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Pour Virgilio,  s'inscrire dans une histoire ne suffit pas. Il vous parle volontiers de ses rencontres, de ses combats contre l'ordre colonial dans son pays, le Mozambique, de ses colères contre les dérives post-coloniales. Il vous dit cette écriture née de l'instant qui a fait de lui un poète blanc de l'homme noir (Adelto Gonçalves) mais pas le chantre d'une libération oppressive. Le poète, dit Américo Nunes (préface inédite à une anthologie de poésies de Virgilio à paraître au Mozambique) est un repère dans le temps du conflit, extériorisant ses éléments, pour les apaiser un instant, l'instant de leur mise en mots …


Extraits d'un entretien de Bernard Magnier avec Virgilio de Lemos
Notre librairie (revue du livre : Afrique, Caraïbes, océan indien)
N° 113 avril-juin 1993 "Littérature du Mozambique" :

 

Je viens d'une bulle de savon sur l'Océan Indien. Je suis né dans l'île d'Ibo, dans l'archipel du Nord qui est une zone culturelle très particulière et méconnue qui établit le contact avec la civilisation swahili de la Côte orientale de l'Afrique. Je garde, de cette époque et de cette région, des images marines -les poissons sont merveilleux et ressemblent à des tableaux de Miro, Kandinsky ou Klee - et le souvenir de parfums extraordinaires, du clou de girofle aux fleurs et aux piments. J'ai également vécu à Lourenço Marquès, une capitale très liée à Johannesbourg, au Brésil, au Portugal et, dès cette époque, j'ai été très influencé par les cultures de ces pays, par Jorge Amado, par l' "anthropophagie culturelle", le « manifeste de Sào Paulo» de Mario de Andrade. J'ai suivi mes études entre Lourenço Marquès et Johannesbourg. Ensuite, j'ai fait de l'anthropologie sur le terrain et cela m'a permis de connaître les différents peuples du Mozambique. J'ai pu découvrir leurs richesses et leurs carences, j'ai pu découvrir le drame colonial, non dans une démarche intellectuelle mais par des rencontres de terrain qui m'ont fait découvrir la vie des populations noires et j'ai essayé de retransmettre dans ma poésie ce que je sentais et vivais de l'intérieur. J'écrivais déjà une poésie intimiste mais j'insérais dans mon travail un témoignage sur le destin de l'homme noir. Ce n'était pas une démarche militante car l'écriture elle-même nous imposait cette orientation. On ne pouvait pas s'abstenir d'écrire sur l'homme noir qui appartenait à notre réalité. C'était assez rare à l'époque car peu d'intellectuels blancs recevaient chez eux des intellectuels noirs. Les rencontres se faisaient dans les cafés.

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J'appartiens à des familles qui viennent du nord du Portugal et qui sont parties au Brésil, en Inde, à Goa, à Macau comme fonctionnaires, comme professeurs, comme gestionnaires, comme gouverneurs. Mes grands parents maternels et paternels sont nés en Inde. Mon père est venu en Afrique à une époque où le Mozambique était dépendant administrativement de l'Inde et non du Portugal

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J'ai écrit mes premiers petits poèmes à 12 ans et je ne sais pas ce qu'ils sont devenus ... Ensuite, il y a eu une deuxième vague qui a été préservée des « visites» de la police politique par ma mère.

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J'ai commencé à participer à la résistance intérieure du pays en 1954, mais ce travail est devenu plus intensif en 58-59. C'était l'époque du réveil de l'Afrique. A partir de 1961, il y a eu des rafles immenses et la police politique de Salazar a arrêté des milliers d'Africains, surtout du Nord. Comme j'étais assez agissant, je suis tombé dans le piège et j'ai été arrêté et emprisonné d'octobre 61 à décembre 62. J'ai vécu ensuite un an en liberté surveillée puis j'ai quitté le pays et je suis venu à Paris, en décembre 63.

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J'ai tout de suite travaillé dans le journalisme. J'ai fréquenté Présence Africaine où j'ai rencontré Aimé Césaire, Alioune Diop, Léon Gontran Damas. J'ai également connu Joyce Mansour avec qui j'ai eu des relations d'amitié très fortes. J'ai travaillé avec Michel Leiris au département des Études africaines du Musée de l'Homme et j'ai eu l'occasion de l'accompagner à Cuba au Congrès culturel de La Havane en décembre 67. C'est là que j'ai écrit, en français, des poèmes encore inédits.

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Quand je suis arrivé à Paris, mes premiers poèmes ont, bien sûr, été écrits en portugais. Parfois, je glissais des mots, des expressions, un vers en anglais - parce que j'avais fait mes études en langue anglaise - mais aussi en français. Mais le premier poème entièrement en français, je l'ai écrit le 14 juillet 1967, à l'occasion d'un bal, Place de la Contrescarpe. A partir de cette date, j'ai commencé à écrire régulièrement en français.

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Je l'ai d'abord expliqué par la lumière et le paysage géographique et social. Mais, lors de l'enterrement de l'un de mes fils, à Lisbonne, les images qui me sont venues étaient des images ... en français. J'ai alors compris que pour moi, il existe une liaison entre la mort, l'amour et la langue française.


Chantre des îles et de la lumière, amoureux des dunes, Virgilio donne sens à notre présence sur ces rives désertées
Par choix, sans rien renier, Il est devenu un authentique poète francophone.


Rien n'est aussi poussière
Que les rives où tu bâtis tes rêves
Rien n'est aussi fragile
Irréel que les rives désertées par la lumière des fleuves
Tard le soir
Le crépuscule esquive en miroir
Sa beauté
Il cherche son envers
La boue
La fange
Le regard des autres
Demeure in- connaissable

 

(Les rives désertées 1991 inédit)

 


Dans les abîmes du rêve
Il y a toujours des coins
Où tu entres et tu sors
Sans y avoir jamais été.
Tu n'y as pas trouvé
Les signes connus
De ta mémoire
Immédiate

 

(Fidel et l'illusion 1967 inédit)


Virgilio rencontrera ses lecteurs à la journée d'études L'Afrique lusophone postcoloniale à l'Université Lumière de

Lyon le vendredi 5 décembre 2008

 


Virgilio de Lemos
Né en 1929 sur l'île d' Ibo au Mozambique

 

Bibliographie

En portugais :

A mais bela viagem pelo mar  dans Eroticus moçambicanus  (anthologie 1944-1963) Rio de Janeiro 1999
Negra Azul, Instituto Camoes Centro Cultural Português, Maputo 1999
Ilha de Moçambique (a lingua é o exilio do que sonhas) AMOLP, Maputo 1999
Para fazer um mar, Instituto Camoes, Lisboa 2001
Lisboa, oculto amor, Minerva Editora, Coimbra 2004

 

En Français :

Aux éditions Le bel été :

La saignée de l'indicible (1980-1983) 2005
L'écart du temps (2003) suivi de Impressions des Indes (1991) SD

Aux éditions La Différence :

Objet à trouver, cycle de Noirmoutier (1984-1985) cycle d'Ibo(1959) traduit du portugais par Américo Nunes 1988
L'obscène pensée d'Alice suivi de Corps d'éclats, corps défaits 1989
L'aveugle et l'absurde, cycle New York (1985) cycle de Noirmoutier 2 (1987-1989) 1990

Journal de prison (extraits) dans Présence Africaine N° 54 1965

 

Contributions :

Anthologie africaine et malgache, 1962
Revue Présence africaine N° 57 1966
Poésie d'Afrique au sud du Sahara 1945-1995 Anthologie Actes-Sud / Unesco 1995
Lisbonne n'existe pas, éd. Le Temps qu'il fait 1999


 

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