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                Jules Clarétie raconte dans La Vie à Paris (1881) comment la chaire de littérature de l'Ecole polytechnique échappa à Léon Halévy pour être donnée à un député de la Loire-Inférieure : Paul-François Dubois, fondateur du Globe, "écrivain d'une valeur rare, mais d'une pitoyable éloquence". Le jeune Halévy était israélite et Dubois député. Cela se passait vers 1834.
                 Quelques années plus tôt, le futur administrateur de la Comédie française (dans un article publié au début de 1867) avait déjà évoqué Dubois d'une façon que Sainte-Beuve avait trouvé en partie désobligeante :

 

"Je ne saurais dire en quelle année, mais, au temps du journal le Globe, M. de Sainte-Beuve se prit de querelle avec un certain Dubois (de Nantes), qu'on appelait, aussi Dubois (de la Loire-Inférieure). La discussion avait été chaude, et, comme toujours, M. de Sainte-Beuve refusait avec une obstination colère.
- Alors, dit le Breton, il faut se battre.
- Eh bien ! nous nous battrons, dit M. de Sainte-Beuve.
Le Globe tout entier était en ébullition, en révolution. Les doctrinaires poussaient les hauts cris. Comment empêcher cette rencontre ? Tous, M. de Rémusat, M. Duvergier de Hauranne, M. Duchâtel, s'étaient mis en campagne. Impossible de calmer les adversaires.
Le pistolet était l'arme choisie. La légende veut (qui me dira que la chose est vraie ?) que M. de Sainte-Beuve soit arrivé sur le terrain avec un pistolet du temps de François Ier, que lui avait prêté Fontaney.
Le duel eut lieu à Romainville, dans le bois. La rédaction du Globe n'était pas loin, attendant le résultat du combat. Il pleuvait à torrents, et, sans plus d'émotion, M. de Sainte-Beuve attendait, s'abritant sous un parapluie.
On lui fait observer qu'il ne peut se battre en tenant ce parapluie à la main. Il déclare qu'il le gardera.
Mais c'est contre toutes les règles du duel !
Messieurs, répondit le poète, M. Dubois m'a promis de me tuer aujourd'hui. Soit. Je consens à être tué, mais je ne veux pas être mouillé !
Et il garda son parapluie.
Sans plaisanter, toujours est-il que MM. De Sainte-Beuve et Dubois (de Nantes) échangèrent quatre coups de feu. Il n'y eut point de blessures, pas même au parapluie. Les témoins intervinrent, et chacun rentra chez soi."

 

Duel-Dubois-SteBeuve_1830.jpg

 

Le 15 février 1867, Sainte-Beuve écrit à Jules Clarétie, il confirme l'anecdote et donne quelques précisions :

 

"Je voudrais bien, et pour vous tout seul, vous dire quelques mots de l'anecdote que vous racontez et dont une partie (la plus plaisante) est tout à fait exacte. Mais, quoique Fontaney eût le goût des panoplies et des armes du moyen âge ou de la renaissance, le pistolet dont vous parlez était bien un pistolet d'arçon que Fontaney avait conquis sur un gendarme dans les journées de juillet ; car c'était peu après ces journées qu'eût lieu cette querelle, et la fièvre qui régnait alors dans l'air n'y nuisit pas.

 

Le maître de la critique littéraire du XIXe siècle rend ensuite justice à son adversaire de jadis méconnu du jeune littérateur (Clarétie a 27 ans) :

 

"Mais là où vous auriez une légère rectification à faire et très juste, c'est en ce qui concerne le certain M. Dubois. M. Dubois, créateur avec Pierre Leroux (en 1824) et fondateur du Globe,  depuis député et directeur de l'Ecole normale, est vivant, fort vert d'esprit. C'est un homme sur les seconds plans, d'un talent et d'une verve remarquables. Nul plus que lui ne serait à même de renseigner un jeune critique sur tout le mouvement de la critique française de 1815 à 1830. Il y a marqué par ses vues, son excitation, son stimulant : nul ne sait mieux que lui l'histoire littéraire sérieuse de cette période de la Restauration. Il porte aujourd'hui la peine d'avoir délaissé les lettres, et, si votre article lui a passé sous les yeux, ce mot de certain a dû lui entrer dans le cœur comme un trait aigu. Comme il n'écrit pas et ne publie rien, il ne fournit malheureusement pas d'occasion de réparer. Mais que de beaux ouvrages je lui ai entendu ébaucher le matin au lit, après une nuit d'insomnie ! que de beaux romans vendéens et chouans à la Walter Scott ! que de beaux projets d'histoire du christianisme avant Renan ! et tout cela s'est perdu en improvisations. Et c'est moi l'adversaire d'un jour et l'homme au pistolet qui m'en souviens encore le mieux.

 
- Donc, écrivains, produisons tant que nous en avons la force et pendant qu'il en est temps.
                                                                               

                                                                                           

 


 

 

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