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             A la séance de printemps du conseil général de la Loire-Inférieure, le 20 avril 1882, le marquis de La Ferronnays donne lecture d’un vœu protestant contre la  loi prévoyant l’obligation et la laïcité de l’enseignement primaire :
             « Considérant que la loi de 28 mars blesse les sentiments religieux des populations de Loire-Inférieure, porte la plus grave atteinte aux libertés formulées dans toutes nos constitutions ; que, de plus, en interdisant l’enseignement du catéchisme dans les locaux scolaires, elle chasse Dieu de l’école et met à l’éducation religieuse des enfants de telles entraves qu’elle devient matériellement impossible ; considérant que l’exécution d’une pareille loi conduisait, malgré la volonté des pères de familles, leurs enfants à l’athéisme et à toutes ses funestes conséquences ; émet le vœu que la loi du 28 mars soit rapportée ».


             Le lendemain, la discussion sur le vœu est introduite par une déclaration du préfet Louis Herbette. Posant la question préalable, il souligne son caractère politique et tente d’éviter le débat sur le fond :
             « Il s’agit d’une protestation de sentiments, que je crois légitimes, mais qui sort du domaine de l’administration […] la question n’est pas de savoir ce que vous sentez et croyez, mais si c’est le lieu ici de le débattre. Les moyens d’exprimer vos sentiments ne manquent pas. La presse et les réunions sont libres ».
              Le journaliste Félix Platel, dans une de ses rares interventions, proteste contre cette affirmation, le préfet a peu de peine à démontrer la réalité du régime de liberté que le conseiller de Saint-Philbert conteste. Louis Herbette entreprend de défendre l’aspect libéral de la loi qui prévoit l’enseignement de l’instruction morale et civique ainsi que la possibilité dans des temps laissés libres de faire donner aux enfants l’instruction religieuse. Poursuivant, il donne lecture de la conclusion d’un discours de Jules Ferry à la réunion des Sociétés savantes :
             « L’Université qui a la responsabilité de l’application de la loi nouvelle, ne contient nullement en elle ces éléments de fanatisme à rebours, cet esprit sectaire d’une nouvelle espèce qui, selon la formule en cours, aurait déclaré la guerre à Dieu ! […] L’Université est ouverte à toutes les philosophies mais fermée à tous les fanatismes […] en elle le respect de toutes les consciences et, surtout de la conscience de l’enfant, la plus fragile et la plus vulnérable de toutes les consciences ».
              Le baron de Lareinty, président du conseil général, rappelle l’amendement qu’il a proposé au Sénat afin de permettre que l’enfant reçoive l’enseignement religieux en dehors de l’école, dans une salle de la mairie ; « c’était demandé bien peu, cet amendement fut rejeté ». Dans le débat à la Chambre, Jules Ferry avait pourtant envisagé d’accepter que le curé puisse donner l’instruction religieuse dans les locaux de l’école, les députés catholiques avaient joint leurs voix à l’extrême gauche pour refuser cette concession. « Ils veulent tout garder et ils perdent tout »  commente Adrien Dansette. 
Evoquant encore le débat à la haute assemblée, Lareinty poursuit :


             « Nous  avons vu un fait inouï au Sénat. Le président de la commission, le sénateur Schœlcher, a dit : je ne peux voter cet amendement, car je suis athée. »

 

 

              Charles Laisant, le premier député républicain de Nantes qui vient d’opter résolument pour le courant radical, rectifie le propos en précisant que Schœlcher avait été en réalité « provoqué » par le dépôt d’un amendement prévoyant d’écarter des fonctions d’instituteur public ou privé, toute personne qui aurait fait une déclaration publique d'athéisme .             

             « Les déclarations de Ferry sont très bonnes » continue le baron, « mais elles sont démenties par M. Schœlcher […] Nous ne pouvons avoir confiance […] nous trouverons dans l’application de la loi le moyen de défendre nos consciences ».
              Usant d’un dernier argument qu’il utilise aussi curieusement dans un autre cadre, celui des colons martiniquais face aux anciens esclaves, il conclue :
              « L’égalité n’existait peut-être pas à l’école autrefois, la minorité pouvait être froissée ; aujourd’hui on froisse la majorité, puisque tous sont contribuables aux charges des écoles. C’est l’oppression de la majorité ».
              La question préalable rejetée, le vœu est adopté à l’unanimité des votants.

 

 

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Ignotus (Félix Platel, conseiller général de Saint-Philbert de Grandlieu)

gravure d'Alexandre de Bar d'après une photographie de Nadar

          

   Moins d’une semaine plus tard (le 26 avril) dans le Figaro, Félix Platel choisit la dérision pour sa nouvelle chronique qu’il intitule « COMICA » rédigée dans sa propriété du Grand-Clavier près du château des Jamonières à Saint-Philbert de Grandlieu :

            

             Après quinze jours d’absence, je vais revenir à Paris, ayant vu du nouveau – et ce qu’il y a de plus rare, du nouveau en politique. Comme tout le monde, j’étais bien las de cette politique, où la bêtise de lendemain ressemble à la bêtise de la veille. […] A Paris, on fait la cuisine politique – en province, on la mange. Si vous ne quittez point Paris, vous ne saurez jamais toutes les drôleries vinaigrées que contiennent : 1° l’élection des maires par les conseils municipaux ; 2° la suppression de l’adjonction des plus imposés ; 3° la création de la commission communale, dite de l’instruction publique ; 4° - et ici le comique est fort inattendu – la création de l’école communale athée. […]
Je déclare que pendant les quinze jours de mon voyage presque officiel, j’ai assisté à une étrange comédie. […] Les gens de la campagne nous questionnent sur M. Robert – lisez Paul Bert- et sur M. Schneider, lisez Schœlcher. […]
M. Schœlcher, avec son fameux : « Je suis athée », a fait plus pour la religion que tous les mandements des évêques. […]
            Enfin, j’ai rapporté de là-bas, le vrai nom de la loi d’école primaire : « la loi Schœlcher ! » Les conservateurs devraient avoir le soin de ne l’appeler que du nom du président de la commission sénatoriale. Il y a toute une indication dans cette appellation. […]
            La commission municipale va avoir nécessairement pour membre élu dans toutes les communes rurales conservatrices … l’affreuse bête noire : le curé ! Le curé que le parlement a voulu surtout chasser de l’école y rentre par la porte de la nouvelle loi Schœlcher. Les députés et les sénateurs de la majorité, qui sont aujourd’hui auprès de leurs électeurs, viennent de voir enfin la conséquence inattendue de la fameuse loi déicide. […]
             Déjà plusieurs conseillers généraux viennent de commencer utilement la résistance contre cette loi deux fois coupable, parce qu’elle est dirigée contre Dieu et la liberté !
             L’autre an, je croyais que peu à peu ces rares conseils généraux conservateurs allaient disparaître – et que le dernier résistant d’entre-eux, le Conseil général de la Loire-Inférieure, pourrait bientôt se montrer dans une baraque de la foire au pain d’épice, comme spécimen d’une race disparue …
             Je me trompais. Cette loi Schœlcher va peut-être renforcer, l’an prochain, l’élément conservateur des conseils généraux. Peut-être aurais-je du raconter ici la dernière séance du Conseil général de la Loire-Inférieure. J’aurais pu intituler cela : « Un coin de la grande bataille ». Il s’agit d’une victoire conservatrice. En effet là on a, comme ailleurs, discuté le vœu contre la loi – premier acte de résistance. Je n’aime point à parler ici ce mes collègues, je craindrais que ce ne fût pas de bon goût. […] Cependant il m’est impossible de ne point signaler l’attitude d’un conseiller général, écrivain comme moi – et qui a
tous les moyens de me répondre avec la plume.
              Le préfet avait répété les paroles de M. Jules Ferry, qui sont la condamnation la plus complète de la loi. En effet, elles reviennent à dire : « On n’exécutera pas entièrement la loi ! » […] MM. de Lareinty et de la Giraudais avaient parlé avec éloquence devant un public nombreux et sympathique. M. Laisant demanda la parole, au nom de la minorité républicaine du conseil.
             M. Laisant est aujourd’hui fameux dans la Révolution sociale. On sait l’outrance de ses opinions et de sa manière. Depuis onze ans nous avons trouvé en lui un adversaire parfois violent, mais toujours courtois – comme tout homme qui est décidé à ne pas tolérer une parole douteuse et qui sait que ses adversaires politiques sont dans les mêmes dispositions. Il a donc été infiniment courtois. Il a parlé avec facilité et son habileté ordinaire … mais ce fougueux révolutionnaire qui a en horreur la tyrannie du jacobinisme, m’a singulièrement étonné. Il a parlé contre la liberté – et contre las droits du conseil général. Certes, M. Clemenceau et lui, qui sont nos compatriotes, n’ont pas plus dégénéré que nous la race dite Vendéenne. Leurs pères comme les nôtres, qui ont âprement combattu en 1792 et 1793, les uns contre les autres, avaient cet adage : « On ne prend vivant ni un loup ni un Vendéen ! »
             Ces temps ne sont plus. Un jour, le Jacobinisme pourra prendre vivants eux comme nous – et ces révolutionnaires regretteront alors d’avoir un jour déserté la cause de la Liberté ! Rien ne prouve davantage la passion aveugle, jacobine comme socialiste. Les gens qui peut-être se fusilleront demain – se serrent aujourd’hui la main, pour lutter contre Dieu ! […]

 

             En concluant sur l’alliance « contre Dieu » des opportunistes de Ferry et Gambetta avec les radicaux de Clemenceau et Laisant, Ignotus répond à sa propre obsession de l’unité perdue du camp conservateur. La Loire-Inférieure, qui vient de connaître une année politique mouvementée marquée par la première grande accélération des luttes cléricales, de l’expulsion des congrégations à l’automne 1880 à l’interdiction par la municipalité nantaise de la sortie des processions religieuses, au printemps 1881, est l’un des bastions de résistance à la politique anti-cléricale prônée par les radicaux et représentée à Nantes par le député Charles-Ange Laisant. Celui-ci vient de rejoindre à la Chambre l’extrême gauche de Clemenceau, opérant ainsi une scission dans les rangs des républicains nantais.
             Moins méchamment que son collègue Janus, Ignotus utilise l’incident du Sénat sur la veine de la dérision mais n’en souligne pas moins la « maladresse » du vieux sénateur qui favoriserait l’argumentaire de ses adversaires.
             En lisant la conclusion de sa chronique où il convoque ses ancêtres et ceux de Clemenceau pour évoquer les géants Vendéens et la liberté sacrée, on pense au « Toujours de grands mots ! » de Victor Schœlcher au Sénat. Son opinion jouissait d’une certaine autorité en matière de liberté !

                                                                                                                                                Patbdm

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire