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        Le 4 mars 1885, le Figaro rend compte sous la plume d’Auguste Vitu de la première de la reprise la veille à l’Odéon de la pièce d’Edmond et Jules de Goncourt Henriette Maréchal. Jouée vingt ans plus tôt à la Comédie Française, elle est le premier essai théâtral des deux frères. Etiquetée « Littérature d’Etat » pour avoir eu l’heur de plaire à la princesse Mathilde, la pièce est « exécutée » en six représentations par les « oppositions coalisées » à l’Empire. Le Journal d’Edmond de Goncourt signale le 2 mars 1885 (en réalité le 3) « La pièce marche admirablement. » Le lendemain il parle de « l’excellent Figaro » à propos de l’article de Vitu. Mais le succès n’est que d’estime malgré le soutien de la presse conservatrice qui apprécie ses opinions mais est plus réservée sur son Naturalisme. Et pourtant, un an plus tôt, c’est le Figaro (17 avril 1884) qui a publié à la Une la préface de Chérie en lui donnant l’importance d’un manifeste littéraire. Un texte où Edmond rappelle les paroles de son frère mourant présentant leur œuvre commune comme celle de précurseurs du réalisme et du naturalisme.

         Le double portrait que voici ne rend pas justice aux deux écrivains dans sa réciprocité. Edmond de Goncourt est sévère pour Félix Platel et juge l’homme grossier dans son comportement. S’il rend justice au journaliste, il lui semble improbable qu’un tel homme puisse écrire dans un style qu’il semble pourtant apprécier. Quant à Ignotus, son article à la une du Figaro paraît le même jour que le compte-rendu de la pièce de Goncourt, ce qui nous prive de l’avis de l’écrivain mais pas d’un texte autrement plus moderne et inventif que celui du frère survivant. Surtout, la juxtaposition des deux écrits permet d’appréhender la méthode Platel. Chez lui, les « phrases mal entendues » mutent en longs développements dans lesquels le moindre détail glané le dispute à une imagination débridée. Fréquemment surpris en flagrant délit d’invention par des contemporains incrédules et agacés, Platel manie l’esbroufe et abuse de la métaphore et pour la forme, du tiret. Ici, comme s’il avait deviné le jugement sans appel instruit en vingt minutes sur sa supposée ignorance de l’art, le chroniqueur disserte longuement de la dimension artistique des deux frères. Qu’on ne s’y trompe pas, Platel, étranger aux écoles a tout de l’écrivain authentique et généreux et il a une certitude : Il n'y a qu'une littérature – la bonne ! Le génie littéraire est parfois donné en partage aux cervelles brouillonnes et aux hobereaux de province.

 

  Ignotus SP1887-2   ... Un gros garçon, à l'encolure de propriétaire foncier ...


Journal des Goncourt 1885

 

Dimanche 1er mars. – Aujourd'hui Platel (Ignotus du Figaro) est venu ce matin pour me pourctraiturer. Je l'ai connu, fréquenté à ce qu'il paraît, au moment de nos débuts littéraires, mais il m'était complètement sorti de la mémoire.
         C'est un gros garçon, à l'encolure d'un propriétaire foncier vivant sur ses terres, avec un rien de l'air d'un ahuri et d'un mystique. Il fera son article de demain avec des phrases mal entendues, pendant vingt minutes, - mal entendues dans la préoccupation du ver rongeur qui l'attend à la porte, et de son déjeuner en retard, au moins d'une heure.
        Je suis vraiment étonné de trouver chez cet homme, qui malgré tout ce qu'on dit, a des expressions d'observateur, quelquefois de voyant et qui a fait, selon moi, un très remarquable article sur les Clarisses aux pieds nus , je suis étonné de trouver un reporter ordinaire, avec ses qualités d'ignorance, sa brouillonnerie de cervelle, et encore, avec des yeux si fermés aux choses d'art.

 


Le Figaro du 4 mars 1885

 

Goncourt

  

        L'actualité m'amène M. Edmond de Goncourt, par un succès théâtral – ce qui vaut mieux que la mort !
Jumeaux littéraires, quoique Edmond eût huit ans de plus que Jules, les deux Goncourt ont attendu longuement et opiniâtrement la fortune. Ils possédaient en terre douze mille francs de rente ; sinon ils eussent crevé de faim, malgré le succès du livre la Sœur Philomène,  qui leur fut enfin payé par un éditeur, quatre cents francs ! C'est le prix d'une page, avec le verso de La Faustin  et de Chérie  !
        Leur première sensation artistique fut à Alger. Le Soleil, comme un Dieu, leur avait parlé!
        Le Soleil n'est point le maître de tout écrivain, mais il l'est de tout artiste. Et les Goncourt étaient surtout des peintres. Toujours ils composeront leur page comme un tableau, avec des mots qui sont des couleurs et surtout des nuances. Ils deviendront des érudits, des curieux, des romanciers, des auteurs dramatiques, des naturalistes comme ils disaient – mais avant tout ils resteront les dévots, merveilleusement doués, des arts plastiques.
        Edmond s'était dit dans les incertitudes de la dix huitième année : "Je serai élève de l'Ecole des beaux-arts ou de l'Ecole des chartes". En effet, il aura été à la fois peintre et historien.
        Jules, qui faisait des vers, voulait être poète ou peintre. Il aura été à la fois peintre et poète.
        Le mystère de cette célèbre collaboration commune a été éclairci par Edmond, le survivant. Je me souviens qu'il m'a dit : "A nos débuts dans l'œuvre, Jules était plus hugotien que moi et j'étais plus balzacien que lui. Puis, cela s'est fondu. Cependant, il était un peu plus vibrant. Par exemple Jules a la principale part dans beaucoup des airs de bravoure, - pour parler comme les Italiens"
        La vérité est que l'un fut l'égal de l'autre. Parfois quelque tempête de larmes où se débattent les cœurs amoindrissait – agrandissait peut-être – l'un pendant des mois ! Alors sa part d'action était plus petite – plus grande peut-être !
        Parfois c'était Jules; parfois c'était moi – cela dépendait des courants qui avaient entraîné son cœur ou le mien, pendant des semaines, une année …". Une femme passait … diminuait ou grandissait l'un ou l'autre !

        Sainte-Beuve a dit d'eux qu'ils avaient commencé leurs études littéraires par le dessert.
        Oui, ces gourmets avaient débuté par manger la confiture de la tartine. Ils avaient étudié le passé avant le présent !
        Combien j'aimerais à dessiner les grands morts, plutôt que les petits vivants ! Je voyais, l'autre jour, un livre nouveau de M. Henry Fouquier : "Au siècle dernier". L'écrivain républicain s'y délasse avec joie des ses bonshommes révolutionnaires de 1885 …
        C'est qu'Edmond de Goncourt était un curieux à outrance. Avec son frère, il a traité les bibelots comme des êtres – et parfois les hommes ou les femmes comme des bibelots. Je leur sais gré d'avoir mis en relief, en devanture, en vitrine les plus étonnantes figures du dix-huitième siècle : Diderot et Marie-Antoinette. Lui, souvent mauvais comme l'est le génie, a été le grand homme du dix-huitième siècle. Marie-Antoinette en a été la grande femme !
        Le portraitiste n'est pas un critique. Je ne parlerai donc pas de l'école dite naturaliste dont les Goncourt faisaient partie. Mais il me semble que le père de la célèbre dernière ventrée réaliste n'est point Flaubert. Les naturalistes l'ont mis très haut, mais n'ont pu le faire très grand. Edmond de Goncourt est premier, du moins par la date. Son œuvre de précurseur est énorme. Chez Flaubert, l'homme était manifestement inférieur au livre. Chez Edmond de Goncourt, il y a aussi la grande dignité de la vie artistique.
       Nonobstant – et j'en ignore le secret – Edmond de Goncourt est si doux qu'il dit comme les autres : "Notre maître Flaubert". Je crois que Jules eût été plus rude, il n'eût pas dit ça !
       D'autre part M. Edmond de Goncourt, surtout dans ses dernières œuvres solitaires est resté absolument fidèle au programme de l'Ecole. Au contraire une évolution de forme et de fond a déjà été perçue par nous autres du métier chez les célèbres compagnons d'école – MM Alphonse Daudet, Zola.
       La préface de Chérie reste comme la vieille bible du naturalisme . Le public a d'ailleurs très bien pris ces crâneries personnelles. Le public aime surtout le solo dans un orchestre.
       Quant à moi, si parfois ces théories me déplaisent comme vérités – elles me plaisent comme paradoxes !
       M. Edmond de Goncourt est donc un ancêtre, bien plus que Flaubert !

