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               Lorsque Dominique Caillé entreprend dans la Revue de Bretagne et Vendée (1890) d'évoquer la vie et l'œuvre de Joseph Rousse, il explore trois sources pour comprendre le cheminement politique et littéraire de ce républicain catholique et breton : les articles que l'homme politique publie dans l'éphémère journal républicain modéré de Nantes L'Indépendance de l'Ouest fondé en 1871 par Paul Perret, autre acteur de la scène politique et littéraire du Pays de Retz, les articles qu'il consacre dans la Revue de Bretagne et Vendée à la critique des œuvres poétiques de son temps, enfin les préfaces de ses propres volumes de poésie.
               Le premier de ses "avertissement au lecteur" publié ici a souligné son attachement à ce Pays de Retz, pays natal souvent chanté et résolument inscrit dans une patrie bretonne dont il est nostalgique. Le second, mis en exergue à ses Poèmes italiens et bretons, témoigne d'une pensée poétique modeste. L'évocation des jouissances intimes procurées par l'écriture poétique y côtoie une lucidité triste envers l'édition de son temps. Le républicain y épingle les rimeurs titrés que le mérite des ancêtres exempte de talent.

 

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A moins d'avoir du génie comme Laprade ou Mistral, un poète qui vit en Province et qui se sent peu de goût pour l'intrigue, doit se contenter d'être lu par quelques amis. La poésie discrète et simple n'a jamais plu à la foule. Et même combien sont rares ceux qui savourent la beauté pure des élégies grecques et de églogues de Virgile !
 La mort d'André Chénier a fait à ses chefs-d'œuvre la moitié de leur célébrité. Quant à Brizeux, l'Académie française n'a pas daigné lui offrir un fauteuil, elle qui accueillait à bras ouverts M. Viennet et qui couronne sans rire certains rimeurs titrés. Pourtant, je dirais volontiers des vrais poètes ce qu'Euripide dit des méchants : "Le temps les dévoile, lorsque le moment est venu, comme un miroir reproduit les traits de la jeune fille qui s'y contemple."
 Il faut aimer la poésie pour elle-même et pour les jouissances intimes qu'elle procure. Je me souviens qu'en passant à Vérone sur un pont, j'entendis une voix de femme chanter dans un des moulins flottants qui couvrent l'Adige. L'orage grondait, et sur le ciel d'un noir sinistre se découpaient les clochers de la ville, les tours rouges du Castel-Vecchio, et dans le lointain d'âpres montagnes encore chargées de neige. Les roulements du tonnerre étaient continus ; par instants, ils éclataient avec un bruit formidable, mais le chant ne cessait point, et je prenais un plaisir singulier à écouter cette voix invisible d'une âme qui semblait oublier ce qui l'entourait. L'âme du poète est ainsi. Lorsqu'elle chante, elle n'entend plus les bruits du monde, elle oublie tout, jusqu'à ses douleurs, si la douleur n'est pas le sujet de son chant.
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        Pornic 1869

 

 

Le Tombeau de Virgile

A M. Octave de Rochebrune

Nous montâmes longtemps par des marches croulantes,
Au milieu d'un jardin, où des vignes flottantes
A d'antiques figuiers suspendaient leurs rameaux.
Un clair soleil dorait les feuillages nouveaux,
Et nos pieds, en froissant les herbes de la terre,
Eveillaient dans l'air pur une senteur amère.
Parvenus au sommet de ce riant jardin,
Nous vîmes, sous l'éclat du ciel napolitain,
Naples avec ses clochers et ses palais rougeâtres,
Le Vésuve fumant, et sur le bord des eaux,
Des villages groupés comme de blancs oiseaux.
Plus loin, c'était Sorrente et l'île de Caprée,
Fermant à l'horizon cette baie azurée.

Mais mon guide bientôt, d'un geste dédaigneux,
Sous de vieux chênes verts me fit baisser les yeux.
Tout près, le Paussilippe ouvrait sa grotte sombre,
Et parmi les rochers je vis, blotti dans l'ombre,
Un humble mausolée, au toit couvert de fleurs.
Le pavot, la jacinthe y mêlaient leurs couleurs
Aux chardons argentés, au lierre pâle et tendre.
Doux Virgile, c'est là que repose ta cendre !
Pour le sublime amant des champs et des bergers,
Où pourrait-on choisir une tombe plus belle ?
Chaque saison lui donne une beauté nouvelle.

Dieu, qui fit à Virgile un cœur rempli d'amour
Pour le charme des nuits et les splendeurs du jour,
Peut-être lui permet, à lui dont l'âme est pure,
De revenir parfois admirer la nature.
Peut-être que la nuit, sous les étoiles d'or,
Du haut de ce jardin son ombre vient encor
Contempler le miroir des ondes lumineuses,
Qui brisent en riant leurs vagues écumeuses.
Il écoute les voix lointaines des pêcheurs;
Les orangers fleuris lui jettent leurs senteurs,
Et, pour s'évanouir, il n'attend que l'Aurore
Sur les monts violets se lève et les colore !

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