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120 ans nous séparent de ce texte paru dans la Démocratie de l'Ouest, "organe des intérêts ouvriers, commerciaux, agricoles et maritimes des arrondissements de Saint-Nazaire et de Paimbœuf". Ce journal fait exception dans la presse d'arrondissement par son caractère éminemment politique.

 

Les éditoriaux que son jeune rédacteur en chef, Aristide Briand, consacre à la politique nationale, témoignent de ce caractère et de l'engagement politique de leur auteur. Celui-ci est présent à Saint-Nazaire cet été là, le journal, dans son N° du 16 juillet a rendu compte de son discours qui a "électrisé tous les assistants" à l'occasion de la fête nationale. En cette période électorale (on élit à la fin du mois les conseillers généraux des cantons de Paimbœuf et Saint-Nazaire), la politique remplit l'essentiel des colonnes du journal.

 

Mais le 14 juillet est aussi synonyme d'ouverture de la saison des bains de mer même si l'ouvrier fréquente encore peu les plages où se pressent les "mondains" qu'évoque le journaliste dans sa chronique.  Fin septembre nous dit-il, j'irai à Pornic (et pas avant !). Sans le dire, il condamne la futilité et les hypocrisies d'un monde oisif pour lui préférer les élans de la jeunesse. Son immersion dans "l'océan de la vie" lui paraît infiniment plus profitable qu'un bain dans l'Atlantique. Pourquoi ne pas y voir comme un portrait "en creux" d'une société "balnéaire" encore fermée.

 

                        Texte paru dans le bulletin de liaison Pornic Histoire, juillet 2006

 

 

 

            "L'été dernier par une vaporeuse matinée de septembre, je me trouvais à Nantes, dans la salle de départ des chemins de fer de l'état. Je regardais le mouvement si pittoresque des nombreux voyageurs fuyant les plages de l'océan devenues froides et orageuses.

 

            Alors il me prit comme un spleen, une nostalgie de la mer.

 

            Cette mer que les mondains fuyaient parce qu'elle devenait houleuse et grise m'attira violemment, à travers l'espace. Je la voyais, fouettée par une fraîche brise, cracher son écume sur les galets humides.

 

            J'aperçus, au large, la brume, comme un manteau, s'étendait sur la houle. Mes oreilles s'emplirent de bruissements déjà entendus sur les grêves ...

 

            Quand le train partit, j'étais dedans emporté vers Pornic. Je voulais voir la mer, ne fut-ce que deux heures.

 

            Pornic ! Le ciel est nuageux. Sur la plage quelques rares baigneurs entêtés.

 

            Le flot monte et, comme je ne veux pas avoir fait le voyage pour rien, je me décide à me baigner.

 

            Une cabine délabrée, la porte grande ouverte semble m'inviter à entrer.

 

            Sans savoir pourquoi, cette cabine vide, cette plage abandonnée m'inspirent une vague mélancolie.

 

            Je quitte chapeau, veston et petit gilet.

 

            Un air vif entre par les ais disjoints.

 

            Je pense, en ôtant ma cravate, que le confortable a été un peu négligé, puis mes yeux distraits, courent sur le plancher.

 

            Elles ont du recevoir dans le temps une couche de peinture fraîche que 1000 mains ont salie. Je pense, un instant, passer au travers du plancher. Je me fais léger pour éviter de détériorer davantage le matériel des baigneurs.

 

            Cependant, je suis prêt à entrer dans l'eau qui moutonne et je ne sors pas.

 

            C'est que, sur les planches vermoulues et sales, je viens de découvrir un monde de choses intéressantes.

 

            Des mains inconnues ont tracé là des caractères qui vont dans toutes les directions. Ce sont des pensées, des drôleries, des souvenirs.

 

            Pauvres vieilles planches, de jeunes imaginations, exubérantes de vie, de tendresse, peut-être déjà chagrines, vous ont confié leurs peines et leurs illusions.

 

            Il me semble voir défiler tous ceux qui, quelques minutes habitèrent cette cabine et qui non contents d'y mettre leurs corps à nu, y mirent aussi leur coeur.

 

            L'écriture gauche et malhabile d'un enfant coupe deux lignes d'une écriture menue, mais ferme.

 

            Probablement celle d'une fillette déjà femme, du moins à en juger par la pensée traduite.

 

            Puis des caractères informes, couchés dans tous les sens.

 

            Des écritures multiples, correctes ou émaillées de fautes.

 

            Absorbé, je lisais tout le temps, oubliant la mer, Pornic et mon train.

 

            Je vis d'abord encadré dans un coeur, cette phrase de collégien brutal :

 

            J'aime Paméla

 

            Au dessous, réplique d'un camarade :

 

            T'es un mufle.

 

            Je ne serais pas resté longtemps à déchiffrer de pareilles stupidités, mais j'étais convaincu que la petite cabine n'avait pas du voir que des écoliers sots et barbouilleurs.

 

            Ce que je cherchais, c'était quelque pensée délicate, éclose sur la mélancolie des soirs d'été, alors que la mer retirée laisse au coeur un grand vide, alors que le coeur bat sous la bise et que le cerveau travaille en contemplant la voûte étoilée.

 

            Je ne cherchais pas longtemps.

 

            En me baissant je puis voir au ras du plancher, une petite phrase presque illisible :

 

            O. Pornic, je reviendrais.

 

            Pardon, auteur inconnu. Vous aviez enfoui votre pensée presque dans le sable. Je suis presque indiscret. Pardonnez ; il n'y a pas malice de ma part, mais bien plutôt admiration naïve. Soyez tranquille, du reste on ne rira pas.

 

            Dans un petit coin sombre, j'eus la bonne fortune de trouver ceci :

 

            Oui. Oui, Oui

 

            Oui

 

            Quatre Oui tremblés, les uns contre les autres.

 

            Aveu craintif, il n'y avait pas à douter, et que celui auquel il s'adressait n'a peut-être jamais lu ni connu.

 

            Cette accumulation de Oui venant, je n'en doute pas, d'une âme féminine s'ouvrant peureuse et tremblante, au bonheur de vivre.

 

            Plus haut :

 

            Je t'ai attendue, Louise, et tu n'es pas venue.

 

            Tant pis, pauvre jeune homme. Si vous avez treize ans je compatis à votre chagrin ; on aime bien à cet âge, mais si vous êtes plus vieux, essayez de vous consoler tout seul.

 

            Quelques vers d'un poète en herbe et brouillé avec les règles, mais pleins d'inspiration :

 

            J'aime  à l'ombre des pins m'étendre sur la mousse

 

            Regarder, silencieux, l'herbe des prés qui pousse,

 

            le svelte peuplier, le chêne majestueux

 

            l'hirondelle en son vol rayant l'azur des cieux.

 

            J'aime aussi des rochers la nudité aride

 

            illisible ...

 

            J'aime le bruit du vent à travers les feuillages

 

            et des ruines du temps à chercher quel est l'âge

 

            Elles étaient hier debout, châteaux et manoirs sombres

 

            aujourd'hui sur la ... on ne voit que décombres

 

            illisible

 

            Lorsque sur le faîte chante l'oiseau de nuit

 

            des récits effrayants le souvenir vous suit

 

            l'ombre des cheminées courre sur les ardoises

 

            Si longue ...

 

            Et lentement la blonde voyageuse

 

            Doucement, doucement, d'une façon peureuse

 

            ...  ...

 

            La pièce est tronquée là, grattée par un maladroit.

 

            Pourquoi continuer ? Un volume ne suffirait pas à contenir tout ce que je lus et toutes les réflexions sceptiques ou attendries qui me venaient en lisant.

 

            Il y avait 14 cabines. Je donnais 14 fois 5 sous et je les lus toutes.

 

            Quel livre mes amis.

 

            La mer était loin. J'étais tombé en plein dans l'océan de la vie, bien plus profond, plus sublime, plus agité, plus émouvant que l'Atlantique qui me parut banal.

 

            Fin septembre, j'irai encore à Pornic. Fillettes et jeunes garçons qui sentez venir la vie à votre coeur, écrivez sur les vieilles planches.

 

            La vue d'une émotion vraie est saine au coeur des autres hommes."

 

                                                                                  Le Brazidec

 

                                   La Démocratie de l'ouest N° 109 du samedi 17 juillet 1886          
Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires