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          J’emprunte ce titre à un article signé Janus (le romancier et critique littéraire Robert de Bonnières) paru à la une du Figaro le 1er avril 1882. Dans sa chronique du 26 avril dans le même journal, Ignotus (Félix Platel, conseiller général de Saint Philbert de Grand-Lieu) aborde le même sujet et fait à son tour référence à un incident qui a eu lieu au Sénat le 23 mars précédent : M. Schœlcher, écrit-il, avec son fameux « je suis athée » a fait plus pour la religion que tous les mandements des évêques. Ce dernier texte fait écho à un vif débat lors de la session de printemps du conseil général de Loire-Inférieure quelques jours plus tôt. 

           Depuis fin janvier et la chute du « grand ministère » de Gambetta, Freycinet est président du conseil et Jules Ferry a retrouvé son poste de ministre de l’Instruction publique. Après la gratuité de l’enseignement primaire (loi du 16 juin 1881) l’obligation et la laïcité de l’enseignement primaire font l’objet d’un projet de loi dont la discussion à la Chambre a débuté en décembre 1880. Le Sénat examine une première fois le projet en juin 1881. En seconde lecture, le républicain conservateur Jules Simon propose un paragraphe additionnel à l’article 1er de la loi : « Les maîtres enseigneront à leurs élèves leurs devoirs envers Dieu et envers la patrie. » Malgré l’opposition de Jules Ferry, la Chambre Haute vote l’amendement le 25 juillet 1881 par 139 voix contre 126. La Chambre des députés refuse ces dispositions et rétablit le texte primitif. Le 8 janvier 1882, les élections sénatoriales marquent une progression des républicains prônant une politique laïque, ils gagnent 24 voix sur les droites et 3 sur le centre gauche de Jules Simon. Fort de ce constat, Jules Ferry demande l’urgence pour le dernier examen du projet au Sénat et l’obtient le 11 mars 1882. Au cours du débat, le ministre déclare que « si un instituteur s’oubliait assez pour instituer dans son école un enseignement hostile, outrageant, contre les croyances de n’importe qui, il serait aussi rapidement et aussi sévèrement réprimé que s’il avait commis ce méfait de battre ses élèves.»
            Le 23 mars, les débats touchent à leur fin, dans son édition du lendemain, La Presse, journal républicain rend compte des derniers échanges en présence du ministre Jules Ferry et de Victor Schœlcher rapporteur de la commission chargée d’examiner le projet de loi :

 

On en a fini avec la loi sur l'obligation, M. de Gavardie et quelques membres de la droite ont brûlé leurs dernières cartouches. Respect aux vaincus. M. de Gavardie, par son acharnement souvent comique, finit par désarmer ses adversaires les plus résolus. Il n'avait pas moins de onze articles additionnels tout préparés, sans compter ceux qu'il tenait en réserve. Par exemple, ils ont tous été rejetés impitoyablement, mais cela ne désarme pas M. de Gavardie « Vous rejetez mon amendement, vous ne me répondez pas, eh bien, je remonte à la tribune. » Un de ces articles additionnels a toutefois donné lieu à un incident. Il était, ainsi conçu :
«Toute personne qui aura fait une déclaration publique d'athéisme ne pourra exercer les fonctions d'instituteur public ou privé. »
M. Schœlcher, continue le journal, a cru devoir faire une déclaration qui était peut-être inutile.
Mr le président : Personne ne demande la parole ? Je vais mette l'article additionnel aux voix.
M.de Gavardie. Je demande la parole. Quel singulier spectacle est donné aujourd'hui ? Ce mutisme est en vérité étonnant. Je ne puis obtenir de réponse ni du ministre ni du rapporteur de la commission, dont je vois la figure. (Rires.)
M. Schoelcher : J'ai une raison personnelle de voter contre votre amendement, monsieur de Gavardie, c'est que je suis athée. (Bruits divers. Mouvement.)

 


 La Justice, journal de Georges Clemenceau rapporte aussi l’incident le lendemain

sous la plume de S. Pichon :


M. de Gavardie avait demandé – ni plus ni moins - que les fonctions d’instituteur public ou privé fussent interdites à quiconque aurait fait une déclaration d’athéisme ; et il s’étonnait que cette plaisanterie restât sans réponse […] – « J’ai une raison personnelle, répliqua tranquillement de sa place M. Schœlcher, président de la commission, pour voter contre votre amendement. Cette raison, c’est que je suis athée. » On se ferait difficilement une idée de l’effet produit, dans les rangs de la droite et du centre […] Tous les cléricaux, dont le libéralisme intraitable se répand en calomnies si violentes contre la République, dès qu’on leur parle de les soumettre à la loi commune, étaient littéralement écumants. 

 
La Presse continue :

 
M. de Lareinty : (aux applaudissements d’une meute enragée ajoute la Justice) C'est la première fois que dans une Assemblée française on a le courage de faire une pareille déclaration.
M. de Gavardie : Je ne m'attendais pas qu'un sénateur pût donner un tel exemple aux instituteurs ; vous n'avez pas compris la portée de cette déclaration, ou, si vous l'avez comprise, vous justifierez mon amendement. Si, après cette déclaration, vous n'acceptez pas notre amendement, vous serez déshonorés devant le monde.
M. de Lareinty : M. Schœlcher a-t-il parlé au nom de la commission dont il est président ?
M. Schoelcher. J'ai parlé en. mon nom personnel et sans engager le moins du
monde, la commission. (Rumeurs à droite.)
M. Lucien Brun : II me semble que le débat qui vient de s'élever doit avoir une conclusion. Je ne crois pas devoir faire allusion à la déclaration que j'ai eu la douleur d'entendre, mais je demande à M. le ministre de l'instruction publique ce qu'il ferait si une pareille déclaration sortait de la bouche d'un instituteur. Un instituteur qui nierait Dieu, serait-il encore instituteur le lendemain? Je sollicite une réponse, on ne répond pas. Si l'on ne répond pas, c'est que votre loi est faite non par des  législateurs, mais par des persécuteurs, et qu'on n'y doit pas obéir.
M de Lareinty. : II faut un grand courage pour déclarer qu'on est athée. (Très bien à droite.)

 


Dans sa biographie de Victor Schoelcher Janine Alexandre-Debray cite les propos complets du baron de Lareinty :

« Quand une déclaration semblable à celle de M. Schoelcher est faite dans une Assemblée comme la nôtre, elle soulève un cri d'indignation de la part de ceux qui ne pensent pas comme lui. Ils se doivent sans doute de respecter son opinion, mais jamais jusqu'à présent personne n'avait eu le triste courage de déclarer dans une Chambre française qu'il était athée. »
M. Schoelcher : Je ne crois pas avoir fait acte de courage, en disant une chose aussi simple. J’ai exprimé mon opinion, et ces rumeurs ne font qu’exciter mon imagination.

L'article additionnel est mis aux voix et repoussé.
M. de Gavardie monte à la tribune.
M. Lambert de Sainte-Croix : Ne parlez pas, c'est la loi de l'athéisme.
M. de Ravignan : Le silence de M. le ministre a qualifié la loi. C'est une loi athée.
M. de Gavardie : II ne me reste plus, messieurs, qu'une chose à faire, c'est de retirer tous mes articles additionnels. (Très bien à droite. Agitation prolongée.)

La. déclaration d'athéisme devait amener des professions de foi en sens contraire. C'est M. de
Voisins-Lavernière qui a commencé. Puis est venu M. le comte d'Haussonville, mais cette fois
les choses ont assez mal tourné

M. d’Haussonville : (La Justice précise que pour assister aux derniers débats au Sénat, l’académicien sénateur a renoncé à assister à la réception de Sully-Prudhomme à l’Académie)
Moi aussi, je tiens à expliquer pourquoi je ne voterai pas la loi. En parlant en mon nom personnel, je vous ferai peut-être comprendre ce que pense de cette loi tout le vieux. parti libéral. J'ai toujours eu les opinions que j'ai professées dès 1842, sous l'inspiration du vieux duc de Broglie j'ai revendiqué toujours les droits de la conscience individuelle, blessés par votre loi. Le mépris effronté de la conscience humaine, voilà la pensée fondamentale de votre loi.
M. Schoelcher : Toujours de grands mots!

M. d’Haussonville : Quel sera l'effet de la présente loi, il me suffira de porter mes yeux sur ces deux provinces l'Alsace, la Lorraine, dont mon esprit a toujours tant de peine à se détacher. Combien il est douloureux pour ces populations de voir le gouvernement tendre à affaiblir les regrets qu'elles ressentent de leur séparation par le système déplorable d'hostilités contre les idées religieuses. (Bruit à gauche.) Je rends les impressions des catholiques et des protestants, quand ils voient les effets de ce fanatisme d'incrédulité. (Tumulte prolongé.) J'ai reçu un grand nombre de lettres d'habitants de l'Alsace-Lorraine et je me fais l'interprète des sentiments des Alsaciens-Lorrains.
M. Scheurer-Kestner : Je demande la parole.
M. Henri Martin : Je demande la parole.
M. Testelin : Prononçons le huis-clos pour entendre un pareil langage.
M. Béraldi : C'est d'une maladresse insigne, ce que vous dites-là.
M. le président : N'interrompez pas, messieurs, vous répondrez! L'orateur a la responsabilité de ses paroles.
M. Béraldi : Nous avons malheureusement aussi notre part de responsabilité
M. Gayot : C'est un langage d'émigré.
A gauche. Assez assez
M. d’Haussonville : Je n'insiste pas, mais je devais, montrer les. tristes conséquences de la loi qu'on veut imposer à la France. (Approbation sur quelques bancs à droite.)
M. Scheurer-Kestner : (applaudissements prolongés à gauche). Si je ne connaissais pas les sentiments de l’honorable comte d'Haussonviile, je pourrais dire que c'est avec indignation que je viens protester contre ses paroles. (Très bien à gauche).
Non il n'est pas vrai qu'on voie avec douleur en Alsace les efforts que nous faisons ici. pour régénérer noire patrie, pour faire de nos enfants des citoyens. (Applaudissements à gauche.)
M. d’Haussonville : Et Dieu? Et Dieu? qu'en faites- vous?
M. Scheurer-Kestner : Je proteste contre des paroles qui tendraient à mettre en doute l'intelligence de mes concitoyens d'Alsace-Lorraine. (Applaudissements prolongés à gauche).
M. Fresneau : Je voterai contre la loi parce que je ne peux pas suivre le Sénat dans la voie où il entre M. le ministre a promis de la modération ; cette modération est probable parce que cette loi est un lourd fardeau, et qu'il faudra ruser avec elle, mais l'esprit de la loi sera plus fort que les instructions du ministre. Les petites commissions scolaires iront au delà des attributions qui leur seront confiées et envenimeront partout la question.
(Assez! assez!) Votre loi est anti-chrétienne et anti-démocratique. (Rires à gauche.) D'ailleurs cette loi vous a été imposée par ceux qui vous sont nécessaires pour former votre majorité. On sait qu'aujourd'hui les ministres règnent et que la loge gouverne. On n'ose pas faire des déclarations. qui pourraient aliéner une partie cette majorité, voila pourquoi l'on n'a pas répondu tout-à-1'heure au sujet de la déclaration d'athéisme qui a été faite.
M. le ministre : J'ai répondu dix fois sur toutes ces. questions.
M. de Gavardie : Vous dites cela trop tard.
M. Fresneau : Cette loi fera juger vos intentions; cela suffit.

II était temps de mettre fin à ces disputes et la clôture a été prononcée. Puis, par 179 voix contre 108, le Sénat a voté l'ensemble de la loi. Un homme bien content d'en, avoir fini, c'est M. Ferry. Il est allé se reposer le soir même à la première de Galante Aventure (1).

 

           Parmi les journaux à fort tirage, Le journal des débats indique les échanges en seconde page le 24 mars et Le Temps signale le vote le 25 mais ne parle pas de l’incident Schoelcher. Le Gaulois du 24 regrette une discussion qui se termine par une profession de foi d’athéisme. Un autre journal conservateur, Le Figaro titre le même jour sur « La fin de Dieu » mais ne semble pas, même s’il le signale accorder une grande importance à l’incident Schœlcher, peut-être est-ce le signe de la moindre importance que la classe politique donne au vétéran de 1848. Mais en titrant le premier avril suivant sous la plume de Janus sur « L’Athée du Luxembourg » le journal choisit d’exploiter politiquement l’incident en utilisant une image caricaturale de l’abolitionniste et en manipulant ses propos :

 

 C’est le vieux M. Schœlcher, sénateur,
- un type curieux.
Grand, maigre, la figure en pointe, les oreilles pointues et détachées, le nez long, crochu et pointu, le dos pointu et bossu, la peau de la figure jaune et tirée dans le sens de la longueur, avec de petits favoris blancs taillés au ciseaux, trois ou quatre lignes dures de cheveux rares sur un crâne pointu […]

 

Entrée en matière digne des textes de Drumont lors de l’affaire Dreyfus.

  Schoelcher-Gill.jpg

Victor Schoelcher caricature par Gill

 

Et tout de noir habillé, sévère, austère, le pantalon noir à la houssarde, une redingote spéciale froncée sur la hanche, le petit collet d’un faux quaker et d’une propreté gênante. Car ce philanthrope, lorsqu’il est frôlé dans la rue par un ouvrier salissant, entre aussitôt dans une pharmacie pour s’inonder d’odeur, et considère la Commune comme un grand évènement pendant lequel on lui a empêché de se laver les mains durant vingt-quatre heures […] Il ne reste plus que trois dandys de cette génération de 1830, mais dans des genres différents : - Barbey d’Aurevilly avec ses pantalons clairs à baguette verte, ses cravates roses bordées de dentelle blanche qui s’habille de cette façon pour plaire, en amoureux. – Ramée, l’architecte avec son feutre et son pantalon à trois boutons boutonnés à la cheville pour être artiste, - et enfin M. Schœlcher mis comme j’ai dit en dandy sinistre, affligeant à rencontrer, bien qu’il prétende qu’en 48, alors qu’il était sous-secrétaire d’Etat à la marine, il faisait avec Cavaignac et Pory-Papy tourner toutes les têtes des femmes à l’opéra. C’est la plus mauvaise apparition qu’on puisse avoir.

 

Après un tel portrait, la biographie de Schœlcher ne peut guère être flatteuse et rabaisse au terme de « manies » ses combats pour l’abolition de l’esclavage et de la peine de mort. Plus grave dans l’instant est la version que donne le journal de l’incident du 23 mars :

 

Au Sénat, où il émet de temps en temps avec douceur deux ou trois phrases devenues faciles à force d’être remâchées, il s’est levé l’autre jour et a dit à ce bon M. de Gavardie :
- M. de Gavardie demande comment on peut voter la loi sur l’enseignement quand on croit en Dieu. Je lui répondrai que je la vote parce que je suis athée.

 

              Les républicains de La Presse, en évoquant une déclaration qui était peut-être inutile redoutaient l’impression négative d’un tel aveu sur l’opinion. Abrupte dans sa forme, elle contrecarrait les efforts de Jules Ferry pour ne pas heurter de front « la religion de la majorité des français ». En exploitant mensongèrement l’incident, le Figaro enfonce le coin entre croyants et République. Dans le camp républicain, les commentaires favorables du journal de Georges Clemenceau permettent de rappeler que Victor Schœlcher se réclame des idées radicales. D’abord inscrit au groupe radical de la gauche républicaine (1871) il rejoint l’Union républicaine de Gambetta lors de son élection comme sénateur inamovible (décembre 1875), il démissionne en décembre 1884 car le groupe, présidé par Sheurer-Kestner refuse de le suivre dans une nouvelle demande de proposition de loi d’abolition de la peine de mort. Lorsque l’extrême gauche radicale se constitue en groupe au Sénat, il en devient le premier président .
             L’athéisme de Schœlcher n’était certes pas une découverte pour ses contemporains. Lamartine et Hugo l’avaient regretté, son ami Legouvé lui reprochait. Le pasteur Pressensé, l’un des entrepreneurs moraux de la République,  disait de lui « Cet athée qui faisait croire en Dieu ». Expression de son « opinion », l’athéisme de Schoelcher a été précisément étudié par Anne Girollet, il a inspiré de belles pages à Mme Debray dans sa « mystique de l’athée ».
              Parmi les sénateurs qui réagissent aux propos de Schœlcher, l’orléaniste comte d’Haussonville, président de l’association des Alsaciens-Lorrains depuis 1870, est le père d’un jeune député républicain conservateur qui partage avec Schœlcher un grand intérêt pour le monde pénitentiaire. Les deux hommes ont travaillé de concert dans les commissions parlementaires où par l’intermédiaire du conseil supérieur des prisons que Schœlcher préside depuis 1881. La vigueur de la réaction d’Haussonville père à la déclaration de Schœlcher illustre le refus des représentants du centre-droit qui ont contribué par leur modération et leur attachement au suffrage universel et au parlementarisme à l’établissement de la République durant la dernière décennie, de voir séparer leurs convictions politiques des exigences de leur conscience.
              Jules Simon, l’année suivante (Dieu, Patrie, Liberté 1883) exprimera cette pensée que le législateur qui a neutralisé l’école après l’avoir laïcisée, a « confondu la négation des croyances avec la liberté de penser » et érigé en règle de droit public « l’indifférence en matière de religion et de philosophie » alors que les hommes de 1789 et les républicains de 1848 avaient proclamé sans hésitation leurs devoirs envers Dieu. 
             Au grand soulagement de Jules Ferry, l’intervention de Schœlcher en toute fin de débat ne peut être complètement exploitée par l’opposition. Un mois plus tard, le conseil général de Loire-Inférieure est appelé à se prononcer sur un vœu hostile à la nouvelle loi.

 

(1) Opéra comique en 3 actes de Louis Davyl et Armand Silvestre, musique d’Ernest Guiraud dont la première est donnée le 23 mars 1882 à l’Opéra comique Paris.

 

Bibliographie :

Janine ALEXANDRE-DEBRAY, Victor Schœlcher ou la Mystique d’un athée, Perrin 1983
Anne GIROLLET, Victor Sch1œlcher abolitionniste et républicain, Karthala  2000
Patrice PIPAUD, Les vacances pornicaises de M. Schoelcher,  Revue de la Société des Historiens du Pays de Retz 2009

 

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