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         Le 21 août 1881, Gambetta, qui se présente aux élections législatives dans deux circonscriptions de Paris, est élu dans celle de Belleville - Saint-Fargeau mais mis en ballottage dans la seconde (Père-Lachaise et Charonne). Son adversaire, Antoine (dit Tony) Révillon est élu au second tour face à un candidat de substitution. Tony Révillon est un ami de Clemenceau et un de ces radicaux intransigeants qui voient dans l'opportuniste Gambetta un dictateur. Quelques jours après l'élection, Ignotus dans le Figaro du 7 septembre, dans le portrait qu'il consacre à Tony, revient sur une polémique déclenchée par les amis de Gambetta :

       

         "M. Tony Révillon vient d'écrire une lettre dans les journaux pour expliquer une amitié que le parti opportuniste lui reprochait. En effet, il a été l'ami dévoué d'une femme célèbre pour sa beauté ou son esprit, la comtesse de Solms. Pensez-y donc, le député de Belleville ami d'une Bonaparte ! Rien de plus curieux que cette lettre. M. Tony Révillon explique aux peuples que le salon de cette Bonaparte était rempli de révolutionnaires féroces. Si j'avais été l'ami de M. Gambetta, je faisais le portrait de M. Révillon avant l'élection, et je donnais ici le nom de tous ces révolutionnaires féroces … Gontaut-Biron, Talleyrand, le sénateur Sainte-Beuve, et j'omets des noms encore plus réactionnaires, et des princes par douzaines. Ce salon était une sorte de relais des plus charmants entre la France et l'Italie, et je dois à la vérité dé déclarer que Tony lui a donné une tapisserie rouge, pour les besoins de sa cause."

 

          Félix Platel, futur Ignotus, et Tony Révillon se sont rencontrés 22 ans plus tôt dans le salon de la comtesse de Solms. C'est à Aix-les-Bains, sur les bords du lac du Bourget, sur le territoire du royaume de Savoie – Piémont, que cette petite fille de Lucien Bonaparte reçoit sous le Second Empire, non seulement des représentants de la littérature conservatrice comme le signale Ignotus, mais aussi des exilés qui partagent son sort d'exilée. Cette jeune princesse, elle a 26 ans, le même âge que Félix et Tony, n'est pas en odeur de sainteté à Paris, et fille de Bonaparte qu'elle est, elle est bien peu bonapartiste. Parmi les invités du chalet de Marie de Solms à Aix, Eugène Sue, auquel Platel consacre un portrait dans un ouvrage paru en 1858 (Savoie et Piémont – Causeries Franco-Italiennes) ne peut être non plus assimilé à un conservateur.
         Dans l'une des nombreuses revues créées par elle (ici les Matinées espagnoles en 1885), Marie de Solms fait le portrait de ses deux amis et revendique à travers eux la diversité de son salon :

 

         "L'antagonisme, voilé, du reste, sous des formes affectueuses, qui éclata, dès la première rencontre, entre Tony Révillon et Félix Platel, influa sur leurs qualités et leurs défauts réciproques et les exagéra en les stimulant par la crainte incessante d'une ressemblance ou d'une comparaison quelconque.
          Platel était très observateur, très perspicace ; l'observation méticuleuse, incessante, était le trait primordial de son talent. Tony reconnaissait de bon cœur tout cela, mais il avait en horreur ses phrases un peu longues que l'abondance de métaphores, preuve cependant d'une grande richesse d'imagination, rendait parfois obscures. De telle sorte que lorsque Platel traitait un sujet en dix lignes, Tony traitait le sien en dix mots. A son tour, Platel, tout en convenant que Tony avait de la verve, du bon sens, du trait, abhorrait son style clair et concis, ses phrases courtes et hachées, et il s'étendait complaisamment là où son voisin n'avait fait que voler.
          Au physique, mêmes divergences ! Tony était en large et Platel était en long. L'un riait, l'autre souriait ; l'un gaspillait dans un toast l'esprit de deux articles, l'autre amassait silencieusement les matériaux d'un demi-volume ; tous deux étaient copains à la façon d'Héraclite et de Démocrite, prêchant chacun une doctrine différente de celle de son voisin, se complétant, pourtant, concourant à l'homogénéité de ce salon fait de disparates, assez semblable à ces mosaïques qui forment un tout étincelant, circonscrit dans une ligne bien définie, quoi qu'elles soient composées de milliers de pierres différant entre elles par la taille et la couleur."

 

Tony-Revillon-2.jpg

 

                                                         Tony Révillon (Les Matinées espagnoles 1883)

 

          Le portrait de Tony par Félix est sévère lorsqu'il aborde les questions politiques, comment peut-il en être autrement entre le journaliste radical libre-penseur et le rédacteur monarchiste qui passe pour avoir fait pénétrer le Figaro dans toutes les familles catholiques ? Mais la tendresse des jeunes années est aussi présente chez ce maître du portrait qu'est Ignotus :

 

         "Je le vois encore. Tant d'autres spectacles sinistres n'ont pu effacer sa gaie vision. Il portait une longue redingote, un chapeau gris à larges bords, des pantalons larges et des gilets à la Robespierre. Vous voyez dans ce dernier détail la preuve de ses opinions républicaines de la veille. Toujours le bout d'un large foulard rouge passait par la poche d'un pan de sa redingote. Je croyais que c'était encore une manie – c'était déjà un drapeau !
          Grand et fort, large figure joviale et intelligente, nature en dehors, exubérante de vie. Bouche pleine d'appétits. Menton ras et déjà légèrement doublé. Longs cheveux un peu roux rejetés derrière l'oreille.
          Verve parfois endiablée. Esprit parisien, primesautier, boulevardier. Le cœur sur la main. Pas grand-chose dans la poche. A l'aise partout. Mettant les coudes sur la table et – je parle, bien entendu au figuré – souvent les pieds dans le plat.
 Voilà le Tony Révillon d'alors, qui a subi depuis, la loi générale – en se déplumant et en grossissant.
           Mais sa note particulière était déjà une note éclatante. Sa voix dominait tout. Elle était cuivrée, sonore comme celle d'un coq immense. Vingt ans plus tard, M. Gambetta qui rêvait d'être l'aigle à deux têtes de Belleville divisé en deux arrondissements, devait être mi-décapité par ce coq vraiment éloquent."

 

          Est-ce le sujet ? le style d'Ignotus est ici celui que la princesse prête à Tony, phrases courtes et hachées, le chroniqueur vole lorsqu'il évoque ses jeunes années, ne craignant plus la comparaison, comme si l'antagonisme affectueux de Félix et Tony nourrissait encore la prose du journaliste.

 
                                                                                                                                            PatBdM
 

 
 

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