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"Vous êtes bon parent …" l'appréciation qu'adresse le prince de Condé à Paul de Gondi en conclusion de l'affaire des Tabourets[1] est ironique. Elle s'adresse au coadjuteur de Paris venu prendre la défense de ses cousines de Rohan, en particulier la belle Anne princesse de Guéméné, dans une querelle de préséance. Mais la parenté évoquée par Monsieur le Prince est une allusion transparente aux liens plus intimes qui unissent le futur cardinal de Retz et Madame de Guéméné.

 

Les liens familiaux sont dans la noblesse française, le ciment de vastes réseaux de clientèle. Les prendre en compte est essentiel pour la compréhension de ce temps mais les évoquer peut s'avérer déroutant lorsque le groupe familial, comme dans le cas des Rohan et de leurs principales alliances, s'avère particulièrement propice à l'endogamie. La maison de Rohan qui se targue de la splendeur de ses origines qu'elle tient "en ligne directe et masculine des premiers souverains de Bretagne"[2] est une des plus prestigieuses de France. Dans la première moitié du XVIIe siècle, ses multiples branches et rameaux se glissent dans de hautes fonctions politiques ou militaires. Henri II de Rohan, gendre de Sully est le chef du parti Protestant, son cousin Hercule duc de Montbazon est gouverneur de Paris après avoir occupé la même fonction à Nantes.

 

La puissance d'une telle famille s'appuie aussi sur un ensemble de possessions parmi lesquelles les plus modestes terres ne sont pas négligées. La "maison noble du Breffe" à laquelle a succédé au XIXe le château des Brefs, est le siège d'une petite seigneurie[3] déjà possédée à la fin du moyen-âge par quelques familles évoluant dans la sphère d'influence des Rohan. Au début du XVIIe siècle, elle échoue chez les Bretagne-Avaugour descendants naturels mais illégitimes du dernier duc de Bretagne François II. Pierre de Rohan, frère aîné du gouverneur de Nantes, père de la maîtresse de Retz, épouse en seconde noce Antoinette de Bretagne dame du Breffe et rend aveu au duc de Retz pour cette terre en 1619.

 

Anne de Rohan a pu visiter les Brefs à l'été 1626, alors que toute la cour assiste à Nantes au mariage de Gaston d'Orléans frère du roi, célébré par Richelieu lui-même. Hostile comme sa belle-sœur Madame de Chevreuse, à ce mariage, elle a assisté impuissante à la victoire du ministre et à l'épilogue dramatique qu'a constitué l'exécution de Chalais sur la place du Bouffay. La duchesse de Chevreuse exilée, elle va, à son tour à force d’intrigues, troubler la vie de Louis XIII et de son ministre. Ses amants finissent tragiquement au combat ou sur l'échafaud : Bouteville (1627), Montmorency (1632), Soisson (1641), de Thou (1642), le dernier surtout paye de sa vie son attachement à la princesse de Guéméné et l'hostilité de celle-ci à Richelieu.

 

Retz date de 1638 le début de sa liaison avec Anne de Rohan, il a vingt cinq ans, elle est son aînée de près de dix ans, et la fidélité n'est le fort ni de l'un ni de l'autre. Pourtant, écrit-il : "Il s'était contracté une certaine espèce de ménage entre elle et moi, qui avait souvent du mauvais ménage, mais dont toutefois les intérêts n'étaient pas séparés". Les Mémoires de Retz résonnent encore des scènes de ce "ménage" lorsque les chandeliers volaient bas entre l'impétueuse princesse et son infidèle amant.

 

            Libertine donc la fille du seigneur du Breffe, on la dit aussi dévote et affublée pour la postérité du titre de « fondatrice du jansénisme » que lui décerne non sans malice La Rochefoucauld. D ’édifiantes généalogies reprennent cette formule en insistant comme il est de bon ton sur la conversion de la princesse après une vie de dissipation. Sans remettre en doute la réalité des sentiments religieux d’Anne de Rohan, il faut bien pourtant remarquer que ses conversions et ses retraites dans la petite maison qu’elle possèdait près de Port Royal, auraient gagnées en sincérité à n’être pas suivies de nouvelles intrigues, de nouveaux amants. Saint-Cyran dirigeait la princesse de Guéméné dans ses périodes de dévotion, lui interdisant d’apparaître dans les bals les jours de communion. Le confesseur Jésuite d’une de ses amies, n’ayant pas la même sévérité dans la pratique de l’Eucharistie, il en résulta la publication du traité « De la fréquente communion » rédigé par Antoine Arnauld, ouvrage considéré par beaucoup comme le point de départ de la querelle janséniste.

 

            Anne de Rohan, princesse de Guéméné, duchesse de Montbazon, belle fille de la « dame du Breffe », fondatrice involontaire et improbable du Jansénisme survécut à ses célèbres amants dont le cardinal de Retz, représentation à ses yeux de la pourpre soumise. Elle meurt en 1685, chargée d’ans et de 200 000 livres de rentes fondées sur les revenus[4] de ses terres.

 

Anne de Rohan, princesse de Guéméné

[1] En 1649, le prince de Condé va s'opposer à une partie de la noblesse à propos du privilège du Tabouret que possédaient certaines femmes de très haut rang, en particulier les princesses et duchesses de la maison de Rohan, leur permettant de se tenir assises en présence de la reine. Les Mémoires de Retz content avec humour cet épisode que Madame de Motteville développe plus en détail dans ses "Mémoires pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche".

[2] Epitaphe de Madame de Guéméné.

[3] Patrice Pipaud "La seigneurie du Breffe des origines à 1789 – sur les traces d'une seigneurie sans histoire" Bulletin de la Société des Historiens du Pays de Retz 2004.

[4] Les revenus de la terre du Breffe représentaient entre 4000 et 6000 livres.

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire