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Lundi 20 août 1906, Pornic.
Dans la chaleur « sénégalienne » qui règne en cet été 1906
Le « petit train », ou tramway Pornic – Paimbœuf va s’ébranler pour son premier voyage sur la nouvelle voie de chemin de fer « d’intérêt local » dans un grand concours de population, mais sans inauguration officielle, sans discours ni banquet républicain, ni même et c’est un comble, sans drapeau tricolore !
Le récit du voyage inaugural figurera deux jours plus tard sous la plume de l’envoyé spécial du journal « le Populaire ». A. Simon, dans ce long article rappelle d’abord les objectifs de la nouvelle voie et les péripéties de sa construction, particulièrement celle du nouveau pont « en ciment armé » jeté sur le canal de Haute Perche qui a occasionné surcoût et retard. Il se lance ensuite dans une description détaillée des paysages parcourus de Pornic à Paimbœuf où le tramway arrive à midi huit, ayant parcouru les 39 kilomètres 200 du parcours.
 
 
…/…                                 Le "petit train" sur le bord du chemin
                                   
 
17 années avaient été nécessaires pour mener à bien le projet de chemin de fer d’intérêt local Pornic-Paimboeuf. Son exploitation, très vite déficitaire, ne durera que 29 ans. En 1935 les trois lignes de Loire Inférieure de la Compagnie des Chemins de fer du Morbihan furent fermées, le matériel dispersé ou démantelé. Quelques rails doivent encore servir de supports aux lignes téléphoniques indiennes et une locomotive Type 30 Pinguely circule parfois sur la voie du petit train touristique de la baie de Somme, voilà pour la nostalgie à laquelle participe ça et là quelques vestiges de gares ou de haltes dispersés dans le paysage.
Quelques anciens se souviennent encore du petit train qui « grattait » joyeusement les pataches sur la route de la Plaine. Tel autre sourit encore d’avoir, sur sa bicyclette, « gratté » dans les côtes ce « tortillard » bien sympathique.
 
 
La traversée de la PLaine ... Fermez le passage à niveau
LeTramway Pornic-Paimbœuf
L'ouverture de la ligne -Une charmante excursion dans le pays de Retz. - l'animation sur tout le parcours – L'exploitation actuelle et l'avenir de la contrée
         (DE NOTRE ENVOYE SPECIAL)
 
                Une véritable petite révolution s'est accomplie aujourd'hui dans tout le long de cette côte si tranquille et si favorisée de la nature, mais jusqu'alors si déshéritée au point de vue des communications avec le reste de la presqu'île du Pays de Retz.
                En un mot, le nouveau train à voie étroite de Pornic à Paimboeuf, dont il était parlé depuis si longtemps, a été livré à la circulation.
 
                Avant de parler de la promenade vraiment charmante que j'ai faite à travers ce pittoresque pays, il me semble intéressant de retracer en quelques lignes l'historique de cette voix ferrée, qui est appelée à donner une si grande extension aux stations balnéaires qu'elle dessert.
                Après que le département eut autorisé la Compagnie des chemins de fer d'intérêt local du Morbihan – laquelle déjà exploite un réseau dans le Morbihan – à construire sa ligne, on se préoccupa des acquisitions de terrains, puis des travaux de construction.
                Ceux-ci commencèrent exactement le 3 novembre 1905, à Paimbœuf, et se poursuivirent avec assez d'activité. Tout aurait été prêt pour l'année dernière, si un incident malencontreux n'avait surgi à propos du pont de la Haute-Perche, à Pornic.
                Il y eut là de grosses difficultés – non point d'écroulement comme le bruit en avait couru – mais pécuniaires, qui arrêtèrent la construction, de sorte que celle-ci ne fut commencée réellement qu'en janvier dernier ; ce pont, en ciment armé, ne fut terminé que dernièrement et reçu le 5 juillet par les ingénieurs.
                La ligne de Pornic à Paimbœuf a exactement une longueur de 39 kilomètres 200, plus un embranchement de la Plaine à Préfailles, de 1600 mètres. C'est à Paimbœuf que sont installés les ateliers de réparation du matériel. Les locomotives ont été amenées sur les lieux en février dernier ; la ligne fut reçue dans les premiers jours d'août, mais terminée seulement il y a huit jours. On n'a donc point perdu de temps pour commencer le transport des voyageurs et des bagages.
                La voie ferrée, placée comme les tramways de ce genre, moitié sur les routes, moitié sur déviations, c'est à dire à travers champs, a été construite sous la direction de M. Delaunay, administrateur-directeur de la construction de Vannes, et par M. Denaux, chef du service de la construction, à Saint-Nazaire.
                Rappeler le but de ce tramway est pour ainsi dire inutile, chacun sachant qu'il s'agissait de mettre en communication, par Saint-Nazaire, Pornic et Paimbœuf, toute cette contrée parsemée de plages très fréquentées, avec Nantes et les départements qui nous entourent.
                Je dirai, d'ores et déjà, que le but qu'on s'était proposé est atteint, mais qu'il ne sera absolument complet que lorsque le département aura concédé à cette Compagnie une ligne Paimbœuf-Le Péllerin-Nantes.
                J'en arrive maintenant au premier voyage du tramway tant attendu ici.
               
                Ainsi que je l'ai dit plus haut, l'ouverture de la ligne a constitué un événement dans le pays ; aussi, dès le matin, quittant mon port d'attache qui est, en ce moment, la Bernerie, suis-je arrivé par le grand frère à Pornic.
                Qu'on ne s'imagine point, pourtant, qu'il y ait eu ici une inauguration officielle avec vin d'honneur, banquet, discours, etc. et autre cérémonie tout aussi indigeste. Non il n'y a eu aucun bruit, si ce n'est celui de l'infatigable et strident sifflet de la locomotive, ou ceux causés par les bravos partant des groupes de curieux, tout le long de la route.
                Au moment où j'arrive après avoir fait les quelques pas qui séparent la petite gare de celle de la ligne de l'Etat, de nombreux voyageurs se pressent devant le guichet du nouveau tramway : un épais cordon de curieux entoure les cinq voitures, dont une de première classe et une pour les bagages. Le mécanicien et le chauffeur achèvent de frotter la petite locomotive, coquette sous sa robe de peintures fraîches.
                Le mouvement inusité et un drapeau tricolore flottant au dessus au dessus de la gare indiquent seuls qu'il y a ici du nouveau ; contrairement à l'usage, aucun drapeau n'orne le train. On a sans doute voulu que tout soit simple comme les petites plages que nous allons visiter.
                Lorsque sonne la demie de neuf heures, un puissant coup de sifflet retentit et le vaillant petit train – le premier sur cette portion de la ligne – franchit le fameux pont jeté sur le canal de Haute Perche et commence à gravir la côte qui contourne la moitié de Pornic ; avec un halètement régulier, la machine file et accélère, cependant qu'elle lance de vibrants et même joyeux coups de sifflets dans la campagne étonnée.
                Le joli panorama de Pornic se déroule à mes yeux déjà charmés, et presque tout de suite le train arrive à la halte Pornic-ville, où sont massés de nombreux curieux ; quelques voyageurs montent rapidement, finissant d'emplir toutes les voitures.
                Le train-tramway quitte maintenant Pornic par la route de la Plaine, et s'élance résolument sur la Noëveillard, seconde halte du parcours.
                Nous roulons à travers les prés roussis et les champs rasés par la sécheresse ; çà et là sont quelques bouquets d'arbres ou de pièces de vignes à l'aspect plein de promesses. Partout, dans la campagne, les paysans s'arrêtent au passage du train et nous saluent de leurs bras ou de leurs chapeaux qu'ils agitent.
                Après la Noëveillard, qui fournit encore son petit contingent de voyageurs, notre train arrive à Sainte Marie ; mêmes curieux à la gare, même expression de curiosité sur les visages. Les gares ou les abris tachent d'un blanc encore immaculé le paysage ou les terres déblayées.
                Depuis un moment déjà, la mer nous apparaît miroitante sous les chauds rayons du soleil ; c'est une longue et large ligne dentelée qui s'étend à l'ouest et que nous suivons sans cesse.
                Maintenant la locomotive dont le sifflet retentit à chaque instant, se précipite à toute vitesse à travers la campagne, franchissant les routes, les chemins coupant comme au hasard, en diagonale, les pièces de terre, rasant les fermes et les propriétés et laissant derrière elle un long panache de fumée ; c'est une course capricieuse et charmante, dans ce pittoresque pays.
                Peu après Sainte-Marie nous "grattons" les voitures et pataches qui desservent habituellement Pornic, la Plaine et Préfailles ; on sent au passage que ce sera pour les voituriers la lutte du pot de terre contre le pot de fer, et qu'ils succomberont fatalement d'ici quelques années.
                La Plaine, ce bourg désolé au milieu de cette contrée si animée, est maintenant une gare importante de la ligne ; c'est là, en effet, qu'est tracé l'embranchement qui va jusqu'à Préfailles et qui, forcément, désert en même temps Quirouard.
                Beaucoup de gens du pays et aussi "d'étrangers", sont groupés là et assistent à la manoeuvre ; nous descendons maintenant la pente qui nous conduit à la blanche station de Préfailles, surmontée d'un drapeau tricolore.
                Ici, c’est une animation extraordinaire, je crois que tous les baigneurs sont venus à l’arrivée du train, bien qu’ils aient vu partir, de là même, le premier convoi ce matin à 5 heures et passer celui de Paimbœuf à 5 heures 19.
                Au reste, beaucoup de voyageurs descendent là et ce sont, dans cette gare encore rudimentaire, les scènes habituelles entre parents ou amis, heureux de se retrouver par une aussi belle journée.