       Les Goncourt étaient de puissants "abatteurs de travail". Pendant les premières années, ils n'ont pas acheté d'habit, pour ne point aller dans le monde. Ils travaillaient durant trois jours puis employaient toute la quatrième journée à courir les bric-à-brac.
       Cela fait que l'œuvre d'Edmond de Goncourt est une des plus considérable de notre temps. Cependant avec quel soin il travaille son style !
       L'autre semaine, Aurélien Scholl a publié quelques lettres que Jules Vallès – le triste homme politique, mais le magnifique ouvrier littéraire – lui a écrites de Londres. J'y ai vu avec un plaisir dont je remercie le rédacteur en chef de l'Echo de Paris que là-bas Vallès s'inquiétait d'Ignotus. Je puis dire que Vallès écrivain m'a toujours très préoccupé. J'ai reçu dernièrement quelques pages de sa copie. De même j'ai vu certains manuscrits d'Edmond de Goncourt.
      Je ne connais point d'étude meilleure pour les jeunes gens que cette petite collection. Ils y verraient quel travail inouï d'arrangement de style – premier travail de façon raffinée, puis second travail, surtout chez Vallès, de négligé artificiel, voulu !
Edmond de Goncourt m'a raconté que son frère Jules est mort de ce travail outré du style. Chacun d'eux faisait de son côté le même chapitre. Ensuite on choisissait. Puis on travaillait ensemble. Quand c'était fini, Jules tombait sur une chaise longue, comme éreinté par une violente orgie !

       Edmond de Goncourt avait acheté un hôtel à Auteuil, boulevard Montmorency, pour son frère malade. Ce fut en vain. Jules meurt.
       Voici 1870. Edmond de Goncourt reste à Paris. Pendant la Commune, il ne quitte pas sa maison, où il est seul avec l'ombre aimée. Il veut préserver du pillage les bibelots et les livres chéris par Jules de Goncourt. Et puis, sa vie lui semble désormais si triste. Vaut-elle la peine qu'il fasse un pas pour fuir la mort ?
       Quel tableau à la plume Jules fera de ces jours et de ces nuits où passait continuellement le vent de l'obus ! Par le soupirail de la cave, on voyait le Mont-Valérien fumer à l'horizon, rouge pendant la nuit, noir pendant le jour. Quelle eau-forte !
       Voici la paix. Nous revoyons dans la rue Edmond de Goncourt. Il allait, un peu sans savoir – grand, maigre et courbé à gauche, comme s'il eût donné encore le bras au malade alourdi ! Il vivait cependant – comme vivent ceux qui ont perdu un des deux poumons !
       La passion de l'art reste la même. Elle le galvanise en ce petit hôtel merveilleux. Goncourt a fait sa maison comme ses livres. C'est une grande vitrine, à trois étagères. Une étagère contient le dix-huitième siècle. Un autre les japoneries modernes et Gavarni, qui à lui seul, est une bonne part du dix-neuvième siècle !
       Gavarni le compagnon des deux frères ! Le grand crayon, grand coloriste aussi, lui ! En fait, ils avaient vécu trois, lui et les deux !
       Il faut surprendre M. de Goncourt assis dans son petit cabinet en face du pastel de Nittis, qui le représente à grandeur de nature et d'une façon si ressemblante – que Goncourt semble être assis devant une glace qui le reflète.
       Le masque a les plis que laissent également – également, ô étrangeté de la nature humaine – les rires et les souffrances ultimes. Mais l'œil est allumé toujours d'un feu noir étrange. La cornée blanche reluit. La prunelle a une dilatation extraordinaire. Je n'ai vu sa pareille qu'à Constantine, rue de l'Alcarah, sous les cils d'un jeune mangeur de hatchich.
       Pourtant, Goncourt n'est point un fumeur d'opium. Même il vient de supprimer le tabac que les deux frères aimaient tant, aimaient trop !
       La moustache est grise. Les cheveux, un peu à la Michelet ont une blancheur disparate. On croirait que Goncourt vient de sortir, dans la rue, nu-tête, par un temps de neige. On s'étonne de ne point voir ce blanc fondre peu à peu.
       On a quitté, depuis une demi-heure, Goncourt – on a oublié sa conversation nerveuse, charmante, avec la voix traînante et un peu flûtée du parisien – on ne voit plus sa silhouette … et on a encore devant soi ce regard parfois blanc de l'œil noir et la prunelle large, dilatée, qui reluit en roulant.

       Dans son jardin, il cultive les fleurs. J'y ai vu un merle et je m'en étonnai, car le merle chante et Goncourt n'aime point la musique. Mais le merle n'était point invité – et à tout prendre ce n'est point un maudit rossignol !
       Car Goncourt a la manie de Gautier et de Saint-Victor. Il déteste la musique. Il ne s'aperçoit pas, le grand curieux, qu'il perd ces trois curiosités à nulle autre semblables, les trois divins … Haydn, Beethoven, Mozart. Toutes ces écoles, la Normalienne, la Naturaliste, me font mourir de rire, moi, un isolé ! Il n'y a qu'une littérature – la bonne !
       M. Sarcey, quoique élevé par les muses classiques, cause parfois leur désolation, et M. Guy de Maupassant, quoique naturaliste, a écrit ici la délicieuse fantaisie : Yvette.
       Mais M. de Goncourt croit à ces écoles ! Grand-prêtre, il croit à son église !
       Sa Fille Elisa n'est point une saleté ; c'est une curiosité physiologiste qui n'intéresse que les chercheurs. Elle ennuierait le grand public.
       Il a écrit une étude de clowns où il ne dit pas un mot d'amour. Lui, ne veut pas avec sa plume, chatouiller lascivement le lecteur et la lectrice.
       Son œuvre sincère n'a pas été une "marie-salope" qui a rempli ses godets dans la vase humaine.
       En littérature, je suis de la religion juive. J'attends ce messie. Ce messie ne sera pas de l'école Goncourt. En effet, Goncourt ne conclut pas. Il n'a que des grands cris ; il n'a que des sublimes coups d'ailes, mais n'a point le grand vol planant de l'aigle près du soleil !
       Où est-il cet écrivain éclaireur que nous aimerions tant !
       Aujourd'hui les phares sont éteints. Seuls, les éclairs de la tempête illuminent le chemin !

       Goncourt est un chartreux artistique. Il a déjà creusé sa tombe. Il m'a affirmé que son testament est fait. Il y distribue le revenu viager des douze cent mille francs que valent son hôtel et son musée … à quatre écrivains – qui ne seront probablement point des normaliens.
       Il a soixante-trois ans. Sa fin de vie de vieux garçon, n'a point la tristesse qui d'ordinaire la caractérise. N'a-t-il point avec lui son œuvre – ses livres, c'est-à-dire sa magnifique famille si nombreuse qu'il en oublie parfois les noms et les âges ?
       Le livre ! l'œuvre de l'écrivain est comme le fils, l'œuvre de son sang ! Le livre ! telle phrase parle peut-être secrètement à quelque femme adorée, qui tressaille en lisant la phrase … comme sous une caresse !
       Le véritable artiste ne vieillit jamais solitaire !
       La muse est toujours une amante ou une épouse jeune – et la passion de l'artiste est de plus en plus ardente !
       "Bien écrire, c'est bien vivre", s'est écrié avec raison Edgar Quinet, qui cependant n'écrivait pas bien.

       Et l'on reconnaît toujours le curieux et le peintre qui sont en Goncourt. Il a placé sa maison et son avant-dernier lit entre deux tableaux immenses bien différents : les collines parisiennes – la grande cité de Paris.
       La nuit, un tableau s'efface – et l'autre s'allume ! Celui-ci, c'est le Paris qui lampe comme un océan …
       Edmond de Goncourt mourra comme son frère … Une nuit, Jules avait fait approcher son lit de la fenêtre. Tout à coup, il   s'écrie : "Paris s'en va. Les lumières s'éloignent …"
      C'était l'âme du jeune grand artiste qui s'éloignait … et non Paris !
      C'était l'Ame qui s'éloignait, et non la rive … Elle s'en allait comme un bateau, vers le grand large de l'Infini !

 

       Ignotus

 

 

 

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