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"La dépêche suivante était adressée à la "Petite France" de Tours, le 26 courant :
Dans la nuit du 24 au 25 août, les voitures de la grande ménagerie d'Anvers passaient près de Saint Michel-chef-chef. A 2 heures du matin, le surveillant remarqua un mouvement extraordinaire dans une des cages.
Il s'approcha et vit avec stupéfaction, qu'à la suite d'un accident arrivé à l'une des portes, le lion Sultan était parvenu à s'échapper et que deux lionnes, ses compagnes de captivité, allaient en faire autant …
Jusqu'ici les recherches ont été inutiles. Sultan a bien été signalé à Saint Brévin où une ânesse a disparu, et aussi sur la plage des Grandes Vallées, où le sable aurait gardé des traces de ses courses désordonnées mais les chasseurs n'ont pu parvenir à l'atteindre.
Cette dépêche a fait le tour de la presse parisienne et départementale.
Le lendemain, une dépêche adressée de Paimboeuf au propriétaire du café des Paquebots, à Saint-Nazaire annonçait la mort de ce monarque léonin.
Puis le 30 août, un fumiste adressait de Saint-Nazaire au journal "le Matin" une nouvelle dépêche :
Le lion Sultan qui s'est échappé des voitures de la ménagerie d'Anvers, a été retrouvé aux environ de la plage de Saint Brévin, en face de Saint-Nazaire.
Quatre chasseurs, conduits par M. Maurice Vidal ont tiré sur le lion Sultan 8 coups de fusil. Trois balles ont occasionné des blessures mortelles et l'animal n'a pas tardé à expirer.
Sultan va être empaillé et conservé à l'hôtel du Chalet, chez M. Martel.
Cette fumisterie a causé un grand dommage au commerce de l'arrondissement de Paimboeuf. Des recherches ont lieu pour en découvrir l'auteur."

(La Démocratie de l'Ouest N° 103 du 2 septembre 1885)

Trois jours plus tard, le journal avance une explication à cette "fumisterie". Il le fait en vers, sans omettre au passage d'égratigner hôteliers et estivants.

Le lion fantôme

"Voici venir la nuit ainsi que la tempête
Et je n'ai pas de gîte où reposer ma tête
Disait un voyageur assis sur le chemin
Conduisant de Paimboeuf au bourg de Saint-Brévin
Et malgré mon argent, si cela continue,
Je vais être obligé de coucher sur la rue.
Partout on m'a chassé comme on ferait d'un chien
On va jusqu'à me croire un espion prussien.
Hôtels et restaurants, la plus simple gargotte
M'ont tous l'un après l'autre au nez fermé la porte.
Il faut que je me venge et que le châtiment
Egale en cruauté celle de ces manants
Messire Saint Brévin, patron de la commune
Miserere mei ! Tu vois mon infortune
Entends-moi ! Je fais vœux de me rendre nu-pieds
A la chapelle de la Dame du Roncier
Si tu m'exauces. Après cette courte prière
Le voyageur se lève : il trouve moins amère
L'existence … Un éclair traverse son cerveau :
Saint Brévin l'aurait-il exaucé si tôt ?
Plein d'une sainte ardeur il court au télégraphe
De Paimboeuf, il écrit ce simple paragraphe
"Ménagerie d'Anvers, lion Sultan échappé
Fait grand carnage ici, ne peut être attrapé"
La nouvelle aussitôt parcourt la France entière.
De la ville au château, du bourg à la chaumière
On fait marcher Sultan ; il est à Saint Brévin
Le roi des animaux désire prendre un bain.
Les baigneurs n'y sont plus. Tous avaient pris la fuite
Un anglais oublia sa femme en sa guérite
Plusieurs jeunes beautés n'écoutant que la peur
Laissaient là leurs appâts sans honte ni pudeur
Des chignons, des faux … nez la plage est encombrée …
Mais quand survient la mer, de sa vague azurée
Montant, montant toujours, elle emporte au hasard
Tous ces charmants trésors, aux crabes, aux homards.
Saint Brévin est bien mort ! Personne sur la plage …
Chacun pensa toujours à l'immense carnage
Qu'y fit le lion fantôme ou bien le lion Sultan
Tous les deux n'en font qu'un, le fait est évident.
Et pourtant quand le soir soufflera la tempête
L'enfant près du foyer détournera la tête
Vers le seuil de la porte et dira tout tremblant
"Père sur la falaise on entend lion Sultan"

(La Démocratie de l'Ouest N° 105 du 5 septembre 1885)

Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires