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En 1844, la Chambre de commerce de Nantes, inquiète des projets coloniaux de la Monarchie de Juillet aiguillonnée par les abolitionnistes dont Tocqueville et Schoelcher, fait part de ses inquiétudes au ministère de la marine. Elle laisse présager la ruine des colonies en cas de libéralisation du régime des esclaves que prépare le gouvernement avant même que celui-ci parle d'abolition ! La cité nantaise ne renie pas vraiment son passé de traite et met en avant ses arguments commerciaux en prenant prétexte de l'affaiblissement de notre marine héritière du régime des classes, qui fait de la marine commerciale la pourvoyeuse en homme de la Royale :
"N'attendons pas que notre marine marchande languisse, que nos vaisseaux pourrissent dans les ports, que nos marins soient réduits pour vivre à travailler d'un autre état, au grand détriment de notre force navale."

Quatre ans plus tard, le sous-secrétaire d'Etat aux colonies de la Seconde République, Victor Schoelcher, collaborateur du ministre de la marine et des colonies François Arago, rédige le décret d'abolition de l'esclavage.

Schoelcher, jusqu'à la fin de sa vie assume le colonialisme. L'expansion coloniale même lui parait légitime dans la mesure où elle entretient le prestige français et la propagation des idées civilisatrices et généreuses de 89. Il ne conçoit pas les relations coloniales en terme d'exploitation pure et simple des ressources des terres colonisées, mais comme un échange où colonisés et peuples dominants doivent trouver leur compte.

En 1880, devenu sénateur, Schoelcher appartient à de nombreuses commissions parmi lesquelles celle de la surveillance de l'exposition coloniale. Qu'il rédige un article ou un courrier, le produit de sa plume répond toujours à l'exigence de l'utilité. Dans cette curieuse lettre, adressée au président de la Chambre de Commerce de Nantes, Victor Schoelcher témoigne d'une conception des échanges économiques entre la France et l'Orient (On est à l'époque de la relance de l'expansion coloniale vers le Tonkin) qui doit aussi bénéficier à la population du pays colonisateur. Ici, il fait part de son intérêt pour les populations littorales de la région nantaise et légitime l'accaparation d'un savoir-faire oriental afin de favoriser l'industrie métropolitaine.

A M. le président de la Chambre de Commerce de NantesParis le 24 novembre 1880,

                           Monsieur le président,
           Le service de l'exposition permanente des colonies se préoccupe, depuis plusieurs années déjà, d'un produit connu dans le commerce sous le nom de Japan issing glass, mousse de Chine ou du Japon, Thao, ai-taô, et qui se prête à de nombreuses applications industrielles, telles que la préparation de la baudruche à battre l'or, l'apprêt des étoffes, la confection de gelées alimentaires ou pharmaceutiques, la fabrication des encres de Chine, etc.
Le produit, importé actuellement en France en quantité assez considérable est le résultat du traitement de plusieurs genres d'algues des côtes de la Chine et du Japon, représentées sur notre littoral par des espèces très voisines.
           Des essais ont déjà été tentés à plusieurs reprises dans le but de fabriquer chez nous un produit analogue, et de doter ainsi nos populations maritimes d'une nouvelle source de revenus. Mais ces essais n'ont paru, jusqu'à présent donner que des résultats peu favorables : cet insuccès tient sans doute à l'ignorance où l'on se trouvait relativement au mode de traitement des algues en Extrême-Orient.
          Dans ces derniers temps, le département de la marine a prié nos agents diplomatiques en Chine et au Japon de vouloir bien prendre à ce sujet des renseignements nécessaires, et a reçu de M. le consul général de France à Shang-Hai une note fournissant un certain nombre d'indications, qui sont de nature à faciliter la solution de cet intéressant problème, en affranchissant notre industrie de la nécessité d'aller chercher si loin une production qu'elle possède probablement, pour ainsi dire, sous la main.
           J'ai l'honneur de vous transmettre une copie de la note en question, dans la pensée que vous voudrez bien la porter à la connaissance des populations maritimes qui vous avoisinent. Les genres qui paraissent, à priori, les plus favorables aux recherches sont les Laminaria, les Fucus, les Gelidium, etc.
Recevez Monsieur le président …

Le sénateur président de la commission de surveillance de l'exposition permanente des colonies 
                                                                                                                          Victor Schoelcher

 Lettre publiée dans le Phare de la Loire du 14 décembre 1880

Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires