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Joseph ROUSSE (1838-1909)

En août 1880, Joseph Rousse, conseiller général du canton de Pornic, républicain proche des milieux catholiques, ne souhaite pas le renouvellement de son mandat à l'assemblée départementale. Il laisse la place au maire de Pornic M. Chollet qu'il recommande à ses électeurs. Le Phare de la Loire (4 août 1880) rappelle, qu'élu grâce à son influence personnelle, il avait toujours fait à un point de vue religieux des réserves qui l'avaient parfois séparé de ses amis républicains.
En 1882, il publie un recueil intitulé Poésies bretonnes, dans lequel prend place Au pays de Retz, un ensemble de poésies de jeunesse. L'avertissement au lecteur donné par le jeune poète proclame son attachement à ce Pays de Retz qu'il inscrit résolument dans sa démarche de Celtitude.
 

AU PAYS DE RETZ

Ne bois que dans une coupe de pur cristal.
    Hebbel.
(1)

Après avoir parcouru la Bretagne et visité les tombeaux de Chateaubriand, de Brizeux (2), de Boulay-Paty (3) , je traversais la Loire pour rentrer au Pays de Retz. C'était un soir de Printemps, et je rêvais, en regardant l'horizon vers l'embouchure du fleuve. Le ciel était couvert d'un immense manteau violet dont le bord, au couchant, se rayait de bandes de pourpre. Ces bandes pâlirent peu à peu et prirent des teintes orangées ; puis le soleil, qui était caché derrière les nuages, parut comme un globe d'or dont les rayons s'allongeaient sur les eaux grises.
Tout en admirant le ciel et ses couleurs, je songeais aux contrées que je venais de parcourir, et, leur comparant mon pays natal dont j'apercevais les rives, je me disais qu'il n'était pas indigne des autres pays bretons.
Je voyais ces bords de Loire, si frais en avril, quand les peupliers et les saules se parent de leur feuillage, si mélancoliques en hiver, quand l'air est chargé de sombres nuées ; l'imagination me montrait les côtes de l'océan bordées de dunes où j'avais passé tant d'heures charmantes à suivre des cours d'eau sinueux et limpides, à travers des vallées sablonneuses toutes fleuries d'œillets, de thlaspi blanc, d'euphorbes veloutés, de chardons bleus, de giroflées qu'on dirait poudrées avec une poussière de cristal. Je croyais revoir les grèves immenses, les rochers couverts de goémons et d'algues vertes, habités par des oiseaux plaintifs, la pointe de Saint-Gildas avec son magnifique horizon, la baie de Bourgneuf et ses falaises, les salines qui étincellent comme des miroirs parmi les champs de fèves aux fleurs parfumées, les vallons boisés et les plaines arides, les rives monotones du lac de Grand-Lieu, dont les eaux recouvrent une ville engloutie. Puis embrassant d'un souvenir tout ce pays de Retz, parsemé de débris celtiques, de vieux donjons et de jeunes églises, pensant à ces populations, toujours fidèles aux croyances et aux chansons d'autrefois, comptant ses jolis bourgs et ses petites villes pittoresques, Machecoul, la vieille capitale, Pornic, aimé des artistes et chanté par Brizeux, Paimboeuf, la ville silencieuse et déchue, je me répétais qu'il ne déparait pas la Bretagne, que Nominoë avait eu bon goût en désirant l'adjoindre à son royaume, et que les bretons de Retz, au temps où la patrie bretonne était libre, avaient bien le droit de placer leur écusson, d'or à la croix de sable, au quatrième rang parmi les armes des neuf anciens barons de Bretagne.
Cette pensée m'occupait encore, quand le bateau qui me portait aborda aux quais de Paimboeuf, déjà voilés de la brume du soir.
Depuis ce jour, la maladie m'ayant fait des loisirs, j'ai essayé de rendre la poésie des sites et des mœurs au milieu desquels j'ai vécu. Ce petit livre est né de mes rêveries. La vue d'un beau paysage adoucit la souffrance, mais ceux qui aiment la nature sont bien tentés d'exprimer les joies qu'elle leur donne, et "la beauté, comme l'a dit Jean-Paul Ritcher (4), est un rocher sur lequel tous les hommes cherchent à échouer, car il abonde de perles."

      Pornic, 1866


(1)  Friedrich Hebbel (1813-1863) poète et dramaturge danois d'expression allemande, il vécut longtemps à Vienne. L'année où Joseph Rousse publie ses Poésies bretonnes (1866) est aussi celle de la première édition des œuvres complètes de Hebbel.
(2)  Auguste Brizeux (1803-1858) poète breton romantique dont Rousse se reconnaissait le disciple. Il est inhumé à Lorient, où un monument sera élevé à sa mémoire en 1888 en présence d'Ernest Renan
(3)  Evariste Boulay-Paty (1804-1864) est également poète, fils d'un Représentant du peuple originaire de Paimboeuf, il est bibliothécaire du Palais Royal et devient l'ami de Lamartine.  Sa poésie romantique et patriotique est couronnée en 1837 par l'Académie française avec son Ode à l'Arc de Triomphe. Mort à Paris, il est inhumé à Donges. A lire, Yves Lostanlen : D'une rive à l'autre de l'estuaire : les Boulay-Paty Bulletin des Historiens du Pays de Retz 1993.
(4)  Ecrivain allemand (1763-1825) connu sous le pseudonyme de Jean-Paul.


Une des poésies de ce recueil chante la Lanterne des morts du Bourg des Moutiers


LA LANTERNE DES MORTS

Le vent pleurait ce soir dans la tour funéraire,
Où le cierge des morts s'allumait autrefois :
A l'écouter gémir, on eût dit une voix
Regrettant ce flambeau, symbole de prière,
Qui veillait dans la nuit, au milieu des tombeaux,
Tandis que les vivants se livraient au repos.

Sur le toit de l'église où brillait la rosée
Les étoiles jetaient leurs vacillants rayons,
Et, flottant dans les airs, une brume irisée
Voilait la haute flèche et ses blancs clochetons.
Le bourg silencieux dormait au bruit des vagues.

Ombres des noirs cyprès balancés par le vent,
Qu'on eût prises de loin pour des Bénédictines
Revenant dans la nuit visiter ces ruines,
Qui furent autrefois les murs de leur couvent.

O Lanterne des morts, tourelle poétique,
L'étranger curieux s'arrête devant toi.
Il demande aux vieillards pour quel usage antique
Tu fus construite ainsi dans les siècles de foi ;
Puis ils s'en va rêvant à ta pâle lumière,
Plein d'un doux souvenir de ce vieux cimetière.

 

Tag(s) : #Raconter son village