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Tallemant des Réaux qui ne l'aimait pas le disait sans cervelle et le traitait de gros ivrogne.
Le poète Saint-Amant s'était d'abord attaché au duc de Retz avant de s'en aller guerroyer avec l'évêque de Nantes et reprendre les îles de Lérins aux galères espagnoles. Plus tard, il s'en était allé représenter la reine de Pologne au mariage de la reine de Suède à Stockholm.
Henri de Gondi, qu'on appelait le vieux duc pour le distinguer de son gendre Pierre (frère du cardinal de Retz) et que Tallemant appelle le bonhomme s'était attaché le poète qui goûta surtout le séjour de Belle-Ile.
Vers 1610-1620, le duc de Retz qui séjourne souvent dans son château de Princé près du bourg de Cheméré, fait construire  un ensemble de pavillons dans une clairière au cœur de la forêt.
On appelle ce lieu les Iles enchantées, nul ne sait depuis quand mais Saint-Amant l'apelait le Palais de la volupté.

 

Yci la même symmétrie
A mis toute son industrie
Pour faire en ce bois escarté
Le Palais de la Volupté.

 

Mais les buis ont étouffé les pierres, la forêt de Princé comme peau de chagrin s'est refermée sur les vieux murs.
Bâtis sur des îles artificielles que l'on atteint encore en franchissant l'eau noire des canaux encombrés de bois mort, les pavillons que chanta Saint-Amant ne sont plus qu'un souvenir
Du temps où le bonhomme y séjournait

 

Tant pour la chasse et pour l'estude
Que pour tous les autres plaisirs

 

Nous y fûmes samedi, historiens ou amateurs de jardins.
Véronique Mathot évoqua en ces lieux aujourd'hui sombres les lumières du Grand siècle dont les poètes à la verve caustique évoquaient Diane et Minerve, Pan et Bacchus en des termes dont la verdeur le disputait à la confusion des sots.

 

D'abord la grande salle que l'on imagine centrale domaine de Pan et de Diane, la forêt et la chasse
Passe-temps ambigu

 

Le plaisir à la peine joint,

 

Le pavillon de Mercure

 

Le Chef des illustres menteurs,
C'est-à-dire des Orateurs,

 

Celui de Minerve

 

Là ceux qui pensent ne point vivre
S'ils n'ont le nez dans quelque livre,
Messieurs les Doctes seulement
Se trouvent en leur élément.

 

A Bacchus est consacré le troisième, Saint-Amant s'y complait

 

Là, tous les honnestes Yvrongnes
Aux cœurs sans fard, aux nobles trongnes,
Tous les gosiers voluptueux,
Tous les Desbauchez vertueux,

 

A vénus enfin le dernier pavillon

 

Et pour le dernier où se tiennent
Mille tableaux qui nous esmeuvent
A faire ce crime innocent
A quoy la Nature consent,

 

Après l'harmonie et la symétrie du palais, le déchaînement des mots confinant parfois à l'ordurier contre ceux qui n'y sont point conviés.

 

Que les Ennemis des sciences,
Que les perfides Consciences ;
Que les yvrongnes querelleux,
Ny les ignorans Scrupuleux,
Ne viennent point pour nos supplices
Troubler en ce Lieu les delices

 

Envers quel ennemi enfin ce redoublement de mépris ?

 

Que le petit Noble rustique
Avec son habit à l'antique,
Son corps mal fait, son sot maintien,
Et son ridicule entretien,

 

 

Le palais de la volupté Palais-Volupté-copie-1
Sur une maison de
plaisance que monseigneur
Le Duc de Rets a fait bastir dans sa
Forest de Prinçay 
 
Yci la même symmétrie
A mis toute son industrie
Pour faire en ce bois escarté
Le Palais de la Volupté.
Jamais le vague Dieu de l'Onde,
Ny celuy des clartés du monde
N'entreprirent rien de plus beau
Quand sans trident et sans flambeau,
 
D'une volonté mutuelle
Ils mirent en main la truelle
Et sous des habits de maçons,
Employèrent en cent façons
Tous les beaux traits que la Nature
Admire dans l'Architecture
Pour loger ce Prince Troyen
Qui depuis les paya de rien.
 
Arrière ces masses énormes
Où s'entre-confondent les formes,
Où l'ordre n'est point observé,
Où l'on ne voit rien d'achevé :
Il n'en est point icy de mesme,
Tout y suit la raison supresme
Et le dessein en chasque part
S'y rapporte aux règles de l'art.
 
L'invention en est nouvelle,
Et ne vient que d'une cervelle
Qui fait tout avec tant de poids
Et prend de tout si bien le choix
Qu'elle met en claire évidence
Que sa grandeur et sa prudence
Sont aussi dignes sans mentir
De regner comme de bastir.
 
Cet esprit que ma Muse adore
Qui de son amitié m'honore
Et que j'estime comme un Dieu,
A fait ce Palais en ce lieu
Où fréquente la solitude
Tant pour la chasse et pour l'estude
Que pour tous les autres plaisirs
Qui s'accordent à ses désirs.
 
La salle grande et somptueuse
Autant qu'elle est majestueuse
Se dédie au Roy des forêts,
Au bon Pan qui dans un marests
Vit sa maistresse en vain aymée
En fresles roseaux transformée ;
De quoy, pour chanter son tourment,
Il fit à l'heure un instrument
Qui ne dit mot quand on le touche
Si l'on ne le porte à la bouche,
Essayant ainsi d'appaiser
Son ardeur par quelque baiser.
 
Là dedans encore on revere
Diane au front doux et severe
Non pas pour cette chasteté
Dont son humeur fait vanité ;
Quoy qu'avec Hippolyte on croye
Qu'elle s'en donnoit au coeur joye,
Mais parce qu'elle ayme d'amour
A chasser en ce beau séjour.
 
Ceux de qui l'ame et les oreilles
Trouvent des douceurs nompareilles
Aux plaisans et confus accors
Que font ensemble, et Chiens et Cors,
Entremeslez de voix humaines,
Quand par les Bois, ou par les Plaines,
Ou par les Monts ou par les Vaux,
Et les hommes, et les Chevaux,
 Poursuivent Cerf, Chevreuil, ou lièvre
A qui la peur donne la fièvre,
Ceux, dis-je, qui ne craignent point
Le plaisir à la peine joint,
Tel qu'il l'est en cet exercice
Qu'on nomme un aymable caprice,
Y sont bien venus en tout temps,
Et n'en partent point mal-contens,
 
Le Demon des tours de finesse,
Qui dès sa plus simple jeunesse
Attrapa jadis tous les Dieux,
Et sur la terre et dans les Cieux ;

L'inventeur du jeu de la chance,
Où les trois Dez menans la dance
Taschent au sortir d'un cornet
A vous mettre une bource au net ;
Le Patron des maquerellages,
Le Suborneur des pucellages,
Le Chef des illustres menteurs,
C'est-à-dire des Orateurs,
Dont sonnent la seule éloquence,
Rend les sujets de consequence ;
Mercure, dis-je, au doux propos,
Aux yeux perçans, au corps dispos,
Qui par une routte inconnuë
Vole à son gré dessus la nuë,
Ailé comme un Esmerillon
Preside au premier Pavillon.
 
En cet endroit, sans tromperie,
Et sur tout sans criaillerie
Peuvent s'esbattre nuict et jour,
Gagnans et perdans tour à tour
Sous le bon plaisir de Fortune,
A l'un douce, à l'autre importune,
Ceux qui pensent que Paradis,
C'est ramener quinze sur dis.
 
Le Second, c'est où l'on conserve
L'auguste portrait de Minerve ;
De ceste Sage Deïté,
Qui gardant sa virginité,
Est cependant Mere feconde
De divers Enfans mis au monde ;
Les uns par les habiles mains
Des plus industrieux humains ;
 
Les autres en la mesme guise
Que l'on chante qu'elle y fut mise,
Lors que son Pere en accoucha
Par le cerveau qu'on luy trencha ;
Ce sont les Arts, et les Sciences,
Que malgré nos impatiences,
Autrefois elle nous apprit
Tant du corps comme de l'esprit.
 
Là ceux qui pensent ne point vivre
S'ils n'ont le nez dans quelque livre,
Messieurs les Doctes seulement
Se trouvent en leur élément.
 
Au troisiesme, on voit en sa gloire
Celuy qui se plaist tant à boire ;
Ce Dieu de Pampre couronné
Qui s'enyura dès qu'il fut né ;
 
Ce fameux Prince des Crevailles
Ce guerrier de qui les batailles
Se donnent en plein Cabaret
Sous un drappeau Blanc et Clairet
Ce bon Denis  à qui ma Muse
Aucun éloge ne refuse ;
Ny jamais n'en refusera
Tant que sa verve durera.
 
Là, tous les honnestes Yvrongnes
Aux cœurs sans fard, aux nobles trongnes,
Tous les gosiers voluptueux,
Tous les Desbauchez vertueux,
Qui parmy leurs propos de table
Joignent l'utile au delectable,
Sont receus et traittez aussi
Comme des enfans sans soucy.
 
Et pour le dernier où se tiennent
Mille tableaux qui nous esmeuvent
A faire ce crime innocent
A quoy la Nature consent,
C'est à la cause des pensées
D’où naissent toutes les ar**
C'est à celle qui sur les flots
Le divin germe estant esclos
 
Vogua dans un berceau de Nacre,
C'est à Venus qu'il se consacre,
A Venus qui s'apprit deslors
Dans la mer au bransle du corps,
Qu'elle exerça depuis sur terre
Menant une si rude guerre
Aux plus vigoureux Bra**
Que jusques à celuy de Mars,
Il lut falut rendre les armes,
Et recourir cent fois aux larmes
Pour quelque trève en obtenir,
Puis qu'il ne pouvoit la finir.
 
Là, ceux que Priape convie
Au plus cher plaisir de la vie,
Où l'on espreuve un doux trespas,
Encore qu'on ne meure pas,
Trouvent sans prendre cette peine
Qui souvent en amour est vaine,
Dequoy saouler leurs appetits,
Autant les grands que les petits.
 
Que ces Empaleurs de Gomorre,
Ces Bou** que mon cœur abhorre,
Ces infames pescheurs d'est**
Ces soldats lasches et poltrons,
Qui denüez de toute audace
N'osent assaillir qu'une place,
Qui sans tour et sans parapet
Ne se deffend qu'à coup de pet :
 
Que ces testes extravagantes,
Ces fous aux humeurs arrogantes,
Qui sans reverence des Dieux
Se plaisent à morguer les Cieux,
Pestans avec mille blasphemes
Contre tout, voire contr'eux mesmes
Seulement pour estre compris
Au nombre de nos forts Esprits :
 
Que ces miserables avares
A leur endroit mesme barbares,
Qui bien moins hommes qu'Animaux
Se donnent tous les jours les maux
Que dans les biens dont ils se privent
Ils craignent qui ne leur arrivent,
Et se laissent mourir de faim
De peur de n'avoir plus de pain :
 
Que ces mines de secretaires,
Ces graves discoureurs d'affaires,
Qui sans adveu du Potentat
Trenchent des Ministres d'Estat :

Que ces vieilles Rattes-pourries
Ces Ames qui ne sont nourries
Que d'un chagrin contredisant
A tout ce qu'on fait de plaisant ;
 
Que les Ennemis des sciences,
Que les perfides Consciences ;
Que les yvrongnes querelleux,
Ny les ignorans Scrupuleux,
Ne viennent point pour nos supplices
Troubler en ce Lieu les delices
Que l'on y gouste tous les jours ;
Bref pour accomplir ce discours,
 
Que le petit Noble rustique
Avec son habit à l'antique,
Son corps mal fait, son sot maintien,
Et son ridicule entretien,
Ne se presente en nulle sorte
A ceste venerable Porte
Qu'il feroit sauter hors des gonds,
Q'il ne veut que par mille bonds
 
On luy fasse dans une berne
Dancer la Volte à la moderne ;
Ou que pour avoir trop vescu,
Cent coups d'espingle dans le cu
Luy soient octroyez par des Pages
Plus meschants que des Chats-Sauvages,
Ou qu'en fin les plus forts Valets
Aillent luy donner le Relais.


Marc-Antoine Girard dit Saint-Amant 1594-1661
Texte établi en respectant l'orthographe de l'édition de 1642
A Paris chez Toussainct Quinet (Source Gallica)

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