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En janvier 1941 un jeune homme, presqu'un enfant, débarquait à Bourgneuf-en-Retz pour y enseigner des petits garçons. Nous étions au plus noir de la guerre et de l'occupation, la lueur de la délivrance ne brillait pas encore à l'horizon …
Il logeait à deux pas d'ici et chaque jour il arpentait la route qui longe ce petit jardinet chargé maintenant de garder sa mémoire.
Sa tâche de maître accomplie, le soir venu il entendait la voix du grand frère Max Jacob qui avait dit à ses amis : "Trouvez votre cœur et faites-en un encrier !"
Et le message qui fermentait en lui s'inscrivait sur la page blanche posée sur ses genoux, dans sa petite chambre de la mère Grollier où il n'y avait pas la place d'une petite table.

  

  Hommes qui retrouvez l'écorce la plus verte
  Et ces larmes d'enfant qu'on vous avait volées
  Courbez votre front noir dans ces deux mains offertes
  Allumez le fil d'or qui cerne les volets

 

  Eloi Guitteny à l'occasion de l'inauguration de la stèle à René-Guy Cadou - Bourgneuf 1964

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Sylvain Chiffoleau ne fut pour rien dans la venue de René-Guy Cadou à Bourgneuf car, tout jeune, le poète fut nommé instituteur dans cette petite ville en 1941. Je me souviens de l'avoir rencontré le matin dans l'avenue de la Gare. Il n'était pas encore auréolé d'une flatteuse réputation. Je le revois, par les matins d'hiver, ramenant devant lui les pans de sa grande pèlerine et se dirigeant tête baissée vers le centre du bourg. C'était précisément son visage qui me frappait. Je trouvais qu'il ressemblait étonnamment à Ernest Renan, l'hébraïsant du collège de France.
Pendant son stage d'instituteur, il prit pension à l'hôtel des parents Chiffoleau. C'est ainsi qu'il retrouva Sylvain, un ami du lycée, et s'intégra par la suite au petit groupe littéraire.

 

  Mais le soir, dans son triste hôtel,
  La Boule d'Or si bien nommée
  D'embruns et de ciel embrumée
  Roulait au fond de nos prunelles.

 

Emile Boutin, Le Collet des romanciers et des poètes Le Courrier de Paimbœuf  octobre 1995


Lorsque nous avions longuement marché dans la tiédeur des marais, franchissant les innombrables planches lancées de part et d'autre des fossés, nous débouchions sur un large chemin, parallèle au grand étier. Nous le suivions jusqu'à l'écluse dont nous montions les quelques marches pour mieux surplomber le port minuscule du Collet ; quelques barques noires s'agglutinaient sur les pavés du quai, en tous sens, la coque renversée, comme ivres du goudron qui les revêtait. Aussi loin que portaient nos regards, s'étendait la luisante marée des vases aux vagues figées, jusqu'à la frange blanche du jusant, vers Noirmoutier.
Nulle activité ne venait rompre le cercle enchanteur ; solitude, quiétude, beauté, voilà ce que nous venions chercher dans ce lieu serein, devant cet immense paysage à peine marqué, sur la droite, par les grandes ombres décharnées des pins maritimes qui soulignaient l'horizon d'une verticalité tordue, presque tragique, jusqu'aux dunes de Liarne.
Assis sur le granit de l'écluse, contemplatifs, nous faisions partie du silence. René aimait ces moments rares que nous disputions aux rythmes quotidiens et empochions comme des voleurs. Ce n'est qu'après la fin du combat qui se disputait sur des violets lointains, sang et feu mêlés, que nous prenions le chemin du retour. Ces fabuleux couchers de soleil nous laissaient l'âme bleuie, et, après les plaisanteries de la journée, souvent un peu salaces – René-Guy Cadou, sur le sujet, était inépuisable – ce sont des propos sérieux, passionnés, graves, que nous échangions, marchant d'un pas mesuré dans les ombres rampantes du soir. Ainsi, en ces années déjà fort lointaines, goûtions-nous la dansante beauté des jours …

 

  Sylvain Chiffoleau, L'Ami René Revue Signes  N° 12/13 1990

Tag(s) : #Raconter son village