                Ce trajet de la Plaine à Préfailles est l’un des plus beaux du parcours ; de l’endroit où nous roulons, l’œil aperçoit la mer des deux cotés de la pointe Saint-Gildas ; après les premiers plans du paysage verdoyant, on devine les nombreuses petites anses et criques propices aux bains ou à la pêche ; puis ce sont les îlots bleus et argentés émaillés des lignes si tenues et si blanches que forment les crêtes écumantes, au Nord-Ouest, beaucoup plus loin, s’estompe la côte, du fort de l’Eve à la pointe de Chemoulin et à Saint-Marc. Le spectacle est enchanteur.
                Lorsque je quitte des yeux ce beau spectacle de la nature ensoleillée, je considère plus prosaïquement le train qui m’emmène. Il est coquet et confortable, comme tous ceux qui circulent sur les lignes à voix étroites ; coussins moelleux en première, sièges en bois vernissé en seconde, tout est confortable et agréable à l’œil ; c’est un grand joujou qui marche parfois à 50 kilomètres à l’heure.
                Jusqu’à présent, le service est fait avec une correction et une régularité peu ordinaire pour un jour d’inauguration ; tout se fait, pour ainsi dire, sans à-coups. L’horaire est bien observé partout, sauf à la Plaine, où nous avons eu près de dix minutes d’avance, ce qui ne peut d’ailleurs être qu’un point à l’actif de l’exploitation.
Il est vrai que les employés du train et de la voie sont stylés de main de maître par M. Gouin, l’ingénieur en chef du service d’exploitation de la ligne ; avec une activité et un sang-froid remarquable, il est partout à la fois, stimulant les uns et modérant le zèle intempestif des autres. M. Seltedmeyer, sous-chef d’exploitation, le seconde d’ailleurs fort bien.
Après le Cormier et Tharon, nous arrivons dans une région vraiment enchanteresse ; jusqu’à Saint Brévin, le voyage sera de plus en plus délicieux.
C’est d’abord Saint-Michel-Chef-Chef, si pittoresque avec ses maisons blanches coiffées de tuiles rouges ; puis on entre dans les bois de pins qui donnent un aspect charmant.
Comme les nombreux touristes, j’ai admiré souvent, en excursionnant à bicyclette, ces bois bordant la route ou juchés sur les dunes capricieuses ; mais ce matin, l’aspect est tout autre, il semble qu’on découvre cette portion de pays ; du moins, si l’on retrouve son originalité, c’est avec des points de vue beaucoup plus beaux.
Dans le train qui m’emporte à bonne allure, je ne puis me lasser d’admirer ces sous-bois discrets et charmeurs, ces clairières ensoleillées, ces chalets dont les couleurs éclatantes sont atténuées par l’ombre des pins.
En traversant ce paysage au profil découpé de façon si pittoresque, en passant au milieu de ces bois odorants, dans ce silence troublé seulement par le sifflement de notre locomotive, on ressent une impression de bien-être indescriptible.
Voici les Rochelets, station balnéaire presque naissante, mais dont la croissance est loin d’être finie ; qu’on s’imagine de nombreux chalets posés et à demi dissimulés ça et là dans les pins.
Nous effleurons presque, maintenant, les chalets plus somptueux de Saint-Brévin ; les habitants sont tous à leurs fenêtres ou sur les perrons, et nous saluent de la main ou du mouchoir ; puis, tout à coup, une courbe imprévue nous plonge en plein bois, pour nous ramener presque subitement en pleine lumière et en pleine vie.
Tout ce décor merveilleux, vu comme dans une sorte de kaléidoscope, c’est un enchantement continuel ; tous les voyageurs sont ravis.
A Saint-Brévin, l’animation est grande ; des hôtels et des chalets sont pavoisés à l’occasion de l’ouverture de la ligne.
Nous partons au milieu des bravos et nous arrivons à Mindin d’où nous nous remettons en marche après avoir pris quelques voyageurs descendant du bac à vapeur venant de Saint-Nazaire.
Jusqu’à Paimbœuf, le voyage n’est plus aussi agréable ; ce sont maintenant de vastes prairies rasées et roussies, coupées par d’épaisses et verdoyantes haies de tamarins sauf les milliers de mulons de sel, qui donnent à la presqu’île guérandaise un aspect si spécial, on se croirait dans la campagne plutôt maigre qui s’étend de Saint-Nazaire à Pornichet.
Cependant nous côtoyons constamment la Loire et le large ruban azuré, sur lequel se meuvent les bateaux, grands et petit, est loin d’être dénué de charmes.
Enfin après avoir passé devant le clocher de Donges, qui raye de blanc, tout là bas, le bleu du ciel, nous arrivons à Paimbœuf, par le boulevard Dumesnildot.
C’est au milieu de la même animation que le train-tramway s’arrête au point terminus, à proximité de la gare de l’Etat ; il est midi huit.
Après un déjeuner réparateur, fait dans un honnête restaurant, au bord du fleuve, je reprends le train. Cette fois, la locomotive est ornée d’un bouquet et d’un trophée de drapeaux tricolores. A chaque wagon, de petits drapeaux flottent joyeusement.
C’est au milieu des mêmes paysages charmeurs, sous un soleil toujours splendide, que s’opère le retour ; le train arrive à Pornic à 6 heures avec une exactitude remarquable. Une foule beaucoup plus dense que le matin nous attend et nous manifeste sa satisfaction.
 
La description trop hâtive et trop à bâtons rompus que je viens de faire donnera à nos lecteurs une idée de ce qu’est ce voyage sur la côte du Pays de Retz.
C’est une excursion ravissante, surtout de Préfailles à Saint Brévin, et que tous les baigneurs, tous les touristes feront et referont avec un plaisir toujours nouveau.
Mais il est d’autres considérations dont je ne dirai qu’un mot, pour ne pas allonger indéfiniment ce long article.
Ce petit train, incontestablement, va être une source de fortune pour les jolies plages échelonnées de Pornic à Saint-Brévin ; avec un pareil moyen de communication, toutes ces plages, surtout Préfailles, Les Rochelets, Saint-Michel et d’autres encore, vont prendre une extension rapide ; dans un temps qui ne peut être éloigné, on ne reconnaîtra plus guère les lenteurs et les désagréables imprévus des lourdes pataches. Les terrains vont être mis en valeur et les baigneurs vont affluer.
Ajoutons que l’hiver il n’y aura que deux trains dans chaque sens.
Le service des marchandises ne sera ouvert que vers le mois d’octobre ; à partir de cette époque, elles viendront, sur cette ligne, directement de tous les réseaux, sans que les expéditeurs aient à s’occuper du transbordement.
Le développement des plages, les vins et un peu d’engrais, voilà sur quoi la compagnie du Morbihan compte pour le trafic futur.
Mais, quant à présent, il y a une ombre au tableau, un revers à la médaille : le tarif du transport des voyageurs est très cher ; c’est le cri général dans le pays, cri d’ailleurs justifié. Il faut en effet payer sept centimes et demi par kilomètre en seconde et dix centimes en première, payer quarante-cinq centimes de station à station ne seraient-elles distantes que de deux kilomètres.
C’est évidemment excessif, mais la compagnie répond à cela qu’elle exécute les clauses du contrat passé avec le Département et qu’elle ne peut rien changer à moins d’avoir des compensations.
Souhaitons donc que le Conseil général fasse, au plus tôt, quelque chose dans ce sens et que les prix deviennent plus accessibles aux bourses moyennes et petites : tout le monde y trouvera son compte.
En attendant les voituriers se liguent et vont abaisser leurs prix pour pouvoir lutter ; ils réussiront, en partie, jusqu’à ce que la compagnie concessionnaire en fasse autant, mais après …
Il n’en est pas moins vrai qu’un énorme progrès vient d’être accompli dans la région et que, grâce au tramway Pornic-Paimboeuf, les plages desservies vont prendre une importance beaucoup plus grande.
 Pour ma part, je souhaite au plus tôt la création d’une ligne Paimbœuf-Le Pellerin-Nantes, qui rendrait vraisemblablement la presqu’île de Retz aussi florissante que la presqu’île guérandaise.
 
                                                               A. SIMON                « Le Populaire » du 22 août 1906
 
               
               
 
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