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Lorsque Jean-Guy Ropartz et Louis Tiercelin publient en 1889 Le Parnasse Breton contemporain, anthologie de poésie où figure en bonne place Joseph Rousse, ils se réclament implicitement de l'œuvre de Leconte de Lisle l'un des inspirateurs du mouvement du Parnasse Contemporain, et "maître incontesté autour duquel s'est fait le mouvement de rénovation poétique de cette fin de siècle". Le Parnasse breton est d'ailleurs édité à Paris chez Alphonse Lemerre, éditeur des trois volumes du Parnasse contemporain (1866, 1871, 1876).
Leconte de Lisle assure lui-même la présidence du comité de publication du second volume, c'est-à-dire qu'il sélectionne les poètes parmi lesquels, Sully Prudhomme, Verlaine, Anatole France, Théophile Gautier, Mallarmé, José Maria de Héredia, et un jeune journaliste nantais Charles Robinot-Bertrand fort étonné de se retrouver dans cette si belle compagnie qui initia, dit-on, Rimbaud à la poésie de son temps.


Le 10 janvier 1879, Robinot-Bertrand signe dans le Phare journal nantais républicain, une chronique littéraire où il rend compte du recueil de poèmes de Joseph Rousse : Cantilènes.
Rentré l'année suivante comme conseiller à la Préfecture de Loire-Inférieure au temps du préfet Herbette, il est mort à Nantes le 24 octobre 1885, Joseph Rousse rédigea un hommage à son ami dans la revue de la Société Académique dont Robinot-Bertrand avait été président en 1872.

Dans l'article de 1879, présenté ici, Robinot-Bertrand développe la notion d'impressionnisme en littérature (le terme Impressionnisme est apparu en 1876) et voit en Joseph Rousse un représentant de cette forme d'écriture poétique.


Cantilènes

Sous ce titre M. Joseph Rousse vient de publier un gracieux volume de poésies tiré seulement à cent exemplaires ; réservé par l'auteur au cercle de ses amis, ce petit livre ira au-delà ; car il a ces rares qualités qui attirent – vérité, art très fin, originalité, - et même quelques uns de ces délicats défauts qui rompent la monotonie d'une beauté absolument régulière, animent la physionomie d'une œuvre, en ravivent l'éclat, réveillent l'attention du lecteur. Il faut relire ce petit livre, et telle chose qui, à première vue, aura pu paraître une faiblesse deviendra une négligence voulue, une heureuse faute, presque une coquetterie  Ce livre plaira surtout aux esprits les plus cultivés, à ceux que fatiguent jusqu'à l'écoeurement  les gros procédés de la grosse littérature. Arriver à l'effet par les moyens les plus rares, bannir tout ce qui crie, aller jusqu'à l'émotion qui gémit et non jusqu'à l'orage qui gronde, avoir une poésie qui, par son brillant, sa transparence, sa ténuité, ressemble à la fleur ou à l'aile du papillon, voilà ce qu'a voulu M. Rousse.
Dans ses précédentes publications, M. Rousse avait peut-être recherché davantage les sujets nets et précis, les contours affermis, les symboles dramatisés ; aujourd'hui pourtant, il est plus écrivain : il s'est développé dans son tempérament.
Pour désigner un groupe de peintres, on a dernièrement inventé le mot impressionnisme ; ce mot, qui contient un haut éloge, puisqu'il implique la spontanéité, l'élan, ce mot qui convenait assez mal à plusieurs peintres auxquels on l'a appliqué, caractérise très bien la manière de M. Rousse et la sincérité de son tempérament. M. Rousse est impressionniste en littérature ; il éprouve une impression, il la traduit ; mais il ne la féconde par aucun développement. Il craindrait de la gâter. Il veut garder à l'impression sa fraîcheur native. En musique, nul doute que la mélodie ne soit pour lui presque tout. Il pousse cette conviction artistique si loin que quelques unes de ses pièces, parfois les plus élégantes, offrent un peu l'aspect d'un fragment. L'esprit qui vient de les lire en réclame instinctivement du … qui lui paraît absente. En somme n'est-ce pas le lecteur qui a tort ? Le lecteur routinier, enchaîné à ses habitudes, veut un conte, une histoire, un petit drame. Mais ce n'est pas là le sujet. Le sujet est une impression ; une impression rapide comme l'éclair, fugitive comme un parfum. Voici pour exemple, une pièce pleine d'heureux détails et de traits observés,


Matin de mars  (1)

En wagon ce matin, mon âme fut saisie
Par un frais sentiment d'agreste poésie.
Nous traversions des prés maigres mais pourtant verts,
De vastes nappes d'eau légèrement couverts.
Des bourgeons argentés pointaient sous l'oseraie ;
L'aubépine et l'ajonc fleurissaient dans la haie.
Des vignes s'étendaient autour d'un vieux moulin
Dont le toit délabré domine le ravin.
De longs sarments flétris jonchaient la terre grise,
Et, tout rose, un pêcher frissonnait à la brise.
Un beau soleil levant perçait de ses rayons
La brume qui voilait les pâles horizons,
Semant des flaques d'or parmi l'herbe et la boue,
Au pied d'un paysan appuyé sur sa houe …


Le lecteur dit peut-être "Cela n'est pas fini. Pourquoi ? L'impression n'est elle pas rendue ? Quel est le sujet ? Un matin de mars.
M. Rousse est un impressionniste. Nous aimons sa manière. Elle repousse toute banalité. Si l'écrivain vient à se tromper, il se trompe de bonne foi. L'écueil, c'est un peu de recherche. Mais à celui qui dit : "j'ai vu" a-t-on le droit de répondre "vous auriez du voir autre chose" ?
 A celui qui a été frappé par un paysage, par un objet, par un sentiment, a-t-on le droit de contester la valeur de ce sentiment, de cet objet, de ce paysage ?
Par tempérament et par système, M. Rousse va droit à l'impression. Sa poésie est purement personnelle. Un goût sur, un tact qui lui sont nécessaires ; il a ce goût et ce tact. Et nulle trace de métier ; à force d'art, point d'art apparent. Son vers coule élégant et facile comme ces sources limpides qu'il excelle à chanter.
Aucun effort chez lui la poésie est le complément naturel de sa vie et s'y mêle. Accessible aux idées et aux émotions, il a vu, il a voyagé, il a pensé ; de son cœur que la vie éprouve s'échappent de saines effusions, il leur donne une expression dans le langage rythmé des vers ; ses vers, il les dédie à ses amis. Voila la poésie de M. Rousse. Sans avoir l'air d'y toucher, elle va frapper au but, à l'âme humaine. La vérité et la distinction y dominent.
Avec ses fines qualités, cette inspiration devait avoir quelques traits de ressemblance avec celle de Sainte-Beuve, un maître poète qu'on oublie trop. C'est ce qui a lieu en effet, c'est ce qu'on a remarqué sûrement dans la pièce citée : Matin de mars.
M. Rousse avait donc quelque tendance à un peu de recherche. Heureusement, l'amour de l'art hellénique, comme une greffe puissante, a grandi et fortifié son tempérament. Plusieurs de ses petits poèmes ont l'air d'idylles antiques :


Les nymphes ont suivi Diane dans les bois,
Mais, lasses de la course, elles se sont assises
Sur la mousse, à l'abri des hautes roches grises,
Près d'un fleuve profond aux flots calmes et froids.

L'ardent soleil d'été perçant les feuilles vertes
Sous les aulnes touffus fait miroiter les eaux.
Point de pâtre indiscret sur ces rives désertes …
Une nymphe suspend sa tunique aux rameaux.

Elle avance un pied blanc dans l'eau claire et frissonne,
Le retire, et son corps a de nouveau frémi ;
Mais, brave, elle se jette au fleuve qui bouillonne
Et d'un voile d'argent la recouvre à demi.

Ses compagnes bientôt nagent à côté d'elle.
Leurs rires éclatants s'envolent dans les bois ;
La déesse revient et, laissant son carquois,
Les rejoint dans les eaux, à la chasse infidèle. (2)


Cela est gracieux comme une idylle de Théocrite ou un camée antique ; l'art grec a vivifié le goût de M. Rousse. Un voyage en Italie l'a imprégné de soleil. Voyez ce souvenir du lac d'Agnano, que l'amitié de M. Rousse nous a dédié :

La carabine en bandoulière,
Des paysans napolitains,
Près du lac, à l'ombre des pins,
Sont assis sur un banc de pierre.

Sous une treille, à côté d'eux,
Est debout une jeune fille,
Pieds nus, jupon rouge en guenille,
Un blanc jasmin dans les cheveux.

Le lac endort ses eaux désertes
Au souffle d'un vent attiédi ;
Un vieux couvent sonne midi,
Au loin, sur des collines vertes.

Les âmes, le ciel et les champs,
Tout se tait et semble immobile
Pour goûter la beauté tranquille
De ce divin jour de printemps. (3)


N'est-ce pas saisissant ? On dirait une peinture de Léopold Robert !
Aussi rien d'étonnant si M. Rousse, ainsi que faisait la poésie grecque, se plait à chanter les tableaux et les statues, et si les noms de Lancret, de Salvator Rosa, de Panini, du Bourguignon, de Wouwerman, d'Eugène Delacroix résonnent dans ses vers.
Eugène Delacroix était un impressionniste avant l'heure. Il disait : "Si l'on entend par romantisme la libre manifestation de nos impressions personnelles, je dois avouer que je suis romantique depuis l'âge de quinze ans" M. Rousse décrit avec amour Le chef arabe, cette belle impression de Delacroix, que possède le musée de Nantes.


Un vieux chef de tribu rencontre des pasteurs
Vêtu de blanc mêlé d'éclatantes couleurs,
Il est sur son cheval et regarde une femme
Qui dans ses bras brunis lui présente un bassin
Noblement comme un maître, il étend une main.
(4)


Admirer Delacroix porte bonheur. Primesautier, tout à l'élan, à l'observation, à la passion, à l'art élégant, à la poésie, Delacroix doit plaire aux poètes.
Concis comme les poètes grecs, M. Rousse devient plus abondant en face de la nature ; par là il est moderne, très moderne. Il aime à rendre les scènes variées des saisons, les divers aspects du jour et de la nuit. Mais point des descriptions du rhétoricien ; tout est observé, vivant.


Les champs de lin sont azurés
Comme les étangs dans les plaines,
Et les vertes pousses de chênes
Ont perdu leurs reflets dorés

La fleur neigeuse des viornes
S'épanouit dans les buissons
Où les béliers aux jeunes cornes
Broutent les feuilles de houblons.

L'églantier se couvre de roses.
Partout se dresse au bord des eaux,
Sur le sol pierreux des coteaux,
La digitale aux cloches roses. (5)


On sent s'exhaler de ces vers un vrai souffle printanier, point d'à peu près.
 Rousse a encore une qualité, la meilleure – une sensibilité vraie, qui éclate à chaque instant. Qu'on lise Une nuit de mort, ce chant de deuil, et cette touchante pièce intitulée A ma petite Jeanne, les vers que M. Rousse a consacrés à la mémoire de notre ami Emile Péhant, ont des accents profonds qui émeuvent.
L'humanité artiste se divise en trois ou quatre grands courants par l'un desquels la pensée du poète se sent toujours emportée. M. Rousse a ses traditions. A travers André Chénier, Sainte-Beuve, Brizeux même, il va d'instinct aux sources lointaines, vers le génie hellénique. Bion, Moschos, Théocrite l'ont saisi. Leur esprit a passé en lui. Mais ce qu'il leur emprunte, ce ne sont pas leurs sujets, c'est leur grâce.

Sur des sujets nouveaux faites des vers antiques

M. Rousse demeure donc original. Il se sépare de tout ce que l'on fait. Il est sincère, il voit juste, et il voit par ses yeux. Son caractère essentiel est la distinction. Tout, jusqu'à ses défauts, vise à l'élégance. Ajoutons qu'il est varié. Il néglige peut-être un peu la rime ; cette négligence est voulue, et il en fait presque une beauté tant son vers par ailleurs est sur, harmonieux, ciselé. Il compose peu ses sujets, et les développe peu ; mais il peint d'un trait rapide, il vous emporte d'un coup d'aile. Il est doué, il est artiste. Nous aimons son talent et sa manière.
Dans la jolie pièce qui sert d'épilogue à ses Cantilènes, M. Rousse compare ses vers aux petits œillets sauvages qui naissent sur les dunes de son pays. Ses vers ont bien le parfum si suave de ces pâles fleurs ; mais ils ont en plus l'éclat, la variété des couleurs, les charmes nombreux et les élégances que peut seule donner la plus savante culture.


    Ch. Robinot-Bertrand

    Le Phare de la Loire du 10 janvier 1879


Notes :
(1) Poème dédié à M. Eugène Orieux, agent voyer de la ville de Nantes mais également poète.
(2) Le bain des nymphes, dédié à Frédéric Mistral avec lequel Joseph Rousse était en correspondance.
(3) Au lac d'Agnano, dédié à Charles Robinot-Bertrand
(4) Extrait du poème Une esquisse d'Eugène Delacroix dédié à M. Henri Hardouin
(5) En mai, dédié à Francis Rousselot

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