Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Un nantais du Pays de Retz

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            Les repas de baptême sont l'occasion au 19ème siècle dans les familles bourgeoises de parler généalogie. On y évoque les grands ancêtres fondateurs de maisons de commerce à défaut de dynastie. En ce jour de février 1828, deux portraits d'armateurs président aux agapes familiales dans l'appartement Verne de la rue Olivier de Clisson où le petit Jules premier né, baptisé le matin en l'église Sainte Croix, ne rêve pas encore des îles jadis abordées par les capitaines au service des ancêtres. L'un des deux portraits est celui d'Alexandre Allotte de la Fuye grand-père de Madame Verne. De sa jeune épouse Geneviève Cormier, morte quelques jours après la naissance du grand-père de l'écrivain, nul portrait ne rappelle le souvenir. C'est pourtant à travers elle que Jules Verne plonge ses racines dans l'histoire nantaise comme dans celle du Pays de Retz.

 

            Geneviève Cormier (ici, l'ascendance de Geneviève Cormier bisaïeule de Jules Verne) voit le jour en 1739 à Bourgneuf. La petite ville se dirige alors doucement vers le déclin commercial où la conduit l'inexorable envasement de la baie qui porte son nom. Le père de Geneviève, Jean Cormier, marchand de la ville jouit de l'autorité que lui confère le titre de commissaire aux classes de la marine. Il représente l'Amirauté de Nantes sur le "quartier de Bourgneuf" (de St Michel Chef-Chef à Machecoul). L'un de ses frères est capitaine de vaisseau, leur père est notaire apostolique et royal, interprète en langues étrangères, ce qui dénote aussi le voyageur. Dans la famille Cormier , plusieurs générations d'hommes de loi se succèdent, sans négliger pour autant la "marchandise", ils sont commerçants ou négociants au XVIIIe , c'est à dire pour l'essentiel armateurs. Ils arment alors pour le cabotage, comme cette "damoiselle Cormier" dont les navires font quelque dizaines de tonneaux, ou pour la grande pêche à la morue verte sur les bancs de Terre-Neuve grande consommatrice du sel de la baie.

 Françoise Coeslier, mère de Geneviève est fille d'un marchand de draps de soie établi à Nantes, sa propre mère descend d'une longue lignée de marchands parmi lesquels des consuls élus par leurs pairs à la tête du commerce nantais.

Il n'est pas question d'évoquer ici tous les ancêtres de Jules Verne originaires de notre région, (l'amateur de généalogie se reportera pour l'essentiel au bulletin N° 19 du Centre généalogique de l'Ouest –1979) il suffira de dire que nombreuses sont les grandes famille de Bourgneuf dans l'ascendance de l'écrivain. Elles représentent pour l'essentiel les professions de "robe". Ses ancêtres sont sénéchaux (juges) ou avocats, sergents, greffiers ou procureurs, et exercent leur office à l'Auditoire de Bourgneuf ou dans les justices seigneuriales environnantes, à Fresnay, Sainte Pazanne, les Moutiers… D'autres président aux revues de la milice de Bourgneuf.

Lors de la Révolution, les cousins de Geneviève Cormier optent, comme la plupart des notables de Bourgneuf, pour la république. Louis Hubin de la Girardière, fils de Marguerite Coeslier, maire de Bourgneuf, le paye de sa vie dans les fossés du château de Machecoul. A l'époque de Jules Verne, leurs descendants affiliés à la loge maçonnique de Bourgneuf, font régner la loi et font toujours des affaires dans la petite cité.

 

"Quand je remonte l'échelle de mes ancêtres, j'y vois des militaires, des magistrats, des marins, des avocats …" confie Jules Verne dans un discours à Amiens en 1891. Homme de l'ouest, se définissant volontiers breton et catholique, l'écrivain, parfois attentif à l'Histoire qui l'a fait, y voit aussi cette mer tant aimée près de laquelle vivaient ses ancêtres du Pays de Retz.

Familles du Pays de Retz : les Lucas-Championnière et la Touche-Limousinière dans l'ascendance de Jules Verne.

           

Le Nautilus en Baie de Bourgneuf

Par deux fois au cours du XIXe siècle, les "chattes", ces curieux bateaux de la Baie de Bourgneuf, sont utilisés pour l'étude ou l'expérimentation d'innovations technologiques dans le domaine maritime. L'amiral Willaumez vient étudier leur fonctionnement si caractéristique (basé sur le déplacement du safran d'une extrémité à l'autre du navire) afin d'en appliquer les particularités à son projet de corvette "amphidrôme". En 1832, c'est encore une chatte qui convoie la curieuse invention de Brutus Villeroi.

 

 

 

 

 

L'homme est un jeune professeur de mathématiques et dessin nantais. L'objet une sorte de fuseau de tôle de 1,10m de diamètre, long de 3,20m, peut-être construit sur la côte du Pays de Retz, certains disent au Collet. L'engin conçu par Villeroi rejoint l'anse de la Claire à Noirmoutier pour des essais de navigation sous-marine. Ceux-ci ont lieu le 12 août devant un grand concours de population. Tout ce que l'île compte de notabilité est présent, le maire, le juge de paix et bien d'autres attestent dans un procès-verbal en bonne et due forme de ce qu'ils ont vu : un "submersion totale qui a duré dix minutes". Le "bateau-poisson" de Brutus Villeroi succède à la "Tortue " de l'américain David Bushnell et à un premier "Nautilus" (appelé d'abord "Nautulus") essayé en 1802 par un autre américain, le mécanicien Robert Fulton devant les mathématiciens Monge et Laplace. Le nantais, qui contrairement à ces deux prédécesseurs précurseurs de l'hélice, emploie encore une paire d'avirons pour propulser son engin, l'essaye une nouvelle fois à Saint-Ouen en 1835 devant une commission officielle peu séduite par le projet. Après une nouvelle tentative, il s'expatrie aux Etats-Unis pour y construire un nouvel engin de dix mètres, puis le "Villeroi Submarin-boat", commandité par les militaires nordistes. Construit à Philadelphie, ce nouveau prototype long de vingt mètres témoigne de la conversion de Villeroi à la propulsion par hélice, comme le montre un document parvenu jusqu'à nous. Le sous-marin de Villeroi disparaît en 1863 au cours d'une tempête au large du cap Hatteras. Notons au passage que cette même année, Jules Verne baptise de ce nom l'un de ses plus célèbres héros ( Les aventures du capitaine Hatteras paraissent en 1864 dans le premier numéro du Magasin d'éducation et de récréation). Quelques années plus tôt (1858), le Musée des familles dans lequel Jules Verne a fait paraître ses premières nouvelles livre cette information : "On vient de découvrir un appareil merveilleux pour se promener au milieu de l'océan … cela s'appelle le "Nautilus" et l'inventeur est un américain Mr Hallett …". C'est donc dans une période particulièrement fertile à l'idée de navigation sous-marine que Jules Verne s'attaque en 1864, à Chantenay, à la rédaction de "20000 lieues sous les mers".  A-t-il alors connaissance des expériences de son compatriote Brutus Villeroi ? Le jeune Jules Verne eut-il comme on l'a dit l'inventeur pour professeur dans une des écoles nantaises qu'il fréquenta ? L'idée paraît séduisante mais la question n'est pas tranchée. Les recherches de François-Xavier Ferré présentées dans une publication récente[1], laissent augurer de futurs développement sur la personnalité et l'invention de Brutus Villeroi. 

 

La Baie de Bourgneuf fut bien le théâtre d'innovations maritimes. Le projet de corvette "amphidrôme" de l'amiral Willaumez restera dans les cartons et les chattes disparaîtront à la fin du siècle, leurs caractéristiques technologiques devenues obsolètes face aux nouveaux moyens de propulsion. Mais le drôle de poisson de Brutus Villeroi s'inscrit dans une autre dynamique pleine de promesses, celle de la navigation sous-marine mais qui à l'époque de Jules Verne et malgré son "Nautilus" fait encore beaucoup d'incrédules.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux nantais pour un centenaire

            1905, qui voit disparaître Jules Verne, est aussi l'année où s'élabore à la chambre la loi de séparation des Eglises et de l'Etat préparée en commission par Aristide Briand. L'homme politique et l'écrivain, tous deux natifs de Nantes, mais qu'une génération sépare, vont pourtant se rencontrer.

            Aristide Briand a raconté cette rencontre entre "ce bon papa à barbe grise" (Jules Verne a 50 ans) et l'adolescent qu'il est alors. L'écrivain lui confie son goût pour "ce qu'il y a de plus beau au monde, la jeunesse et la mer". Le jeune Briand l'accompagne à bord du Saint Michel III lors d'un voyage qui conduit le yacht à Paimboeuf et Saint-Nazaire où le jeune homme va faire quelques années plus tard ses premières armes de journaliste. Les deux hommes ne partagent pas les mêmes idées politiques, (Lire "1905, d'un centenaire à l'autre" bulletin de la Société des Historiens du Pays de Retz - 2005) mais une certaine complicité semble les relier. L'écrivain, pour certains, continuera de correspondre avec le journaliste en herbe qui lui rappelle aussi l'étudiant en droit qu'il fut. Dix ans après la rencontre, dans un ouvrage intitulé "Deux ans de vacances", Jules Verne met en scène un jeune français dans une variation sur le thème de Robinson. Cette fois, un groupe d'enfants survit sur un îlot du Pacifique sud. Le jeune "Briant" a treize ans, il est "… peu travailleur quoique très intelligent… avec sa facilité d'animation, sa remarquable mémoire, il s'élève au premier rang … audacieux entreprenant … vif à la répartie … un peu débraillé, par exemple et manquant de tenue – en un mot très français …". Bernard Oudin, le biographe de Briand commentera : "Quand on sait ce que fut toute sa vie l'image de Briand, on se dit que cela n'est pas mal vu". La comparaison de la photographie du futur président du conseil, sensiblement contemporaine de "deux ans de vacances", et du dessin de Bénett illustrant le roman est éloquente. Briand et Briant sont bien un seul et même personnage.

            "Et c'est dans une évocation de la mer, de la voile et des brises du large que le vieux celte libéra son âme de solitaire" écrit  Saint-John Perse, évoquant la mort de Briand en 1932 . Son vieil ami à barbe grise n'aurait pas non plus renié cette fin.

 

                                                                    Patrice Pipaud

            Textes parus partiellement dans le Courrier du Pays de Retz du 15 septembre 2005



[1] F.X. FERRE : "Mais où donc est né le Nautilus ?" La Baille, revue de l'amicale des anciens élèves de l'Ecole Navale, avril 2005.

 A noter, dans le cadre des conférences "apéritives" de la Société des Historiens du Pays de Retz

le 27 juillet 2006 à la Bernerie,  conférence de François-Xavier Ferré :

"Brutus Villeroi ou la saga sous-marine ligérienne"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire