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L'élaboration de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat doit beaucoup à la pensée et à l'habileté de son rapporteur Aristide Briand. Le travail de la commission présidée par Ferdinand Buisson va permettre, au printemps 1905, un débat de haute tenue où va dominer la personnalité d'Aristide Briand.

Le texte présenté ici permet d'éclairer la constance de sa pensée sur cette question.

Aristide Briand est alors le rédacteur en chef du journal la Démocratie de l'Ouest qui se définit comme "l'organe des intérets ouvriers, commerciaux, agricoles et maritimes des arrondissements de Saint Nazaire et de Paimboeuf". (Aristide Briand est rédacteur en chef du 9 septembre1885 au 27 août 1886, il prend ensuite le titre de directeur politique)

Le futur président du conseil a alors 23 ans et partage son temps entre ses études de droit à Paris et quelques séjours à Saint Nazaire où il milite à la section locale de la "libre pensée" qu'il vient de représenter en mai 1885 aux obsèques de Victor Hugo.

Le texte, écrit au lendemain d'une lourde défaite électorale pour les républicains de Loire-Inférieure (la liste de droite conduite par le marquis de la Ferronnays a été élue intégralement le 4 octobre précédent) apparaît de prime abord comme très anticlérical, ce qui est bien dans le ton de quelques autres articles de ce jeune socialiste que l'on dit même tenté par les idées libertaires.

Aristide Briand va pourtant bien au-delà de l'anti-cléricalisme "primaire" qui a cours dans le milieu politique très minoritaire où il évolue. Il reconnaît la réelle influence d'un ennemi politique et avant tout rejette la solution de la "Soumission " de l'Eglise à l'Etat qu'il sent bien ne pouvoir être appliquée que par la répression qu'il ne souhaite pas car inefficace.

Son esprit d'anticipation lui fait craindre aussi les dérives fanatiques auxquelles peut aboutir cette répression. Le Briand de 1905 ne partagera pas le sectarisme de certains de ses amis politiques. Après la Soumission imposée par la répression combiste, il organisera une Séparation génératrice de liberté pour tous.

Pas de coups d'Epingle !

 "Personne n'ignore que, pendant la dernière période électorale, le clergé a été notre ennemi le plus acharné, et que si, à la chambre, la minorité réactionnaire est aujourd'hui plus considérable, nous le devons aux manœuvres déloyales des fonctionnaires ensoutanés qui émargent pour un chiffre si respectable au budget de la République.

 

Ainsi, tous les républicains sincères, ont-ils, au lendemain des élections, manifesté hautement leur indignation, et crié vengeance contre ceux qui, seuls désormais en France, font échec à la propagation des idées libérales.

Chacun a cherché le moyen le plus pratique à employer pour anéantir un ennemi dont nous sommes bien obligés de reconnaître la réelle influence.

Pour ce, les uns ont imaginé de poursuivre la solution par l'application de mesures aussi bienveillantes que possible, mais telles cependant, qu'elles puissent constituer, au profit du gouvernement, une sanction sérieuse, destinée à punir le fonctionnaire divin, quand il aura tenté de combattre le régime républicain : c'est le système de la soumission du clergé à l'Etat.

D'autres, et nous sommes de ce nombre, persuadés que toute demi-mesure, toute tentative de bienveillance, ne saurait produire de résultats profitables à la République pensent qu'il faut frapper un grand coup, se séparer absolument de gens qui ne peuvent vivre en bon accord avec nous, en les engageant à se faire payer par ceux mêmes qui en ont un besoin irrésistible : c'est le programme de la Séparation des églises et de l'Etat.

Il y a déjà longtemps que, pour notre part, nous avons dans les colonnes de ce journal, prôné la dernière solution comme le meilleur remède à appliquer.

A ce propos un de nos confrères du département, le Progrès de Nantes, partisan, lui, de la soumission de l'Eglise à l'Etat, assurait dans l'un de ses derniers bulletins politiques, que le remède indiqué par nous serait pire que le mal. En effet disait-il, il ne faut pas enlever à l'Etat le seul titre qui lui donne pouvoir sur le clergé. Du jour où le clergé ne sera plus salarié par l'Etat, ce dernier ne sera plus fondé à demander aux prêtres, déférence, respect, obéissance. En outre, continue notre confrère, au lieu d'amoindrir votre ennemi vous le ferez plus redoutable encore, car, il prendra des allures de victime et trouvera assez d'âmes compatissantes et convaincues pour remplacer largement, par le simple don à la main , le traitement que vous aurez supprimé.

Eh ! bien, nous ne partageons pas l'avis de notre confrère, et nous sommes convaincus que jamais l'Etat même en payant, ne sera suffisamment armé contre le clergé pour avoir le droit de lui demander déférence, respect, obéissance. Outre que ce sont là en effet, des sentiments qui ne s'obtiennent pas par répression, l'Eglise a trop de raison pour regretter les monarchies, trop de haine aussi contre la République, pour témoigner jamais de la déférence, à un régime qui a sapé son influence.

Pour ce qui est du simple don à la main destiné à enrichir les Eglises, nous n'y croyons absolument pas. Quand le paysan se verra contraint de verser tous les mois une somme assez ronde pour subvenir à l'entretien de son curé, de son vicaire et de l'Eglise, il aura bien vite fait, avec son esprit pratique, un peu égoïste, d'arrêter le traitement de gens dont, somme toute, on peut fort bien se passer.

Nous n'avons pas, en outre, confiance dans les sanctions matérielles dont pourrait disposer l'Etat contre le clergé ; nous voyons, en effet, tous les jours, des employés d'administration qui combattent la République avec acharnement, et qui n'en touchent pas moins régulièrement leurs appointements.

Du reste, à supposer même qu'en essayant de réprimer le zèle réactionnaire des gens d'Eglise par des condamnations judiciaires, on obtiendrait aucun résultat sérieux et profitable. Ce serait, au contraire ouvrir l'ère des criailleries, ce serait le sûr moyen de conduire au fanatisme les fidèles exaltés qui verraient désormais dans le clergé la victime résignée des vexations républicaines.

Non, le temps des demi-mesures, des hésitations est passé.

Plus de coups d'épingle ! Il faut frapper dur et ferme, sans pitié pou un ennemi qui nous déteste cordialement et ne nous épargnerait pas, lui, le cas échéant.

                                                                       Aristide Briand

              La Démocratie de l'Ouest, Editorial du 14 octobre 1885  (texte intégral)

 

 

 

 

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire