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             Volker Dehs dans un article du Bulletin de la Société Jules Verne (1) consacré à Paul Perret "Emergence d'un ami d'enfance de Jules Verne : Paul Perret" raconte comment Zola qualifia en 1866 (2) l'écrivain de Paimboeuf de "tempérament doux et souriant" en rendant compte de son roman Le Prieuré : "récit d'une grande simplicité et d'une grande douceur […]  d'ailleurs, l'œuvre est littéraire, finement écrite, émue et souriante. Les dames y prendront un vif plaisir. Moi, je crois que quelques jurons et quelques coups de poing n'auraient pas fait de mal au milieu de cette histoire."
             Douze ans plus tard, Emile Zola, parvenu à la célébrité depuis la publication de l'Assommoir, poursuit une œuvre critique dans le Messager de l'Europe,  revue mensuelle de Saint Pétersbourg. La gloire naissante de l'auteur des Rougon–Macquart fait rapidement de l'ombre aux confrères qu'il n'épargne guère. Paul Perret comme son ami Jules Verne font les frais d'une revue de détail implacable.

 

 

                                                     

Zola-avant1880-copie-1"M. Zola est un maître, c'est convenu. Tous les journaux le disent, et M. Zola le dit lui-même. M. Zola est un précurseur, un initiateur, un frayeur de routes … Ces gloires assorties ne lui suffisent plus. La critique aussi avait besoin d'être renouvelée. Il a voulu être critique. Il l'est … M. Zola s'est mis à cingler les romanciers dans une revue de Saint-Pétersbourg, qui a nom de Messager d'Europe, et qui reçoit tous les mois une correspondance parisienne rédigée par le grand réformateur."

 
             Ainsi s'exprime en première page du Figaro le 15 décembre 1878 un romancier anonyme (3) , avant de dénoncer "la prose russifiée de M. Zola" en révélant à ses collègues "qu'on les vilipendait sur les bords de la Newa". "Notez que les noms y sont" ajoute-il "et que ces noms comptent parmi les plus connus et les plus aimés."
           "Assommer à Pétersbourg des confrères qui ne se doutent pas qu'on les assomme (4)" Voilà le crime reproché à Zola qui adresse le lendemain, de Médan, un courrier à M. de Villemessant directeur du Figaro : "Voulez vous me faire le plaisir de publier l'étude sur le roman français contemporain, parue en russe dans une revue de Saint-Pétersbourg, et dont parlait hier un de vos collaborateurs qui signe prudemment : Un Romancier."
            Si le ton général et les chroniqueurs du Figaro ne sont pas favorables aux romanciers naturalistes, le journal, qui ouvre aussi ses colonnes à Maupassant, Alphonse Daudet où Zola lui-même, se veut une tribune sur les questions littéraires "car la politique a pris une telle tournure que les joutes courtoises n'y sont plus possibles." La proposition de Zola est acceptée et le supplément littéraire du dimanche 22 décembre accueille sur plus de deux pages et 6 colonnes, la longue étude d'Emile Zola intitulée Le roman contemporain.
            Traduit d'abord du russe en français dans La Bibliothèque Universelle, journal de Lausanne, le texte en sera repris par Zola dans Les Romanciers Naturalistes (1881).
                       Après avoir rappelé le nom de ceux qui sont à ses yeux "les princes du roman" naturaliste : Gustave Flaubert, Edmond de Goncourt et Alphonse Daudet, il leur associent comme continuateurs de Balzac, Hector Malot et Ferdinand Fabre dont il détaille l'œuvre. Il passe aux tenants de l'école réaliste,  avec Champfleury puis Duranty qui trouve grâce à ses yeux comme pionnier du Naturalisme.

 

             Zola aborde ensuite les romanciers s'inspirant de Georges Sand et Lamartine. "… les doux, les élégants, les idéalistes et les moralistes." Le vétéran Jules Sandeau dont le public "de femmes et de jeunes filles" fait encore le succès. (La mort de Sandeau en 1883 sera l'occasion pour le chroniqueur Ignotus d'une critique du naturalisme, état maladif de la littérature qu'il dénonce dans Les Malsains (5).) Avec Octave Feuillet, de la même école, le roman a ses deux représentants à l'Académie, "partage des fauteuils parfaitement injuste" pour Zola alors que quatre auteurs dramatiques (Emile Augier, Dumas fils, Victorien Sardou et Ernest Legouvé) représentent un  théâtre d'une grande médiocrité, sans parler des historiens "qui sont encore plus nombreux."  "J'ai bien peur que le jour où l'Académie aura un romancier à nommer, elle ne choisisse M. Cherbuliez qui est un élève direct de Georges Sand. M. Cherbuliez est une autre colonne de la Revue des deux-mondes, et l'on sait que cette publication a la spécialité de fabriquer des académiciens." Auteur également très aimé des dames, il choisit ses personnages chez les Polonais ou les Hongrois, "ce qui lui permet de mentir plus à l'aise." Zola ne se trompe pas. En 1881, Victor Cherbuliez est élu à l'Académie dans le fauteuil de Jules Dufaure.

    Paul-Perret_SP1887.jpg       

           Zola se refuse alors à "descendre encore" dans les "bas fonds de l'idéalisme." Il le fait pourtant et y rencontre opportunément un écrivain du Pays de Retz qui lui doit sans doute une part de l'oubli dans lequel il est tombé :
           "Je pourrais indiquer encore M. Perret, auquel la Revue des Deux-Mondes aux abois a du parfois s'adresser. Il est un sous-Cherbuliez, comme M. Cherbuliez est un sous-feuillet. A ce degré, tout talent s'effondre, la médiocrité coule à plein bord. Les œuvres sont les premières venues, il n'y a plus d'utilité à les classer."

           Le cas de Perret permet à Zola de renchérir sur ses critiques de la Revue des Deux-Mondes dont le collaborateur Perret ne se vend pas du tout en librairie "la vérité est que la Revue des Deux-Mondes ne lance jamais un écrivain dans le grand public : il faut conquérir ce public soi-même, par son talent."
            Le choix de Perret pour les critiques les plus vives, alors que tant d'autres romanciers, aujourd'hui tout aussi oubliés ne sont pas cités, n'est pas innocent. Paul Perret est critique dans le journal la Liberté, Zola n'oublie pas l'éreintement par celui-ci de la Faute de l'abbé Mouret. "Ce livre fut un étonnement dont la critique ne se remit point" écrit Huÿsmans (6), "l'un des plus verbeux et des plus maladroits exécuteurs le frappa à coups redoublés dans un grand journal. Ce fut peine et encre perdues; les gens qui, en fait d’art, n’aimaient que les glaces sans débâcle de Mérimée, n’achetèrent point le livre; mais l’article de M. Paul Perret en fut-il cause ? Ce serait, je crois, lui attribuer plus d’importance qu’il n’en eut réellement."
             Dans une autre étude, Documents littéraires (1881) Zola observe la critique littéraire de son temps et revient sur le cas Perret :

 


             "M. Paul Perret, qui a donné des études au Moniteur, est le romancier mécontent, le critique de hasard, saignant de ses insuccès. L'espèce est très commune. Il y a même, au fond de la grande majorité des critiques, un producteur manqué, qui se résigne à parler des œuvres d'autrui, quand il voit que personne ne parle des siennes. M. Paul Perret a publié plusieurs romans dans la Revue des deux mondes. Ces romans, d'une grande médiocrité, dorment dans les caves des éditeurs. Je ne connais rien de plus gris, de plus insignifiant. Imaginez les romans de George Sand détrempés à grande eau. Mais plus un romancier a une note douce et pâle, et plus ce romancier devient féroce, quand il juge ses confrères. M. Paul Perret s'est donc livré à une campagne furibonde contre l'école naturaliste, qui tient en ce moment le haut du pavé littéraire. La vérité est qu'il est trop intéressé dans la querelle pour juger avec justice. Cela n'est plus de la critique, c'est de la polémique, et qui manque d'autorité."

  


             Pour Paul Perret, il ne fut pas bon d'entraver la marche de Zola vers la gloire. Le long exposé de décembre 1878 par l'auteur des Rougon-Macquart va encore frapper Perret dans ses amitiés nantaises :

 


              "… Je dirai un mot de M. Jules Verne. Celui-là n'écrit pas précisément des romans ; il met la science en drame. Il se lance dans les imaginations fantaisistes en s'appuyant sur les données scientifiques nouvelles. En somme, ce sont bien des romans, et des romans plus aventureux et plus imaginaires encore que les nôtres. Le goût est à ces vulgarisations amusantes de la science. Je ne discute pas le genre, qui me paraît devoir fausser toutes les connaissances des enfants. Je déclare, quant à moi, préférer de beaucoup le Petit-Poucet et la Belle-Au-Bois-Dormant. Mais je suis bien forcé de constater, le succès, qui est stupéfiant. M. Verne est certainement, à cette heure, l'écrivain qui se vend le plus en France. Chacun de ses livres : Cinq semaines en ballon, Le Tour du monde en 80 jours, les Fils du capitaine Grant, d'autres encore, se sont enlevés en librairie à cent mille exemplaires. Ils sont dans les mains de tous les enfants, ils ont leur place marquée dans la bibliothèque de toutes les familles, ce qui explique leur débit considérable. Cela, d'ailleurs, n'a aucune importance dans le mouvement littéraire actuel. Les alphabets et les paroissiens se vendent eux aussi à des chiffres considérables."

 


             L'Académie n'accueillera ni Jules Verne ni le sous-Cherbuliez, pourtant l'ami Perret de Paimboeuf ne ménagera pas sa plume en faveur du célèbre nantais, c'est dans Le Gaulois (7) en novembre 1880 :

             "… Une idée me vient ; elle est venue à d'autres. Pourquoi Jules Verne, qui représente un genre littéraire créé par lui, ne serait-il pas d'une autre académie que celle d'Amiens ? On me dit que nos Quarante y ont songé, et que le Tour du Monde à la Porte-Saint-Martin les aurait refroidi. Ces "grandes machines", ce n'est, à leurs yeux, que du "trafic", et cela rabaisse un bon auteur ! Voilà qui est sévère pour le temps où nous sommes. C'est même raide ! Voyons ! sont-ils sérieux, nos Quarante ?"


             Zola, qui avait qualifié l'Académie de "serre d'hivernage pour les médiocrités qui craignent la gelée" (8) échouera aussi à sa porte malgré dix-neuf tentatives.


                                                                                                            PatBdM

 

 (1) Bulletin de la Société Jules Verne N°150 (2004)
 (2) "Livres d'aujourd'hui et de demain", L'Evènement du 12 avril 1866
 (3) On sait seulement que ce romancier n'est pas cité dans la critique de Zola, mais seulement compris dans un

        "reste qui ne vaut pas l'honneur d'être nommé"
  (4) Le succès de l'Assommoir, l'année précédente, du aux critiques scandalisées a consacré la célébrité de son

        auteur.
  (5) Le Figaro du 26 avril 1883
  (6) En marge (1927)
  (7) La Journée parisienne, Jules Verne, chronique de Paul Perret signée Tout-Paris Le Gaulois du 17 novembre 1880
  (8) L'Événement illustré, du 11 mai 1868

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