dantzig au duc de Bretagne (1426). — Rapport sur un combat livré en 1443 entre vaisseaux anglais et hollandais dans la Baie. (M. — Missiv.111,22, 38). ) 
9/ S'il fallait une preuve de plus de l'application qu'il convient de faire de ce nom, on la trouverait dans ce fait que le mot est écrit dans plusieurs cartes du temps à rebours, suivant le procédé employé pour distinguer la nomenclature insulaire de là nomenclature continentale. — Des portulans le nom passa aux premières cartes gravées.
L'île est désignée de la même façon dans la première carte gravée de la France moderne que nous connaissions, celle qu'inséra Nicolas Donis à la suite de la Géographie de Plolémée en 1482 (édition d'Ulm).

10/ Rapp. (Miss. III, 38).

11/ Fouilles à Hallstadt en 1846, dont les résultats, importants pour l'histoire du commerce ancien, se trouvent au musée archéologique de Vienne.

 

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