Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

             En 1865, le baron de Lareinty est à la fois conseiller général de la Loire-Inférieure pour le 2e canton de Nantes, ville dont il est aussi conseiller municipal, propriétaire du Passage  Pommeraye et l'un des plus gros propriétaires de plantations sucrières à la Martinique. Il est un pionnier des usines centrales de traitement de la canne, et le puissant délégué de cette colonie au Conseil impérial. Elu en 1861 à ce poste par le Conseil général de la Martinique, il a l'oreille du ministre de la Marine et des colonies. Le gouverneur de la Martinique, le capitaine de vaisseau François-Théodore de Lapelin le craint et va devoir se justifier en 1866 auprès du ministre, des accusations de frilosité dans le soutien aux usines centrales.
             Dans les années 1860, l'Empire ayant des velléités plus "libérales" quelques concessions sont faites aux représentants des colonies, ainsi le délégué de la Martinique est-il admis au Conseil d'Etat, alors tout puissant pour la discussion des intérêts qu'il représente. Mais le baron de Lareinty ne se contente pas de si peu, il entraîne 1717 habitants  de l'île dans une demande d'intégration véritable de la colonie à la France et l'instauration (Victor Schoelcher lui fera remarquer en 1873 qu'il s'agissait alors de restauration et non d'instauration puisque les noirs avaient votés dans les élections de la Seconde République de 1848-1851) du suffrage universel pour tous, y compris pour la population noire des anciens esclaves.
            Huit ans plus tard, lorsque le baron aura freiné ses aspirations démocratiques et laissé libre court aux tendances naturellement racistes qu'il partage avec la majorité des colons blancs, il manifestera le désir de restreindre l'accès au suffrage universel pour les noirs. Victor Schoelcher critiquera vertement cette volte-face. Qu'importe, lorsque le Conseil général de la Martinique refera cette demande en décembre 1874 et qu'il rappellera la pétition de Lareinty, Schoelcher lui-même relaiera dans la presse métropolitaine le vœu si admirablement motivé du Conseil général.
             Aimé Césaire lui-même ne craindra pas de citer longuement la profession de foi du baron au lendemain de la seconde guerre mondiale, lorsque le débat sera rouvert sur la départementalisation des quatre vieilles colonies.
La pétition de Lareinty relaie une partie des idées de Schoelcher ! La très officielle Revue des colonies qui précise que partout est écartée, pour les élections des Conseils généraux des colonies, l'idée du recours au suffrage universel "comme incompatible avec l'extrême ignorance des anciens esclaves et de leurs enfants" est très étonnée de cette initiative. "Dans cette démonstration que rien ne laissait prévoir, faut-il voir une patriotique inspiration, où un habile calcul ? l'un et l'autre probablement …" Cette pétition est cependant aussitôt retirée sous la pression prévisible des amis politiques du baron. Mais en Martinique, Lareinty n'en reste pas là et transforme son projet en véritable fronde contre l'administration. Pétitions et manifestations se succèdent, enfreignant le courroux du gouverneur Lapelin qui révoque le conseil municipal de Fort de France et finit par écarter le baron lui-même des fonctions de délégué de la colonie en 1867. L'affaire se termine en duel entre les deux hommes !
               Lorsque les noirs martiniquais retrouvent le chemin des urnes en 1871, ils élisent Victor Schoelcher pour les représenter, mais le comité électoral qui avait proposé sa candidature avait aussi demandé au baron de Lareinty de s'y porter conjointement avec lui ! La pétition de 1865 n'était pas oubliée, mais l'ancien délégué de la colonie, royaliste et ancien propriétaire d'esclaves n'avait d'autre choix que de rejeter une alliance contre nature. Le radical Schoelcher souffla mais les martiniquais avaient manifesté dans l'affaire un esprit de conciliation que l'abolitionniste souligna.
              Le baron de Lareinty, ardent royaliste, ne reniera pas son attachement au suffrage universel, candidat malheureux à la députation à Nantes en 1869, il se distingue lors de la campagne par une opposition farouche au gouvernement personnel et un attachement remarqué à la représentation nationale issue du suffrage universel.


