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J'ai déjeuné l'autre jour à la table du rhapsode. C'était à l'issue d'une de ces pâles matinées d'hiver. Il avait gelé la nuit précédente, un grand feu brûlait dans l'immense cheminée et peinait à réchauffer les convives. Sur les traces de Vladimir Oulianov, nos amis russes avaient arpenté les rues de Pornic, Galina, appareil photo en bandoulière, découvrait l'océan, Efim méditait sur la profondeur du temps et le plaisir de l'instant. Olga admirait la lumière, l'éclair d'une voile blanche dans le port  lui rappela Renoir et ses amis Caillebotte. Gérald songeait aux visiteurs illustres de la petite cité, aux chats de Léautaud et au prince des poètes. Notre hôte s'activait aux fourneaux, songeait-il au voyage gastronomique d'Alexandre III à travers la Sainte Russie que nous a rappelé Monsieur de Goulaine et qui finit en hécatombe ferroviaire dans les contreforts de l'Oural ? Moderne Vatel, il veille à tout, attisant le feu, surveillant le gigot, jonglant avec les mets comme il le fait des mots. Le professeur se dresse, lève son verre, et dans une belle langue dont j'ignore le premier mot, porte un toast à l'amitié et au plaisir d'être ensemble à partager des mets en attendant les mots. Tout aussi étranger dans la langue de Shakespeare que dans celle de Pouchkine, je songe à Babel et à la confusion des langues. Tout aussi ignorant de la matière slave j'enrage d'en connaître si peu que ce si peu consiste en un raccourci improbable entre les malheurs de Sophie Rostopchine et les derniers instants du prince André Bolkonsky. Mais Tolstoï écrit en français nous dit-on, les premiers mots de la Guerre et la Paix sont certes dans la langue de Voltaire, mais il se repent bien de s'être laissé entraîner plus loin qu'il n'était nécessaire par les formes d'expression de la pensée française. Ce ne sera donc pas un mets pour moi, se dit le rhapsode dont la pensée déjà se perd du coté de chez Swann. Je pense à Vladimir Oulianov s'essayant à la vieille langue celte avec les pêcheurs pornicais, que ne sommes nous aussi curieux, me dis-je, des mots de l'étranger, l'art n'a pas de frontière si ce n'est l'ignorance. Je pense aussi à la mémoire des lieux, même ceux sans histoire. Tel le prospecteur j'en cherche la moindre trace et d'un château ruiné je saurais bien tirer quelque pépite. Aujourd'hui les mots me manquent mais demain je vous conterai le petit roi d'Yvetot de ce cher Gédéon, comment l'abbé Tempête se mua en fou d'Elsa la russe et comment la dame des Brefs fonda le Jansénisme. En attendant le rhapsode médite, on le presse, ce sera Proust … Proust au dessert.

Tag(s) : #Méditation