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              Les archives de la Chambre de commerce de Nantes contiennent un intéressant rapport daté de 1715 (Archives départementales de Loire Atlantique cote C 703) rédigé à la demande des négociants nantais. Il a été partiellement publié dans l'article "Nantes" du Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France d'Expilly (1766) par Greslan, Hubelot et  l'anonyme négociant D…, texte repris dans la compilation  Nantes ancien et le Pays nantais par Dugast-Matifeux en 1879. 
              Ce rapport est consacré à une description des marais salants de la Baie de Bourgneuf. Après un état statistique des aires de marais par paroisses, le rédacteur entreprend de décrire le processus d'élaboration du sel :


               "C'est dans ces aires de marais contenant chacune environ 5 pieds en carré qui ont été pratiquées sur les vasières de la mer, où se font les sels. L'on y a construit des digues et des chaussées pour empescher les inondations. On y a établi des ecouëts ou pompes de bois d'une longueur prodigieuse qui servent à introduire l'eau de la mer dans les réservoirs, d'où elle entre dans les aires (le mot œillet barré) de marais où la chaleur du soleil y forme le sel par l'évaporation …"
Il poursuit : "La manière dont se fait le sel dans les aires paroist assez dissertement expliquée par les vers suivants tirés du livre 5e de Manilius" :

 

Quin etiam magnas poterunt celebrare salinas,
Et pontum coquere, et ponti secernere virus ;
Quum solidum certo distendunt margine campum,
Appellunt que suo deductum ex aequore fluctum,
Claudendo negant, tum demùm suscipit undas
Area, tum Pontus per solem humore prefundi
Canities emota maris, spumaeque rigentes
Ingentes faciunt tumulos, pélagique venenum.
Quodque erat usus aquae succo corruptus amaro,
Vitali sale permutant, redduntque salubrem. 

 ADLA-C703bis

                On ne connaît qu'une œuvre de Manilius, poète contemporain d'Auguste et Tibère (1er siècle avant JC), les Astronomiques, poème dit "scientifique" en cinq chants. Astrologue, Manilius étudie l'influence des astres sur la destinée des hommes, le cinquième livre des Astronomiques définit l'influence des planètes suivant leur position et leurs mouvements.

                Une première traduction dans la collection des auteurs latins due à Nisard (1865), nous apprend que les sauniers romains naissaient (déjà) sous le signe de la Baleine :

 

               Une autre profession de ceux qui naissent sous la baleine, c'est de travailler aux grandes salines, de communiquer à l'eau de mer une chaleur suffisante, et de la dépouiller de son venin. Dans ce but, ils préparent une aire assez vaste, et l'entourent d'un rebord élevé : ils y font entrer l'eau de la mer par une ouverture qu'ils referment, pour empêcher l'eau de s'échapper. L'aire reste exposée à la chaleur de l'été : l'humidité, dissipée par l'ardeur du soleil, dépose une matière brillante et desséchée que l'on recueille, une production blanche de la mer que l'on réserve pour le service de la table, une écume solide dont on remplit de vastes greniers. C'était un vrai poison, dont l'amertume ne permettait pas d'employer l'eau qu'il corrompait : on en a fait un sel vivifiant et salutaire.

 

               Très "écrite", cette version ne dément pas les reproches de froide érudition et d'aridité scientifique faits à Manilius (par Tirard lui-même sans doute). Cependant, Yannick Rabillé, latiniste distingué des bords du lac de Grandlieu souligne la poésie du texte par la rareté du vocabulaire (5 mots différents pour désigner la mer) et sa construction sur des oppositions. Il en propose une traduction mettant en valeur l'idée de transformation d'une mer immense, profonde et de mauvais goût, en solide visible qui donne la vie :

 

               C'est vrai, on peut remplir de grandes salines, on peut faire cuire l'océan et isoler son amertume quand on sépare par un talus bien assuré un champ basé sur du solide, quand on y fait entrer un courant détourné de la mer, qu'on le retient en l'enfermant, alors l'aire garde les eaux ; alors l'océan par l'effet du soleil se blanchit sur l'eau, la mer qui s'assèche forme des amas et de la mer immense et profonde une blancheur est tirée ;  l'écume et l'amertume de la mer créent de grands tas solides. Ce qui était normalement une eau gâtée par un goût amer, on la change en un sel qui donne la vie et on la rend salubre.

 

                L'origine gallo-romaine des salines de la "Baye" reste à démontrer. Elle le sera au hasard d'un labour éventrant quelque digue renforcée d'amphores brisées qui démontrera à l'envi la légitimité de nos "aires".

                                                            Merci à Yannick pour son érudite collaboration

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires