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Mars 1636, le cardinal de Richelieu est grand maître de la Navigation et du commerce depuis 10 ans, titre qu'il a substitué à celui d'Amiral de France. Pour créer une marine digne du royaume et de ses ambitions, il doit rassembler entre ses mains toutes les fonctions maritimes. Cinq ans plus tôt il est devenu gouverneur de Bretagne puisque à ce titre, sont associées les compétences d'amiral de la province et l'autorité sur les côtes. Pour faire bonne mesure, il a racheté le généralat des galères au duc de Retz l'année précédente. Tout est donc paré pour faire de l'ancien duché le berceau de la marine nouvelle. Brest qui va devenir le grand arsenal du Ponant voit les premiers navires sortir de ses cales, mais ses capacités sont encore insuffisantes et le ministre utilise aussi des sites naturels protégés comme la Roche Bernard où La Couronne vaisseau de 74 canons est en construction qui sortira de l'estuaire de la Vilaine l'année suivante. La flotte de guerre que la France se constitue va être utilisée face à l'Espagne de Philippe IV lors de la guerre de Trente ans, les deux royaumes sont en guerre depuis un an.

Pour commander ses escadres, le cardinal n'a pas encore les hommes, qui à la génération suivante, feront les beaux jours de la marine de Colbert, mais il dispose cependant de quelque amiraux qui vont lui donner ses premiers succès. Parmi ceux-ci, un curieux personnage, Henri d'Escoubleau de Sourdis, évêque de Maillezais, puis archevêque de Bordeaux en 1628, année où il assista le cardinal lors du siège de la Rochelle. Poitevin et ecclésiastique comme son mentor, c'est un homme belliqueux, célèbre pour ses altercations, plus à l'aise sur le pont d'un navire qu'en chaire. Les années qui vont suivre vont le voir commander victorieusement la flotte contre les espagnols qu'il chassera des îles de Lérins et dont il détruira la flotte au large de Guipuzcoa. Mais pour l'heure, il est à Saint Malo où Richelieu lui a confié la mission de sécuriser les côtes bretonnes.

Le registre du bureau de l'amirauté de Guérande[1] pour les années 1632-1643, où le sénéchal tient audience en raison de l'éloignement du siège de Nantes, a conservé le texte d'une ordonnance passée à Saint-Malo par l'archevêque de Bordeaux le 3 mars 1636 :

"Nous, en vertu du pouvoir à nous donné par Sa majesté et de Monseigneur le cardinal duc de Richelieu, pair, grand maître, chef et surintendant général de la navigation et commerce de France, ayans trouvé estre nécessaire pour l'utilité du service de Sa majesté et la seurté des costes de cette province de Bretagne, de construire des tours aux poinctes de Pihiriac de Penerf, de Thiberon et Grois, de Poulduc, et celle qui est vis-à-vis de Glénan, de Foinan, à l'entrée de Benaudet, à la poincte du Ras, au cap de la Chevre et aux poinctes de Touliguen des Espagnols, proche Cordon, comme aussy de faire des fougons[2] aux clochers de Panmarck, de Sainct-Jacques et Sainct-Mahé, pour y mettre des fanals qui serviront de signal et advertissemens de l'approche des ennemys, et faire poser proche lesdites tours des corps de garde et autres corps de gardes en tous endroicts nécessaires où les ennemis pouroient dessendre…"[3].

 

 

Le "devis" joint à l'ordonnance précise :

"Que chacune desdites tours aura 16 pieds de diamètre hors d'œuvre, et de haulteur 40 piedz, sans compter le parpain. 

 Que l'espaisseur des murs par le bas sera de 5 piedz, prenant 2 piedz pour le tallus jusques a la haulteur de 12 piedz, et par ainsy restera 3 piedz pour les espesseurs des murs jusques en hault.

Il sera posé 2 assises de pierre dure de taille au pied de chacune desdites tours, qui auront 10 poulces chacune pour commancer le tallus, et le reste sera de pierre brutte.

Chacunes desdites tours estant parvenue a la haulteur de 12 pieds, l'on posera un cordon de 8 poulces d'espais et de 6 poulces de laise.

    Au dessus dudit cordon, sera la porte de 3 pieds de large et 6 de hault, et au dessus de ladite porte sera faict une fenestre dans chacune chambre d'un pied de laise et d'un pied et demi de hault.

Et estant chacune desdites tours parvenue à haulteur de poser les corbeaux, ilz seront posez et seront 2 piedz de sailly et d'espoisseur 10 poulces, et seront posez de pied en pied.

Dessus iceulx corbeaux sera posé un parpain de 2 piedz et demi de hault et de 8 poulces d'espais, de bonne pierre grise ainsy que les corbeaux, et tout autour dudit parpain sera faict des embrasures ou carneaux…"

 

             (Rappel 1 pied = 32,4 cm = 12 pouces, 1 pouce = 2,54cm)

La précision du devis a permis à Alain Guezennec de dresser un plan très fidèle dans lequel il n'est pas difficile de reconnaître la tour de Pénerf (N° 77 de la revue Pen Kiriak , octobre 1997). Les dimensions relevées par l'association Damgan et son histoire  confirment cette hypothèse.

C'est donc, si les directives de Mgr d'Escoubleau ont été suivies avec rigueur, entre mars et juin 1636 que fut construite cette tour :

"… vous enjoignant très expressement d'y faire tel debvoir et dilligence que lesdites tours … soient parfaictz dans le moys de juing prochain au plus tard …".

La tour de Pénerf, complétée d'un corps de garde, prend place alors dans le dispositif défensif de la Bretagne méridionale. En 1770, l'ingénieur Carlet de la Rozière dans sa reconaissance des côtes de Bretagne l'identifie bien comme une ancienne tour de guet, mais elle n'a plus de rôle défensif :

"Pennerf est un gros village dont les habitants sont tous marins. On y compte 12 à 15 barques pour le cabotage. Il y a sur la pointe au sud de ce village une tour bâtie anciennement pour faire des signaux et qui sert aujourd'hui avec quelques balises, qu'on a établies sur les rochers, à marquer l'entrée du port"[4]

 

Exemple rare d'une architecture défensive antérieure à Vauban sur les côtes de Bretagne, la tour de Pénerf a été construite dans la perspective d'une protection de l'estuaire de la Vilaine à une époque où, par la construction navale, cette rivière joue encore un rôle stratégique avant que ne soient vraiment opérationnels les arsenaux bretons.

 Elle est inscrite depuis 1997 à l'inventaire des Monuments historiques.



[1] Archives départementales de Loire Atlantique B5078

[2] C'est le nom donné aux foyers ou cuisines dans les vaisseaux, l'ordonnance est rédigée par un amiral !

[3] Texte intégral de l'ordonnance et du devis correspondant dans le N° 77 de la revue PEN KIRIAK – 1997, le mérite de la découverte et de la transcription de ce document appartient à Alain Guezennec et Georges Garnier de l'Association Pen Kiriac.

[4] SHAT MR 1090

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire