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Il y a cent ans, Eté 1910, Lénine à Pornic

 

             Septembre 1910, Madame Dodard blanchisseuse à Pornic reçoit une carte postale (1)  représentant l'église Saint Pierre de Montrouge, au dos quelques lignes :

 

Carte-postale-envoyee-par-Mme-Oulianoff--Eglise-de-Saint-P.JPG
             "Chère Mme Dodard, je suis bien fâchée d'avoir été obligée de partir sans dire adieu à vous et aux enfants. Je vous envoie mon salut de Paris. Maman aussi vous envoie, à vous et à monsieur votre mari, ses salutations les plus sincères.
 Mme N. Oulianoff"

 

 

 

Kroupskaïa en 1903 

          Kroupskaia-1903-2    MmeDodard 1932 Mme Dodard (1932)

 

               Lorsque Vladimir Oulianov arrive à Pornic, le 23 juillet 1910, il rejoint à la villa K. les Roses, rue Mondésir, sa femme Nadiejda Kroupskaia et la mère de celle-ci.
Avant de s'installer à Gourmalon, les deux femmes avaient séjourné à la colonie "Le Grand-air" propriété du Parti Socialiste Unifié. Dans "Ma vie avec Lénine" Kroupskaia écrit :

 

              "Cette colonie était installée sur le littoral, non loin de la petite plage de Pornic, dans la fameuse Vendée (2) . J'y allai avec ma mère. Mais notre vie dans la colonie ne s'arrangea pas comme il aurait fallu. Les français menaient une vie très fermée, chaque famille se tenait à l'écart des autres, à l'égard des russes on témoignait une certaine animosité …".

 


              En mai, Lénine et son épouse qui vivent alors à Paris, tout près des fortifications, avaient écrit à Aniouta soeur de Lénine, en évoquant leurs vacances d'été :

 

              "Peut-être, cette fois-ci, ferons-nous l'essai d'une colonie socialiste au bord de la mer, EV (la belle-mère de Lénine) y était l'an dernier et elle en est restée contente" (3)
 Le-Grand-Air-Colonie-de-Vacances-du-Parti-Socialiste--Colle.jpg

               Qu'était-ce donc que cette colonie du "Grand-air" ?
               Une carte postale  de 1910 représente "la colonie de vacances du Parti Socialiste" le jour de son inauguration (4). Ce bâtiment n'est autre que l'ancien "Grand Hôtel de la Plage" situé face à la plage de la Noéveillard. Acheté par le parti en 1909, l'ancien hôtel de Mr Maucard (qui reprendra d'ailleurs son nom après l'épisode socialiste) est le cadre d'un mouvement initié à la villa "Gabrielle" d'Etables sur la côte d'Emeraude. M. Roland, à l'origine de ce nouveau genre de vacances imprégnées de "foi socialiste et d'action coopérative" le décrit ainsi lors du discours d'inauguration :

 

               "Le Grand-air n'est pas un caravansérail moderne (ou futur) ou le voyageur ne prend même pas la peine de secouer au seuil ses sandales ; c'est, dans la société capitaliste, le coin modeste et déjà charmant où d'un effort commun nous avons situé la réalisation d'un rêve encore timide, du repos nécessaire et, hélas du repos marchandé par notre maître : le capital."     

                La suite du discours prend tout son intérêt lorsqu'on le compare aux désillusions de Kroupskaia, que lui inspire la fréquentation de ces petits bourgeois indifférents, repliés sur eux-mêmes, animés parfois de sentiment xénophobes (5) .

 

                "Le Grand-Air n'est pas un hôtel particulier où certains privilégiés de la classe ouvrière pourront à bon compte passer des vacances aimables. Si sa réussite ne devait s'arrêter qu'à ce dessein, qu'à cet objet, il deviendrait vite – et justement – un objet de réprobation pour les socialistes".

 


                 La réprobation des camarades russes n'attendit même pas l'inauguration officielle de la colonie le 15 août 1910. La relation détaillée de l'évènement (6) ne fait pas mention de ces étrangers. Vladimir Oulianov assista-il à cette journée champêtre et politique, présidée par le vieux socialiste et militant syndical nantais Charles Brunellière. On peut le présumer, mais il ne fut peut-être pas convaincu par la "fête socialiste" qui avait aussi pour but de montrer à leurs adversaires  et aux Pornicais, qu'ils avaient tort de se les représenter "comme des gens mal élevés, ennemis de la joie et de la gaieté".
                  Le 1er août, Lénine écrit de Pornic à une autre de ses sœurs Maria qui habite en Finlande au dos d'une carte postale de Gourmalon  (7) :

 


                 " Chère Maniacha, je t'écris de Pornic. Voilà près d'une semaine que je me suis installé ici avec EV et Nadia. Nous prenons un repos merveilleux. Baignades, etc. Comment ça va, chez vous ? Et la santé de maman ? Où en est la question de Copenhague et de Stockholm ? Ecris-moi à Pornic (Loire-Inférieure). Rue Mon Désir. K. Les Roses. Mr Oulianoff.    Bonjour à tous. Ton V. Ou.  J'ai écrit à maman il y a une semaine, de Paris. A-t-elle reçu ma lettre ?"

  


                 Dans une carte du 24 août, Kroupskaia écrit à Anna, sœur de Lénine :

  


                 " Chère Ania, j'ai reçu et transmis ta lettre, Choukourka (Lénine) est parti dès hier, quant à maman et moi, nous avons l'intention de rester ici jusqu'à la mi-septembre. Il fait quand-même bon, ici. Je t'embrasse bien fort, ainsi que MA, si elle n'est pas encore partie. Maman envoie bien des salutations.  Nadia"

  


                 Lénine quitte donc Pornic le 23 août pour se rendre au VIIIe congrès de la IIe Internationale à Copenhague. A l'issue du congrès (4 septembre), il écrit à sa mère et lui donne rendez-vous à Stockholm avec ses sœurs pour un séjour d'une semaine (17 au 24 septembre), il reste à Copenhague jusqu'au 15 septembre. Nadejda Kroupskaia quitte Pornic plus tôt que prévu car le 10 septembre elle expédie de Paris la carte postale à sa logeuse de la rue Mon désir.
 
                 Revenons à ce qu'écrit  Fréville dans son livre Lénine à Paris : 

 

                "Nadejda loua deux chambres dans la maison d'un douanier. L'endroit était des plus pittoresques. Dès la sortie de la gare, le voyageur aperçoit, encadré entre les vieux quais, le bassin où se balancent des bateaux aux voiles blanches ou ocre. A droite, la ville s'étage sur la pente d'une colline. Un château féodal dresse à l'entrée du port, ses tours à machicoulis, au dessus des frondaisons d'un parc, en bordure d'une plage.
                 La presqu'île de Retz marque les confins de la Bretagne et de la Vendée. Basse et sablonneuse de l'embouchure de la Loire à la pointe Saint-Gildas, la côte se hérisse alors d'éperons rocheux, mordus à vif par les vagues, se découpe en échancrures et en criques où s'arrondissent entre des falaises de belles grèves, puis elle s'aplatit de nouveau au sud de Pornic, le long de la baie de Bourgneuf, face à l'île de Noirmoutier.
                Lénine interrogeait les pêcheurs, parcourait à bicyclette le littoral, contemplait les étendues moutonnantes du haut des promontoires tailladés par les lames, sa baignait dans la mer, s'allongeait sur le sable, respirait à pleins poumons l'odeur des pins et les effluves du large, qui balayaient les miasmes de Paris …
                A table, Lénine devisait gaiement avec le maître du logis et sa femme, une forte commère au verbe haut, blanchisseuse de son métier, qui ne s'en laissait pas raconter…"

 

                Pierre Marie, le fils aîné des Dodard, a dix ans, Monsieur le curé fait miroiter une bourse si la famille consent à le confier au séminaire :

 

                "Non, mais voyez-vous ça ? Mon fils en soutane ? proteste la blanchisseuse,
 Lénine s'esclaffait. Ravi de rencontrer des républicains et des anticléricaux aussi farouches dans ce Pays de Retz, un des berceaux de la chouannerie …"

 

                A quelques rues de là, en ces mêmes soirées d'août 1910, le conseiller d'Etat Herbette reçoit dans sa "Maison du peuple" la bourgeoisie républicaine et évoque le Pornic d'autrefois qui soutint jadis l'assaut des hordes vendéennes.  Les édiles pornicaises qui fréquentent le salon Herbette sont alors à gauche, des républicains opportunistes sans doute, que les élus de la campagne targuent pourtant de radicaux, mais qui sont bien loin des aspirations des socialistes unifiés du Grand-Air. Mais le château n'a pas encore investi la mairie et on tolère la villégiature socialiste.
               

                Je ne sais quel crédit apporter au livre de Roger Faligot et Rémi Kauffner  "As-tu vu Cremet ?"  et réédité sous le titre « L’hermine rouge de Shanghai » en 2005 (8). Cremet aurait rencontré Lénine à Pornic en 1910, (il a 18 ans) où sa famille passe ses vacances à la Birochère. D’après ce récit, Lénine lit Fantomas, se lie d’amitié avec Jean Ballu pharmacien de Nantes (rue de Feltre) et revient à Pornic en 1911. Plus étonnant, en 1912, Kroupskaia, alors que se prépare en secret le congrès de Prague qui va décider de la création du parti bolchevik, envoie les agents de la police secrète du tsar sur la fausse piste d’un conclave secret de l'Internationale à Pornic !
                L'informateur de Faligot et Kauffner est Michel Scheid  (9) qui a amorcé l’enquête sur les vacances de Lénine en Pays nantais en 1967 pour la presse locale.

 


                En 1910, Nadiejda Kroupskaia a quarante ans, elle a partagé avec Lénine un premier exil en Sibérie jusqu'en 1900. Depuis 1905, le couple parcourt l'Europe et ne retrouvera la Russie qu'au printemps de 1917 pour préparer la Révolution d'octobre. Institutrice de formation, c'est une spécialiste de la pédagogie qui va écrire plus de 40 ouvrages consacrés à l'éducation et devenir dans le poste clef d'adjointe au commissaire du peuple à l'instruction la véritable inspiratrice du système scolaire mis en place en Russie après la Révolution bolchevique. La condition féminine est aussi une de ses priorités. En cette année 1910, elle soutient l'initiative de Clara Zetkin de créer une journée internationale des femmes et évoque avec Laura, fille de Karl Marx et épouse de Paul Lafargue fondateur avec Jules Guesde du Parti ouvrier français, la participation des femmes au mouvement révolutionnaire.

 

 Kroupskaia-1917.jpg  Kroupskaïa et Lénine en 1917

 

                 Dans sa simplicité, la carte adressée à Mme Dodard, dans un français parfait, témoigne de l'attention que Nadiejda Kroupskaia porte aux femmes les plus modestes et à leurs enfants. A côté du futur leader qui se baigne et devise avec les pêcheurs, Nadiejda s'immerge dans le peuple pornicais en rêvant peut être au Grand Soir qui se prépare aussi chez un modeste douanier et une blanchisseuse.

                                                                                                    PatBdm

 

A lire : Florence FORNI : Il y a cent ans : le séjour de Lénine à Pornic.
 Bulletin N°5 de l'association PORNIC-HISTOIRE juin 2010

 

 

 

 (1) Document récemment découvert par M. Merceron, petit fils de Mme Dodard
 (2) Curieusement, cette confusion géographique aux réminiscences révolutionnaires, est aussi faite par Camus écrivant du château des Brefs en août 1946. 
  (3)Vol. 37 des œuvres de Lénine (Correspondance avec sa famille) Ed. Sociales Paris. S'il faut en croire une lettre de juillet 1909, la mère de Kroupskaïa était en Bretagne cet été-là, s'agit-il déjà de Pornic ?

(4) Collection Yves Rouvière et Pornic-Histoire 2010
  (5) J. FREVILLE "Lénine à Paris" Ed. Sociales Paris 1968 cité par R. GARGADENNEC "Les vacances bretonnes de M. Oulianov dit Lénine" Les Cahiers de l'Iroise 1972
  (6) Journal "Le Populaire" du 17 août 1910
  (7) En 1963, Pierre Mahé ancien instituteur de Pornic reconnut la plage de Pornic (celle de la Source et non de Gourmalon) sur la carte postale conservée au musée Lénine de Pornic. La révélation de ce séjour fit l'objet d'articles dans la presse nantaise des années 60, en particulier sous la plume de Michel Scheid.
  (8) Livre paru chez Fayard en 1991, complété et réédité sous le titre « L’hermine rouge de Shanghai » en 2005.
Il raconte l’histoire de Jean Cremet ouvrier d’Indret, un des dirigeants du parti communiste dans les années 20 devenu agent soviétique en Chine et lors de la guerre d’Espagne. Le bulletin de 2009 de la Société d’histoire de St Jean de Boiseau donne un résumé de cette histoire
  (9) Michel Scheid est décédé en 1998, Histoire et mémoire (revue d’histoire locale de St Herblain) lui a consacré un N° spécial d’hommage avec une anthologie de ses articles (36 de 1962 à 1992).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     
 

 

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