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(Où il est encore question de la Suède)

             Joseph Fouché duc d'Otrante, le régicide ministre de la police de Napoléon né au Pellerin, avait un frère qui avait été officier de la Reine Hortense puis grand veneur de Bernadotte devenu le roi Charles-Jean XIV de Suède. Adine Brobant, sa petite nièce (poète nantaise connue sous le nom d'Adine Riom, et les pseudonymes comte de Saint-Jean ou Louis d'Isole) se souvenait d'avoir parcouru les forêts bretonnes, blottie dans les fourrures du grand-oncle lors de vertigineuses courses hivernales dans une voiture tirée à quatre chevaux. Le vieil homme aimait évoquer avec l'enfant les immensités neigeuses de la nouvelle patrie de Bernadotte.
            Devenue une des meilleures spécialistes de la poésie bretonne, Adine Riom collabora en  1884 à une Anthologie des poètes bretons du XVIIIe siècle à l'initiative de la Société des Bibliophiles bretons. L'article qu'elle y consacre à Catherine Descartes, nièce du philosophe, va évoquer à son tour l'hiver nordique, cette fois fatal au célèbre oncle.
            Quelques années plus tôt, l'abbé P. Grégoire avait consacré un article biographique (Bulletin Bretagne Anjou Vendée 1878) à Catherine Descartes (1637-1706) fille du frère aîné de René, Pierre, châtelain de Kerléau près de Vannes, petite fille de Joachim Descartes déjà évoqué ici à propos de son mariage avec la dame des Tréans aux Moutiers.

            "Catherine vivait le plus souvent à la campagne, absorbée par des études continuelles; cependant elle a laissé des souvenirs de ses voyages à Rennes, à Nantes et à Paris. Elle s'était liée d'amitié avec Mlle de Scudéri, la Sapho d'alors, et Mlle de la Vigne, qui l'appelaient l'immortelle Cartésie. Nous retrouvons une lettre de Mlle de Scudéri à Mlle Descartes, où après avoir parlé en prose d'une fauvette qui revenait chaque printemps à sa fenêtre, elle ajoute en vers :


Après cela, Cartésie,
Pour vous parler franchement,
Il m'entre en la fantésie
De vous gronder tendrement ;
De ma fauvette fidèle  
Vous avez tous les appas,
Vous chantez aussi bien qu'elle,
Mais vous ne revenez pas!


Il y avait loin alors des châteaux de Bretagne à Paris ! et rarement la muse de Kerleau allait
retrouver ses sœurs à l'hôtel de Rambouillet, ce centre de la préciosité ; elle n'y paraissait d'ailleurs qu'au second rang; son esprit sérieux, fortifié par la solitude, se sentait mal à l'aise dans les cercles excentriques de la Place Royale, et surtout dans l'atmosphère ambrée et pailletée de la chambre bleue. L'étoile de Mlle Descartes ne devait briller de tout son éclat que dans son propre ciel, c'est-à-dire dans les salons de Rennes, de Nantes et de Vannes ; c'est là que plusieurs esprits remarquables l'ont admirée. Ainsi, dans une lettre de Mme de Sévigné à sa fille, nous lisons :
« J'ai rencontré, à Rennes, une demoiselle Descartes, propre nièce de votre père, qui a de l'esprit
comme lui; elle fait très bien les vers. »

Et dans une autre lettre, toujours de Mme de Sévigné à Mme de Grignan :
« J'aime passionnément Mlle Descartes, elle vous adore, vous ne l'avez point assez vue à Paris...
... Voilà un impromptu qu'elle fit l'autre jour; mandez-moi ce que vous en pensez. Pour moi, il me plaît, il est naturel et point commun. »
On croit généralement que cet impromptu était le Triomphe de l'Amour, qui se termine ainsi :


Tous ont senti les traits de ce petit bourreau,
Et le sage d'Athène et celui de Corinthe,
Et du plus grand des Dieux il a fait un taureau l

 

Le climat de Stockholm dit-on fut fatal à René Descartes qui meurt d'une pneumonie au palais de la reine Christine le 11 février 1650.



La mort de M. Descartes.                                                                          


Christine jouissoit d'une éclatante estime ;
Sa beauté, son esprit, et son savoir sublime,
Des savants de l'Europe étoient l'étonnement,
Et des rois empressés le doux enchantement ;


Les langues d'Orient, et mortes et vivantes,
Celles de l'Occident, vulgaires et savantes,
Etoient dans sa mémoire, avec ce qu'elles ont
De savant, de poli, de rare et de profond.


Mais, quand sur la physique elle fut parvenue,
Jusqu'où n'arriva point sa pénétrante vue ?
Toutefois deux écueils, dans cette vaste mer,
Virent ce grand génie en péril d'abîmer :


L'aimant, dont les côtés aux deux pôles répondent,
Et qui l'esprit humain et la raison confondent,
L'un semble aimer le fer, et l'autre le haïr,
Si l'un sait l'attirer, l'autre le fait fuir ;


La mer, dont elle voit tantôt le sable aride,
Et tantôt inondé par l'élément liquide.
Ce réglé changement, écueil de la raison,
Indépendant des temps, des vents, de la saison,


De Christine épuisoit le merveilleux génie ;
Tout ce qu'en tous les temps dit la philosophie,
Aristote, Platon, Démocrite, Gassend,
Offrent à cette reine un secours impuissant;


Elle en connoît le foible, et sa recherche vaine
Augmente son ardeur et redouble sa peine.
Quel sort pour ce grand cœur, dans son espoir trompé,
Du désir de savoir sans relâche occupé!


Un jour, l'esprit rempli de ce dépit funeste,
Elle crut voir paroître une femme modeste,
D'un air sombre et rêveur et d'un teint décharné,
Puis elle entend ces mots : "Vois l'illustre René !


Seul entre les mortels, il peut finir ta peine ;
« Connu chez les Bretons, il naquit en Touraine;
« Aujourd'hui près d'Egmont, et le jour et la nuit,
« Il médite avec moi, loin du monde et du bruit.


« Entends-le, c'est l'ami de la philosophie. »
Elle dit et s'envole ; et Christine ravie,
Avide de savoir, ne croit pas que jamais
Elle puisse assez tôt l'avoir en son palais.


Cependant, enchanté du plaisir de l'étude,
Jouissant de lui-même et de sa solitude,
Le sage en ce repos voudroit bien persister;
Mais aux lois d'une reine il ne peut résister.


Tu quittes pour jamais ta charmante retraite,
Grand homme, ainsi le veut du Ciel la voix secrète.
Pour instruire une reine, il s'avance à grands pas,
Croit aller à la gloire, et court à son trépas.


Il arrive, et déjà l'attentive Christine
Reçoit avidement sa solide doctrine,
Écoute avec transport le système nouveau,
S'en sert heureusement de guide et de flambeau,


Et, pour avoir le temps de l'écouter encore,
Retranche son sommeil et devance l'aurore.
Enfin, par des sentiers inconnus Jusqu'alors,
Elle voit la nature, et connoît ses ressorts.


On dit qu'en ce moment la Nature étonnée,
Se sentant découvrir, en parut indignée :
« Téméraire mortel, esprit audacieux,
« Apprends qu'impunément on ne voit pas les dieux ! »


Telle que dans un bain, belle et fière Diane,
Vous parûtes aux yeux d'un trop hardi profane,
Quand cet heureux témoin de vos divins appas,
Paya ce beau moment par un affreux trépas:


Telle aux yeux de René, se voyant découverte,
La Nature s'irrite et conjure sa perte,
Et d'un torrent d'humeurs, qu'elle porte au cerveau,
Accable ce grand homme, et le met au tombeau.


Catherine Descartes

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