Clément Gustave Henri Baillardel baron de Lareinty

REGIME COLONIAL
PETITION AU SENAT

Messieurs les sénateurs, l'intérêt des colonies françaises est essentiellement du ressort du Sénat, puisque la Constitution du 14 janvier 1852 lui a transféré les attributions de l'Assemblée législative relativement aux possessions d'outre-mer. La confiance de l'Empereur a, d'ailleurs, appelé au sein de cette assemblée les défenseurs les plus autorisés des colonies. La demande que nous avons l'honneur de vous soumettre ne peut donc rencontrer de juges plus compétents et plus éclairés ; nous osons ajouter plus bienveillants.
Nous demandons l'assimilation des colonies à la Métropole, en ce qui concerne le régime politique et administratif.
L'opportunité d'une discussion à ce sujet, Messieurs les Sénateurs, ne paraît pas contestable ; depuis que le Sénat s'est occupé des questions coloniales, un événement considérable s'est produit ; dans une lettre, à la date du 16 juin dernier, S. Exc. M. le Ministre de la Marine, a provoqué les délibérations des Conseils généraux des trois grandes colonies sur les modifications à introduire dans l'exercice du droit du suffrage et sur la part d'influence que les mandataires des colonies auront sur la direction de leurs propres affaires ; nous ne faisons donc autre chose qu'entrer dans la voie ouverte par l'Administration elle-même.
Seulement, dans cette voie, nous allons plus loin qu'elle et nous croyons que la situation exige des mesures autres que celles auxquelles s'arrête manifestement la pensée de l'Administration.
En elles-mêmes, ces mesures sont mauvaises ; considérées par rapport au but à atteindre, elles sont insuffisantes.
La lettre ministérielle du 16 juin 1864, reconnaît que le mode d'élection en vigueur aux colonies est vicieux et qu'il y a des inconvénients graves à constituer des assemblées délibérantes dont les membres n'ont pas une origine commune. – A cet égard, les faits ont donné raison à M. le Ministre : on a vu récemment, à la Martinique, un membre du Conseil général, nommé par le gouverneur, travestir odieusement les sentiments des hommes les plus considérés de la colonie, et injurier publiquement ses collègues, sans que ceux-ci trouvassent auprès de l'autorité la protection à laquelle ils avaient droit. Comment ce fonctionnaire n'aurait-il pas été indulgent pour celui qu'il avait fait le représentant de ses idées au Conseil général , Comment le Conseil général, tout en gardant des sentiments de respect pour le gouverneur, pourrait-il avoir confiance en celui qui se donne un tel représentant ? Le système qui engendre ces conflits est condamné : il faut que les représentants du pays soient les élus du pays ; que les mandataires de la colonie tiennent leurs pouvoirs du corps électoral et non d'un administrateur dont ils ont à contrôler la gestion.
Mais quel sera ce corps électoral ? y aura-t-il un suffrage restreint et privilégié ?
Le suffrage restreint et privilégié, proposé lors de la rédaction du sénatus-consulte du 3 mai 1854, a été écarté comme contraire aux principes de la Constitution du 14 janvier 1852 et des actes constitutionnels antérieurs ; bien plus, comme devant être, sur certains points au moins, la source d'une irritation extrême et la semence de discordes qui pourraient conduire à la guerre civile.
Il ne faut pas, a-t-on dit, un corps électoral qui, ménagé par le pouvoir et suspect aux masses, flotterait sans dignité entre des éléments qu'il était destiné à concilier et qu'il ne ferait que diviser.
Et cependant, c'est à un tel système que l'Administration songerait à revenir !
Pour nous, qui pensons que les motifs regardés en 1854 comme décisifs et reproduits devant vous en 1862 ,n'ont rien perdu de leur force, nous supplions le Sénat de prévenir cette faite par une mesure dont il lui appartient de prendre l'initiative.
Les colons sont français ; aux termes de la constitution, tous les français âgés de vingt et un ans et jouissant de leurs droits civiles et politiques sont électeurs sans condition de cens. Tels sont les principes ; quelles raisons pourraient donc empêcher d'en déduire les conséquences légitimes ?
Le calme, la modération, la dignité dont les assemblées existant aux colonies ont fait preuve depuis 1854 ne sont pas à démontrer. Il y a eu des difficultés, sans doute ; des conflits se sont élevés entre les gouverneurs et les Conseils généraux ; mais qu'on donne au plus paisible et au plus affectionné des départements français l'organisation que subissent les colonies ; qu'au lieu d'un administrateur civil, initié aux intérêts locaux, on lui impose un officier supérieur, étranger au pays, à son industrie, à son agriculture, transportant dans l'exercice de ses fonctions des habitudes contractées ailleurs ; qu'on ait soin, en grandissant la situation et l'autorité de ce fonctionnaire, de l'isoler de plus en plus des intérêts qu'il devrait comprendre pour les protéger, des conflits seront alors inévitables, et il est permis de douter que les corps délibérants, qui s'y trouveront engagés, conservent toujours le respect de l'autorité et d'eux-mêmes, comme l'ont fait les Conseils généraux des colonies.
Quant aux lumières et aux talents des membres des Conseils généraux, il suffit de rappeler ce que disait l'éminent M. Hubert-Delisle au Sénat, le 10 avril 1862 : "Dans les délibérations des Conseils coloniaux, où l'on traitait les questions en dehors de celle de l'esclavage, quand il s'agissait d'un sujet considérable d'économie politique et d'administration, la somme de lumières qui se répandait était un sujet d'étonnement." Donc, ici encore, les colonies ne sont point, à l'égard de la métropole, dans un état d'infériorité.
Nous savons bien d'où viendra l'objection ; on répondra, comme toujours, que cette modération, ces talents sont le privilège d'une classe éclairée ; qu'il y a derrière elle la multitude, et que permettre le suffrage universel, c'est livrer à cette multitude l'influence et le gouvernement. Qu'on prenne garde, cependant de trop prouver, et qu'on songe aux conséquences de cette manière de raisonner sous l'empire de la Constitution du 14 janvier 1852. Quant à nous, comme nous nous faisons une autre idée de l'esprit des populations, les dangers qu'on entrevoit ne nous effraient point, et, d'ailleurs, nous sommes entraîné par la logique de la nécessité.
Le régime actuel a fait son temps ; nous avons dû le défendre quand on n'a proposé que des réformes sans portée ; mais aujourd'hui, quelques services qu'il ait rendus, nous voyons sans regret les efforts de l'Administration pour le détruire et, par des motifs différents peut-être, nous reconnaissons que sa conservation n'est pas possible. Le suffrage restreint préconisé par le département de la marine et des colonies n'est pas une solution admissible ; Que reste-t-il donc, si ce n'est le suffrage universel ?
Dans la métropole, comme aux colonies, n'a-t-on pas longtemps soutenu que la reconnaissance du droit de tout citoyen de prendre part à la gestion des affaires publiques ne pouvait que conduire à l'anarchie ; l'expérience est venue qui a démontré, au contraire, que, dans des circonstances solennelles, le sentiment conservateur des masses dominait les passions des classes moyennes.
Il est vrai que, dans quelques occasions, on s'est irrité ou étonné des résultats du suffrage universel ; alors, au lieu de songer à perfectionner l'éducation politique du peuple, on a, par une vaine précipitation, voulu lui retirer le droit que tout citoyen tient de sa naissance ; puis, bientôt, il a fallu revenir sur ces mesures imprudentes. L'expérience enseigne que l'usage rationel et modéré des droits politiques ne s'acquiert que par la pratique même des institutions libres ; elle conseille donc de profiter des temps de calme où nous vivons pour accorder ce qui est de droit aux colonies comme ailleurs ; l'avenir est à ce prix.
A nos yeux, en effet, le suffrage universel est le gage de la concorde entre les classes diverses de la société coloniale.
Le 10 avril 1862, l'honorable M. Hubert-Delisle a pu dire au Sénat, sans rencontrer de contradiction, que, à la Réunion, ces classes, représentées comme profondément divisées, vivent en harmonie et avec un tel accord qu'on peut se demander si quelque autre société présente ces conditions de vitalité et de sécurité.
Mais, à supposer que les passions ne soient point partout également apaisées, ne voit-on pas que le moyen de perpétuer l'antagonisme des classes serait d'établir des distinctions d'autant plus dangereuses qu'elles seraient contraires à la loi constitutionnelle ?
Le premier résultat de ces distinctions serait de mettre sans cesse en présence ces classes, que l'on regarde comme animées de sentiments hostiles ; en organisant le suffrage restreint, on leur prépare une sorte de champ-clos où elles auront à se disputer l'influence et la direction des affaires locales, et, il ne faut pas en douter, dans toute lutte, dans toute compétition, les questions de race auraient leur part et viendraient passionner et envenimer les discussions.
Si, au contraire, on renonce à des combinaisons factices, les querelles perdront leur raison d'être ; une seule émulation restera possible, celle du bien public.
Ainsi, l'antagonisme cesserait si la même part était faite à tous ; si toutes les classes étaient appelées à nommer les représentants du pays : il suffit, pour reproduire une expression célèbre, de replacer la pyramide sur sa base ; on fera disparaître les craintes et les agitations, en confondant toutes les classes dans l'unité féconde du suffrage universel.
Que veut-on dire, d'ailleurs, lorsqu'on parle d'oppression d'une classe par telle ou telle autre ? Il ne dépend point dans un département français, d'une catégorie de citoyens d'en opprimer une autre. Le voulût-elle, que des garanties légales de toute nature l'en empêcheraient ; mais, aux colonies moins qu'ailleurs, il serait nécessaire de mettre ces garanties en action, parce que les corps délibérants ne sauraient avoir la prétention d'influer sur la politique générale, et qu'ainsi la principale cause de trouble et d'animosité serait écartée ; tout se résumerait dans l'étude et la solution des questions locales qui intéressent au même degré tous les colons, et cette mission, étant conférée par l'universalité des électeurs, appartiendrait à ceux que leur situation et leurs aptitudes désigneraient comme les véritables représentants des intérêts communs à tous, à l'exclusion des brouillons et des anarchistes, représentants d'une minorité prétentieuse et turbulente, auxquels le régime actuel n'a pas toujours fermé les portes des Conseils coloniaux.
C'est ainsi qu'on permettrait aux hommes les plus distingués d'utiliser pour les colonies et pour eux-mêmes leur valeur propre, et qu'on sortirait de l'ère des luttes stériles pour entrer dans cette nouvelle période où les colonies, ayant tout à attendre d'elles-mêmes, acquerront, comme il est juste, la liberté et l'entier exercice de leurs droits, en échange de la responsabilité qu'on leur laisse toute entière.
On répète sans cesse que les colonies sont françaises par leurs sentiments, par leur territoire, par leurs idées et par leur esprit de nationalité ; rien n'est plus vrai ; elles sont unies à la France par tout ce qui peut créer un lien indestructible ; la patrie leur est d'autant plus chère qu'elles ont fait plus de sacrifices à sa cause et à son drapeau ; mais, si on le reconnaît, qu'on n'hésite donc plus à proclamer que les colons doivent jouir des droits attachés à la qualité de citoyens français, et vivre sous les institutions qui sont en France l'un des éléments les plus puissants de la nationalité.
La première et la plus importante est à coup sûr le suffrage universel ; la conséquence nécessaire de cette première conquête est l'assimilation aux départements de la métropole.
Il est aisé d'entrevoir les conséquences secondaires : cessation d'un régime exceptionnel aux colonies comme en France, représentation des colonies, simplification des rouages administratifs, restitution aux divers départements ministériels des services qui leur appartiennent, économie pour la métropole et pour les colonies, rapports directs entre les services locaux et les diverses administrations centrales, possibilité assurée aux colonies de défendre par elles-mêmes, et suivant leurs propres vues, leurs plus chers intérêts. C'est là ce qui leur manque ; des institutions surannées élèvent entre la France et les Colonies, qui sont aussi la France, une barrière qu'il est temps d'abaisser.
A la dernière session d'un Conseil général des colonies, un membre s'écriait avec douleur que la voix du Conseil s'était perdue en traversant les mers, et n'était pas arrivée au chef de l'Etat ; nous comprenons ce sentiment pénible, mais nous croyons que l'honorable conseiller-général se trompait sur la nature de l'obstacle ; la distance est presque supprimée par la rapidité des steamers, et le Souverain qui, en ce moment, visite une colonie française, n'aura l'oreille fermée aux plaintes d'aucun de ses sujets ; mais tout manque aux français d'outre-mer, jusqu'à la faculté de donner une expression régulière à leurs vœux et à leurs espérances. C'est pour acquérir une faculté si précieuse qu'ils réclament leur admission définitive au sein de la patrie commune et l'assimilation des colonies françaises aux départements français.

Paris, le 1er juin 1865

      Baron DE LAREINTY.
       Délégué de la Martinique
.
    

Archives nationales d'outremer, Aix en Provence
FM Généralités carton 277 dossier 1868

 

 

 

Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires