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              Aglaé Marie Léocadie Bocandé, épouse de Guillaume Tardif ancien percepteur et maire de Pornic, est la sœur de Stanislas Bocandé qui a occupé les mêmes fonctions que son beau-frère de 1852 à 1859. En janvier 1879, elle accompagne à Nantes son mari, grand électeur aux Sénatoriales. Dans son journal, l'abbé Baconnais raconte un déjeuner chez la bienfaitrice de l'hospice de vieillards dont il est l'aumônier à Chantenay. Il y est convié comme relation de la dame Tardif qui possède le château des Brefs au Clion et une antique demeure des Moutiers récemment achetée (que son frère et héritier baptisera de son prénom Manoir Stanislas LX). C'est l'embonpoint de la dame (monstrueuse dit Baconnais peu charitable) qui sera cause de cette acquisition, il lui fallait un endroit pour souffler et poser son panier les jours de marché au bourg !
              Les propos aigres-doux du bon abbé pour ses confrères réguliers de la rue Noire ont peut-être leur origine dans la concurrence faite auprès des pourvoyeuses de ses œuvres. La bourgeoisie nantaise, à l'instar de madame Tardif, s'est en effet enthousiasmée pour le retour des Capucins à Nantes cinq ans plus tôt. L'abbé Baconnais n'imagine cependant pas que la République, deux ans plus tard va le débarrasser des moines concurrents !

              Dimanche 5 janvier
              Un déjeuner au Bois-Hardi

              Mademoiselle Caroline de la Chevasnerie  est une excellente personne sous tous les rapports, pieuse comme un ange, charitable affectivement et effectivement, ne voyant jamais de mal en personne, excusant tout, même jusqu'aux défauts. Riche par le cœur, riche par la fortune, elle emploie admirablement les talents que le seigneur lui a confiés. Elle est la providence de son quartier. C'est elle, en grande partie, qui a fait construire  l'établissement de nos vieillards. Sa sœur et elle ont donné la chapelle qui coûte 25000 francs. Elle a toujours la bourse à la main pour la moindre infortune. Oui c'est vraiment une belle âme !
             Or ce jour cinquième de janvier, elle recevait à déjeuner une dame Tardif de ma connaissance, habitante de Pornic, venue à Nantes pour accompagner son mari qui, comme délégué, allait voter pour les sénateurs. Cette dame née Bocandé, est un caractère fantasque, nerveuse, altière, vive, d'une corpulence (monstrueuse)  extrême, elle pèse je pense deux cents . Son mari, un excellent chrétien est bien, sous tous rapports, calme, froid, compassé, il modère les caprices de sa chère moitié qui, parfois, est un peu excentrique, en fait de dévotion. Je ne l'avais pas vue depuis huit ans, elle est parfaitement conservée et porte gaillardement ses soixante trois années. Elle cause beaucoup, parle facilement, mais est un peu railleuse malgré sa piété affectée. Elle raffole des Capucins qui l'ont enrôlée comme sœur. Nous n'étions que quatre à table, mademoiselle Caroline de la Chevasnerie âgée de 84 ans, Madame la comtesse de Pimaudan veuve, cette dame Tardif et moi comme connaissance et ami. La demoiselle de céans cause peu, elle est moyennement spirituelle, puis fort âgée, mais parfaitement conservée, un cœur d'or – Madame de Pimaudan, est personne discrète, de bon goût, spirituelle, faisant attention à tout, mais sans mot dire pour le faire connaître. Elle aussi est fortement capucinée, et donne à Saint-Nazaire de gros revenus à la maison, c'est une femme distinguée. La conversation fut naturellement amenée sur le terrain religieux, et surtout sur les chers pères et parmi ces pères, un ou deux, dont on parlait avec plein de cœur. On a beau être religieux, religieuse, le cœur humain n'a point perdu toute sa sensibilité, et, bien qu'on aime sincèrement le bon Dieu, il y a aussi le révérend auquel on s'adresse qui a un petit coin de la sensibilité humaine. Les choses se sont toujours passées ainsi, nous ne pouvons pas nous dépouiller entièrement de notre humaine nature ! Les anges dans le ciel sont de purs esprits dégagés de la matière. Nous autres sur la terre vivons avec un corps pesant qui alourdit notre esprit. Et je pris congé de ces dames à midi, et je rentrai chez moi.

    Journal de l'abbé Baconnais Volume 3 (1879)


A propos de Capucinière


                 Le nom est quelque peu irrévérencieux, il est employé par les journalistes du Phare de la Loire à la fin de 1880, alors que l'affaire de l'expulsion des Capucins de leur couvent domine l'actualité nantaise.
La ville avait connu jadis deux couvents de Capucins, celui des Grands-Capucins dans le quartier de la Fosse et celui de l'Hermitage dit des Petits-Capucins. Chassés lors de la Révolution, où plusieurs d'entre eux périrent, les Capucins attendirent presque un siècle le retour souhaité par Monseigneur Fournier évêque de Nantes. Un terrain situé entre la rue Noire et la rue Haute-Roche est acheté en 1873, les bâtiments rapidement édifiés et le couvent consacré à la fin de 1874.
                Le 15 mars 1878, Jules Ferry dépose un projet de loi relatif à la composition des jurys devant lesquels les étudiants des Universités libres passent les examens. L'article 7 prévoit d'exclure d'enseignement les membres des congrégations non autorisées. C'est avant tout l'enseignement des Jésuites qui est visé. Voté à la Chambre majoritairement républicaine (juillet 1879) l'article 7 n'est que mollement défendu au Sénat par le président du conseil Freycinet et repoussé en janvier 1880. Les députés républicains ripostent en demandant l'application des lois relatives aux congrégations non autorisées, le gouvernement cède en promulguant le 29 mars 1880 un décret de dissolution et d'expulsion des Jésuites dans un délai de trois mois, et un autre obligeant toute congrégation non munie d'une autorisation à solliciter celle-ci sous peine de dissolution. Les "décrets", ce seul nom va longtemps suffire pour les désigner, marquent une date importante dans l'histoire de la République anti-cléricale. 
                 Trois mois plus tard, les jésuites sont expulsés à Nantes de leur établissement de la rue Dugommier comme ils le sont partout en France. La volonté de conciliation du président du conseil va se heurter aux intransigeants des deux bords à propos de l'application du second décret. Las, Freycinet démissionne en septembre et est remplacé par Jules Ferry. Dès lors, les monastères et couvents de France se préparent à soutenir de véritables sièges. Des barricades s'élèvent, des fidèles, parmi lesquels de nombreux notables, s'enferment avec les religieux.
                  Le 3 novembre 1880, l'expulsion des Capucins de la rue Noire est beaucoup plus dramatique que celle des Jésuites. Il ne faut pas moins de sept brigades de gendarmerie et un escadron de dragons pour expulser une douzaine de moines et leurs "défenseurs" barricadés dans les locaux.
                  Le préfet Herbette coordonne les opérations qui durent toute une journée. Le lendemain de l'expulsion, le président du Conseil général, baron de Lareinty vient saluer le père supérieur des Capucins au départ du vapeur de la Loire, l'ecclésiastique sur le chemin de l'exil bénit solennellement le responsable du département agenouillé.

 

Le couvent des Capucins à Nantes gravure de 1880 (vue prise du sud - à gauche la rue Noire, en arrière la rue Haute-Roche)

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