Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

Dans un article récent (1) , j'ai évoqué l'action d'un préfet de Loire-Inférieure à l'époque de la promulgation des Lois Jules Ferry. Les fractures de la société départementale de ce temps se révèlent particulièrement lors des séances de l'assemblée départementale. Le conseil général, dominé par les élus du monde rural, est majoritairement conservateur et les républicains y sont en minorité. Le conseiller général de Saint-Philbert de Grandlieu, secrétaire du conseil, est aussi un chroniqueur célèbre du Figaro. Il relate ici une séance du conseil. Son propos est sans illusion sur l'influence d'une telle assemblée quant au destin politique du pays : "Le gouvernement de la République fait naturellement avec nos vœux des manches à gigots !"

 

salle-conseil-general.JPG
En séance !

J'écris sur le bureau du Conseil général de la Loire-Inférieure. Je suis sur l'estrade, à la gauche du baron de Lareinty, président – à la droite de qui est assis M. Catusse (2) , préfet. Puisque mon métier est de dessiner l'actualité, et que l'actualité est ici, pourquoi ne ferais-je point le croquis d'un des Conseils généraux qui sont aujourd'hui dans leur session d'août ?
Après le colossal charivari du congrès – voici la discussion sérieuse des affaires publiques.
 Un intérêt de plus s'attache au Conseil général de Nantes. Il est une des très rares assemblées départementales, dont la majorité est antirépublicaine. Il donne le spectacle étrange d'une petite Convention royaliste, qui, pendant trois semaines, gouverne un des trois principaux départements et l'une des plus grandes villes de France. En effet, la nouvelle loi organique des Conseils généraux leur a donné une compétence et un pouvoir immenses. Le préfet est contrebarré pendant toute l'année par la Commission de permanence du Conseil ; contrôlé et gourmandé par l'Assemblée générale ; n'ayant point à sa disposition un sou qui ne soit voté par le Conseil général. Le nouveau préfet français représente encore le principe d'autorité, mais un principe à qui l'on a coupé les bras, les jambes. On ne lui a laissé que la langue !
 Quand la France aura un gouvernement sérieux, elle brisera cette loi organique, qui a un résultat également néfaste, quand la majorité est d'accord avec le préfet, le Conseil général devient un instrument terrible irresponsable, aux mains d'un petit tyran.
 Pendant la session, le préfet n'est plus chez lui. Il est chez nous. Les sergents de ville et les soldats qui sont à la grande porte de la préfecture sont à la disposition du président du Conseil général. Si, tout à l'heure, M. de Lareinty mettait aux voix le rétablissement de la Monarchie, en la personne du comte de Paris – je serais chargé de compter les voix et je trouverais une majorité de vingt-sept en faveur de la Restauration. Le préfet ne pourrait que protester et se retirer !
 Une loi organique qui permet un tel résultat est jugée d'emblée.
 Que M. Grévy se rassure – le baron de Lareinty ne mettra point aux voix la Restauration Monarchique.
 …/…
 Le Breton a des qualités supérieures de création et d'assimilation. Le Conseil général d'ici a la réputation d'avoir la discussion d'affaires la plus remarquable, entre toutes les assemblées départementales.
 Tout membre du Conseil qui parle dans une question  sans la connaître à fond fait peu à peu partir tous ses collègues vers la buvette – ce qui est encore plus facile, par ce temps de chaleur torride.
 Nous venons de voter un canal maritime, qui ira de Nantes à la mer. Jamais question ne fut mieux élucidée. Nous avions créés les immenses nouveaux bassins à flots de Saint-Nazaire (3).Tout-cela a coûté ou coûtera pas mal de douzaines de millions. Mais c'est prêter à la mer ! La mer rend au décuple ce qu'on lui prête. Le mot ironique : "Jeter son argent dans la mer", est un mot inexact !
 En face de moi est le Conseil, assis autour d'un très grand "fer à cheval". Un peu plus loin est le public – composé de trois cents auditeurs.
 La gauche a des esprits très distingués. Elle est aujourd'hui calmée par la division qui s'est  faite chez elle. M. Laisant n'est plus gouvernemental (4) . Cependant la gauche privée de son chef habituel, marche encore comme un canard privé de sa tête ! C'est-à-dire à l'aveuglette.
 En fait, le préfet n'a tout à fait avec lui que l'unique député ministériel de la Loire-Inférieure (5) . Et celui-ci, médiocre parleur, a déjà bien assez de se défendre lui-même, pour défendre aussi le préfet.
 D'ordinaire, les préfets républicains nouvellement nommés à Nantes font un traité avec le ministère, par lequel celui-ci s'engage à les rappeler au bout d'un certain temps. Ils vont à Nantes, comme les gouverneurs vont au Sénégal, pour n'y point rester !
 Aussi bien, ont-ils toujours ici l'aspect et comme le ton plaintif d'un prisonnier.
 Rien n'est curieux, n'est-ce pas, comme ce petit royaume qui apparaît deux fois par an, au milieu de la République française ?
 Je ne veux pas attaquer le préfet actuel, un flegmatique impassible, qui vaut assurément ses prédécesseurs révolutionnaires. D'ailleurs, écrivain, je n'attaque jamais les fonctionnaires, en dehors des ministres seuls responsables. Je ne chasse que la grosse bête !
 En ce moment, je vois là-bas, au fond, dans l'enceinte du public, Jacques Bonhomme. Jacques, notre ami, celui qui dira le dernier mot.
 Jacques Bonhomme est plus fin que l'ouvrier des villes qui se laisse berner. Du fond de la salle, il cherche des yeux son conseiller général – les autres conseillers n'existent point pour lui. Il lui fait un signe d'amitié.
 Jacques Bonhomme est le seul qui puisse dire "non" quand tout le reste de la France dit "oui". Si j'étais Prince – je m'occuperais surtout du paysan. La voix d'un paysan vaut mieux pour le comte de Paris que mille paroles de M. Chesnelong et M. de Mun !
 Je viens de lire le procès-verbal de la séance dernière. Le brouhaha a été formidable. Je m'entendais à peine. Cela me rappelait un prêtre, que pendant une terrible tempête, sur l'Albatros, j'ai vu lire tout haut son bréviaire. La lecture à voix haute de procès-verbal est réglementaire comme la lecture à voix haute du bréviaire. Peu importe qu'elle soit écoutée !
 Le bureau du conseil est placé sur une estrade très élevée. Pendant les époques, aujourd'hui disparues, des luttes ardentes, j'ai vu des conseillers escalader ce bureau – et le président, forcé de mettre son chapeau si profondément qu'il ne pouvait plus le retirer (historique). J'étais tout jeune. Je croyais ! Maintenant, j'espère encore en l'incroyable vitalité du génie de la Patrie.
 …/…
 Le président vient de dire : "La parole est à M. Laisant."

 On connaît l'ancien masque de M. Laisant. Aujourd'hui, M. Laisant laisse pousser toute sa barbe. Celui qui a presque commandé l'armée, sous le ministère Thibaudin, renoncerait-il définitivement à la carrière militaire ?
 Il parle, debout, à sa place. On ne donne plus de verre d'eau aux orateurs. On a remarqué qu'il excitait aux longs discours.
 M. Laisant parle facilement, mais sèchement. C'est un bon orateur d'affaires. Ce n'est pas un orateur de tribune.
 Une proposition du préfet est repoussée, à une grande majorité. Que lui importe !
Ici les préfets républicains rappellent certains amiraux turcs qui ont fait une carrière d'autant plus rapide qu'ils ont fait échouer plus de vaisseaux !
 …/…
 Le baron de Lareinty, qui préside avec une habileté rare et une très grande autorité, donne la parole à un nouveau rapporteur. Mais le Conseil général n'écoute plus. Chuchotements. Chacun parle de la guerre avec la Chine (6) , dont l'Agence Havas vient de nous donner des nouvelles.
 Le conseiller général est en relations continues et intimes avec le pays. Il est, par le conseil de révision, comme le recruteur de l'impôt du sang. Il sait l'effet que va produire, dans les campagnes, l'annonce de cette guerre lointaine. Une guerre dont le but national n'est pas évident, qui va faire dépenser ces deux grands éléments de la vie nationale : l'or et le sang.
 A Paris, on s'aperçoit à peine de la guerre. Dans les campagnes, même nos petites expéditions de la Méditerranée ont agité les esprits. La République n'avait-elle pas promis de diminuer les impôts, y compris celui du sang ?
 De mon fauteuil, je vois plusieurs de mes collègues qui vont demander aux représentants de la presse de Nantes quelques détails …
 …/…
 L'émotion commune m'a saisi. Ici, chacun voterait des fonds pour la guerre, puisqu'elle est engagée – mais maudit l'imprudence de notre diplomatie et la faiblesse de notre parlement.
 Un de mes plus vieux collègues, ancien chasseur, me disait hier : "Tous mes vieux camarades sont aujourd'hui sous terre – je suis inquiet comme un renard poursuivi en bande qui voit les autres renards se terrer l'un après l'autre. Tenez ! J'ai peur … cette guerre de Chine est le commencement du krach rural !"

 Hier, nous sommes allés, à la cathédrale, assister à la messe solennelle de l'anniversaire de la mort du roi (7) . La foule était augmentée de tous ceux qui, dégagés de toute obligation préconçue, voient dans la Monarchie du comte de Paris – la Monarchie qui aujourd'hui a plus de chances de réussite. C'est là l'espèce flottante de gens qui a le plus d'action dans l'Histoire.
 M. de Cazenove nous présidait, à côté de MM. De Monti et de Lareinty. L'éminent évêque, Mgr Le Coq, disait la messe.
 On voyait, à côté de l'autel, le superbe mausolée en marbre de Lamoricière …
 Tous les principaux anciens serviteurs du Roi étaient là, comme rangés autour du fauteuil vide du comte de Paris – l'héritier qui fictivement conduisait le deuil.
 …/…
 
 … De mon siège, je vois Cazenove (8) , le héros de Patay, qui, s'aidant de son bras droit mutilé pour maintenir le papier, écrit avec la main gauche. Il écrit sans doute à ses électeurs. En effet, il va remplacer comme député notre si regretté ami et collègue, Gaudin (9) . La fusion conservatrice est complète sous les plis du drapeau royal conservateur.
 Ici, je ne suis qu'un homme politique discipliné ; à Paris, je resterai toujours un écrivain indépendant. Je demanderai surtout à Dieu de sauver le pays – du krach rural !

 … Le président me donne la parole pour lire des vœux du conseil au gouvernement. Là, cesse notre pouvoir d'assemblée royaliste. Le gouvernement de la République fait naturellement avec nos vœux des manches à gigots !
 J'ai donc lu ces vœux, avec le manque de conviction que vous comprenez.
 Demain, je cède le tour à mon collègue, secrétaire. Dans huit jours ce sera fini. Comme le mendiant des Mille et une nuits, on me reportera sur mon grabat, après mon rêve royal parlementaire …
 Hélas ! toutes les assemblées politiques sont menacées, comme le régime parlementaire décadent (10) . L'unique pouvoir, en France, est désormais le pouvoir de la presse ! Voyez ! tous les membres ambitieux du Parlement se font journalistes ! Hélas! Désormais, la plume est la principale arme ! Hélas ! ce sont des gouttes d'encre qui sont la source des fleuves de sang !

                                                                                                                 Ignotus

                                                                                            Le Figaro du 27 août 1884
 
 

 (1) Louis Herbette, préfet de Loire-Inférieure 1879-1882, Bulletin de la Société Archéologique et Historique de Nantes et de Loire-Atlantique 2010.
 (2) Successeur de Louis Herbette depuis juin 1882
 (3) Le bassin de Penhoët
 (4) Réélu aux dernières élections législatives de l'été 1881, Charles Laissant fait partie du groupe des députés  radicaux dits "intransigeants" proches de Clemenceau qui s'opposent à la politique de Gambetta.
 (5) Fidèle Simon, député de Saint-Nazaire
 (6) La Chine refusait l'occupation française de l'Annam et du Tonkin.
 (7) Le comte de Chambord appelé Henri V par ses partisans, mort en 1883.
 (8) Edouard Cazenove de Pradine sera élu député (légitimiste) de Loire-Inférieure le 14 septembre 1884. C'était un proche du comte de Chambord.
 (9) Député bonapartiste de Loire-Inférieure décédé le 15 juin 1884.
 (10) Affirmation qui annonce les succès à venir des thèses boulangistes.

 

 
 
 

 

Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires